G. HODRIGUBS. — PEUPLE DE L'ACTION
trop nombreux et de trop douloureux exemples, c'est pourtant l'exception et la naLionalité opprimée finit généralement, comme autrefois la Suisse et plus récemment la Grèce, par recouvrer son indépendance. Par contre, à l'égard des non-civilisés, l'exception devient la règle et c'est sur eux la main-mise totale, sous forme de colonisation ou au mieux de protectorat.
Ici encore, il y a des degrés dans la domination exercée. Sans aller jusqu'aux traitements abominables que les Allemands font subir aux indigènes du Congo, elle reste parfois assez rude et les poputions conquises sont privées du droit de s'administrer elles-mêmes. C'est généralement le cas pour les colonies africaines, c'est aussi celui de l'Inde anglaise. Parfois, au contraire, là surtout où la civilisation européenne a largement pénétré et où les blancs sont en majorité ou tout au moins en force, on adopte une méthode plus souple et généralement plus heureuse, celle du self-gouernment que l'Angleterre a su appliquer si merveilleusement à ses divers dominions. Ils jouissent d'une autonomie de fait, sinon de droit. Mais il n'en reste pas moins que, pour discrète qu'elle puisse être, l'emprise de la métropole sur les colonies subsiste ; celles-ci ne sont pas mises sur le même rang qu'elle. Le Conseil de l'Empire, inauguré par M. Lloyd George, tend à l'union sans la réaliser encore pleinement. C'est un Empire en effet, et non pas une République, que
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l'Angleterre a constitué par le monde. Les éléments en sont mi-coordonnés , mi-subordonnés ; ils ne forment pas un groupement volontaire et consenti.
Il n'y a donc pas d'internationalisme européen ni de patriotisme européen, parce qu'il n'y a pas une Europe. L'Europe a une unité géographique sans avoir une unité politique, elle est un continent ou une large fraction d'un continent, elle n'est pas un pays. Il y a une Amérique, une géographiquement et en grande partie politiquement. Il y a donc un internationalisme américain et un patriotisme américain. Il y a cette chose étrange, et pour nous paradoxale, un patriotisme international, se subordonnant, sans les supprimer, les divers patriotismes nationaux.
L'Europe est multiple sans être une, elle est divisée. L'Amérique est à la fois une et multiple, elle est unie. Le patriotisme des Etats-Unis est hors de cause. Il s'affirme avec éclat, avec orgueil et, par rapport à l'Europe, avec une nuance de mépris. Un Américain n'a pas le droit de se souvenir de ses origines, ne doit plus, du jour où il a posé le pied sur le sol des États-Unis, savoir s'il fut jamais Russe ou Allemand, Français, Anglais ou Italien. Il est là pour y « faire son travail d'Américain { » et pour s'assimiler pleinement à sa nouvelle patrie. Celte patrie est d'ailleurs incomparable, thegreatest in the
1 Roosevelt, L'Idéal américain, p. 26.
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world, celle dont le monde attend ses destinées. « Parmi toutes les nations de la terre, notre nation est celle qui tient en mains le sort des années futures1. » Le citoyen de l'Union ne doit pas tourner des regards trop curieux et trop chargés de désir vers le Vieux-Monde ; il ne doit pas chercher à s'européaniser, compter parmi « les êtres faibles qui cherchent à ne plus être Américains 2 ». M. Wilson, moins dithyrambique que M. Roosevelt, n'est pas moins ferme dans son ardeur contenue. Il exalte « l'américanisme originel, la confiance en la capacité d'un peuple plein de foi et de ressources, jaloux d'indépendance 3 ». Il proclame que « le sang vigoureux de l'Amérique fait battre le pouls de tout véritable Américain * ». A un tel pays toutes les ambitions sont permises et l'avenir ouvre devant lui ses perspectives illimitées. On ne saurait être plus fortement, plus farouchement et même plus ingénument patriote qu'on ne l'est aux Etals-Unis.
Mais, en même temps, l'Américain a une âme internationale. C'est que sa patrie est déjà un monde. Elle ne l'est pas seulement ni essentiellement par son étendue, par sa grandeur matérielle, par la diversité des ses climats ou de ses productions, car à tous ces points de vue la Russie l'égale ou la
1 Id., ibid., p. 9.
2 Id., ibid., p. 23.
3 Wilson, La nouvelle Liberté, p. 72.
« Id., ibid., p. 103.
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dépasse. Non, elle est un monde par son organisation, parce que cette patrie est une synthèse d'autres patries. Elle les lie sans les absorber, elle multiplie la force propre à chacune par la puissance de toutes les autres, mais elle en maintient la physionomie particulière. Chaque Etat est un individu sui generis, pleinement libre, lié avec les autres Etats par des rapports de droit, non de fait. L'Amérique vient de lui, ce n'est pas lui qui vient d'elle. Donc, il n'y aura pas de colonialisme américain, pas de sphère d'influence américaine, pas d'hégémonie américaine, pas de tutelle des forts sur les faibles, pas de rapport de maître à serviteur ou de protecteur à protégé. Tous libres, tous égaux, tous unis dans l'unique pensée de maintenir et, s'il est possible, d'élargir cette liberté et celte égalité. L'Amérique a su réaliser ceque Washington appelle «l'harmonie des nations1 » et de celte harmonie môme faire jaillir une nation neuve, fraîche, originale, faite de toutes les autres et qui, sans les supprimer, les enveloppe dans son rayonnement.
Dès lors, il était logique qu'à un moment donné de son développement l'Amérique prît en quelque sorte la tête d'une ligue pour la constitution d'une nation mondiale. Non par voie de conquêtes ou d'annexions, ce qui eût été la négation même de ses principes et une sorte de suicide moral précédant sans
1 J. Kabre, Washington, p. 185.
doute de peu sa désagrégation naturelle; mais par une sorte de généralisation de la méthode à laquelle elle devait d'exister. Faire une Société des Nations, qu'on ne s'y trompe pas, c'est faire de la Société tout entière une immense Nation, dans laquelle toutes les autres trouveront leur place et garderont leur indépendance, mais en formant un tout harmonieux comme celui dont les Etats-Unis nous offrent le modèle.
Cette conception, les fondateurs de l'Amérique, dès le début, en ont eu la vision claire et Washington rêvait déjà des États-Unis d'Europe. Mais ils étaient trop réalistes pour s'attarder à des rêves et pour devancer les temps. C'était là l'étape future et il leur fallait d'abord achever l'étape présente, il leur fallait faire l'Amérique aujourd'hui pour que demain l'Amérique fît le monde. Ils constituèrent un type national en opposition avec le type européen, une union et une inter-nation contre une désunion et une opposition de patries. Il leur fallait donc se détacher de l'Europe et ignorer systématiquement l'Europe, se confiner dans leur splendide ou plutôt dans leur colossal isolement. Aussi Washington pratique-t-il la politique prudente du « Chacun chez soi » et par conséquent du « Chacun pour soi ». Il salue la Révolution française avec une joie d'ailleurs mêlée de défiance, mais il se garde bien de lui offrir un appui quelconque et de lui rendre l'équivalent de ce que
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La Fayette avait apporté à son pays. « J'ai toujours pensé qu'aucune nation ne doit se mêler des affaires intérieures des autres1 ». S'il convient de conserver et de développer le système d'échanges avec le Vieux-Monde, du moins les accords ne doivent-ils pas sortir de la sphère étroite des intérêts commerciaux. Tenir tout ce qu'on a promis, mais promettre le moins possible, voilà le principe. « Remplissez vos obligations à la lettre, mais mon avis est que vous ne devez pas les multiplier 2. » Aussi bien la doctrine de Monroe ne tardera-t-elle pas à établir que si les a flaires européennes n'intéressent pas l'Amérique, l'Europe, à litre de réciprocité, doit se désintéresser des affaires américaines.
Y a-t-il là le refus d'aborder le problème international? Non, en ce sens que les Américains le résolvent chez eux et pour eux. Oui, en cet autre qu'il ne se pose pas encore dans des termes qui permettent de le traiter avec chance de succès. Il y a deux Mondes, séparés pour l'instant par un abîme qu'il n'est pas possible et qu'il serait inopportun de chercher à combler. Ils ont intérêt à vivre en bonne intelligence et le mieux pour cela est qu'ils ne soient pas trop curieux l'un de l'autre. Ici encore, l'intérêt coïncide avec la justice, comme il arrive toujours en Amérique. Mon intérêt est d'être chez moi comme
1 J. Fabre, Washington, p. 209.
2 M., ibid., p. 333.
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le vôtre est de rester chez vous; la justice demande que nous ne nous causions mutuellement aucun trouble, qu'il n'y ait, de part ni d'autre, aucun empiétement sur nos libertés respectives. A chaque peuple, comme à chaque individu, de régler seul et comme il l'entend ses destinées.
Mais un jour vient où, par la force des choses, l'intérêt et la justice, qui étaient d'accord pour séparer, sont d'accord pour opérer un rapprochement. La politique d'isolement est séduisante, mais, entre grandes nations surtout, elle est factice. En fait, on ne s'isole pas. L'intensification des échanges, l'invasion des produits étrangers, l'afflux des immigrants asiatiques, les ambitions démesurées du pangermanisme, tout tend à faire surgir au premier plan la question qu'on ïivail provisoirement écartée. Il faut prendre position vis-à-vis de l'étranger. Il faut que les États-Unis aient une politique extérieure. Quelle politique?
Ce pourrait être à la rigueur une politique agressive, offensive, celle à laquelle semble parfois incliner M. Roosevelt, et il y a en effet des germes d'impérialisme américain. La guerre contre l'Espagne n'a pas été populaire pour de simples raisons d'humanité et en touchant certaines cordes il ne serait pas impossible d'exciter plus ou moins les passions chauvines. Mais ce ne serait sans doute qu'un feu de paille. Pour que l'Amérique devînt vraiment militariste, il faudrait créer un état d'esprit nouveau, transformer
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l'âme de la race, orienter dans des voies nouvelles, où elle répugne à entrer, son énergie et son esprit d'aventures, jusque là engagés dans des œuvres productives et pacifiques. Il faudrait briser avec la tradition américaine, avec l'esprit de la Constitution, avec l'organisation même du pays. Ce n'est pas impossible, dans cette nation surtout, si mobile, si ardente, où l'attrait du nouveau est si grand, où le goût de l'invention et du risque combinés fascine les esprits. Mais c'est improbable, et le fait a prouvé que cela ne serait pas.
Ce qui a prévalu finalement, ce fut, grâce au Président Wilson, la solution américaine et non la solution empruntée, la solution juridique et idéaliste. Les Etats-Unis prennent résolument parti pour la paix, pour la paix internationale, pour la paix du monde. Mais cette paix, il faut la réaliser et c'est pour cela qu'ils sont entrés dans la guerre. Ils n'ont jamais été plus profondément pacifiques que le jour où ils ont ouvert les hostilités. Mais, pour atteindre leur objectif, ils devront fournir deux efforts : l'un, immédiat, l'effort militaire qui tend à réduire à l'impuissance « l'ennemi de l'humanité »*; l'autre, ultérieur et décisif, qui constituera proprement l'effort international, qui consistera à organiser le monde sur le type des Etats-Unis, à élargir la République américaine en une République universelle.
1 Message du Président Wilson au Congrès (2 avril 1917).
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