L'ARMÉE ET LA GUERRE
Le pacifisme américain. — Inexistence d'une armée permanente. — Le3 milices américaines. — « Les Volontaires de la Liberté ». — Leur valeur combative el leur valeur civique. — L'armée américaine est une armée d'individus. — Guerre et paix. — La guerre est lâche, la paix est courageuse. — Refus des guerres de conquête. — Toutes les guerres américaines ont été des guerres d'indépendance.
L'Amérique est entrée dans la guerre avec une résolution farouche. Elle a dû lutter pour prendre sa décision, non seulement combattre un parti germanophile fortement organisé et largement rétribué par l'Allemagne, mais faire violence à ses propres préventions, et aux plus légitimes, à celles de ces puritains profondément et sainement pacifistes que leur religion et leur morale détournent en principe de tout conflit armé, de tout appel à la violence. Chez son Président même, chez lui surtout, l'homme, s'il en fut jamais, de la légalité et du droit, la crise de conscience a été longue et douloureuse. Mais, du jour où la décision a été prise, elle a été irrévocable. L'Amérique fait la guerre de toute son âme et de toutes ses forces, elle la fait quoiqu'elle ait hor-
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reur du militarisme et parce qu'elle en a horreur. Elle la fait pour détruire le militarisme dans l'espace et dans le temps, partout et à jamais.
Qu'elle n'ait pas voulu la guerre et cette guerre, tout le prouve à l'évidence. A commencer par ce fait que son entrée dans le grand conflit, quoique prévue depuis longtemps, l'a trouvée complètement désarmée.
Jamais l'Amérique n'a consenti à constituer une armée permanente. Chaque fois que, sous la contrainte des faits, elle a dû surmonter ses répugnances et en appeler au sort des armes, elle s'est adressée directement au pays. Aussitôt que le danger lui est apparu conjuré, elle a licencié ses troupes. Pas d'opposition chez elle entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, car le second n'est que le premier s'acquittant d'une de ses fonctions exceptionnelles. Pas de danger de pronunciamento, son premier et son plus grand général a été le plus loyaliste de ses citoyens, et il a donné le ton aux autres. «Jamais je ne manquerai aux devoirs supérieurs que j'ai à remplir envers ma patrie. Jamais je ne violerai le respect dû aux autorités civiles... Je n'oublierai jamais qu'on ne tire l'épée qu'à la dernière heure pour défendre les libertés publiques et qu'on la remet au fourreau dès la première heure où ces libertés sont sauvées * ».
1 J. Fabre, Washington, p. 30.
En adoptant cette attitude de désarmement systématique, les Etats-Unis ont d'abord tenu compte de leur situation privilégiée. Ils ne redoutaient pas la menace étrangère. Au Nord, ils ont pour voisin le Canada, la colonie la plus pacifique et la plus civilisée de la nation qui répugne le plus à la guerre. Au Sud, ils bordent le Mexique, où le sang espagnol, plus bouillant, contient des ferments d'insurrection possible; mais le pays est faible, médiocrement peuplé, divisé contre lui-môme et, pour réduire les bandes mexicaines, une force de police suffit, une armée est inutile. Le besoin d'une défense mieux organisée n'a commencé à se faire sentir que le jour où la main de l'étranger, en répandant l'or et les armes, a cherché à tourner ce pays contre son puissant voisin ; jusque-là, il pouvait passer pour une quantité pratiquement négligeable. Le danger, si danger il y a, serait plutôt au-delà des mers, dans le Japon d'aujourd'hui ou dans la Chine de demain. Mais il exige au plus la création d'une Hotte de guerre, non celle d'une armée. Et, tout en amorçant la première, l'Amérique a toujours poursuivi à l'égard de ces puissances une politique d'accords. Les Etats- Unis n'ont pas besoin d'une force militaire.
Et surtout ils n'en ont pas le désir. Un peuple d'ouvriers ne saurait être un peuple de soldats. Il demande sa vie au travail, non à la conquête. Vienne l'heure du danger, il troquera l'outil contre le fusil, mais simplement pour écarter l'agresseur et pour
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pouvoir se remettre plus vite à la besogne. Il se défie d'une garde prétorienne qui, sous couleur de les défendre, pourrait bien un jour confisquer ses libertés. Pas de sabre, fût-il celui de M. Prudhomme, fait pour protéger les institutions et au besoin pour les combattre. Si par instants une vague de chauvinisme parcourt le pays, on peut être sûr que ce ne sera pas une vague de fond et qu'elle s'éparpillera en écume. La popularité de M. Roosevelt, môme aux heures les plus critiques, n'a pu surmonter cette prévention invincible. Son échec complet lorsqu'il s'est présenté comme candidat à la Présidence de la République n'a pas eu d'autre cause. Il avait beau s'écrier : « La paix n'est une déesse que lorsqu'elle apparaît l'épée au côté { », il n'a pu amener ses concitoyens à l'idée de constituer une armée sur le type de celles de l'Europe.
L'armée américaine ne sera donc qu'une milice. Mais qu'on ne s'y trompe pas, une milice ainsi conçue peut battre et a battu les armées régulières les plus plus solides. Elle l'a prouvé dans la guerre d'indépendance. Les « sans chemise » de 1778, comme nos « sans culotte » de l'an II, ces soldats« nu-pieds et sans vêtements - » sont venus à bout, dans les conditions les plus défavorables, des troupes anglaises abondamment pourvues de tout.
1 Roosevelt, L'Idéal américain, p. 132.
4 J. Fabre, Washington, p. 233.
C'est que, comme les nôtres, les armées de la Révolution américaine luttaient pour leur propre cause.
La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Alors que le gouvernement anglais faisait fi d'elles, Lord Chatham, plus clairvoyant, leur rendait justice devant ses pairs : « Nos ministres affectent de ne rien craindre de milices inexpérimentées ; je crains tout de milices libres. » La liberté fait la force principale des armées démocratiques, car elles ne reconnaissent qu'une discipline de liberté. Et Washington, tout en se rendant compte des difficultés de son entreprise, ne doutait pas davantage de ses miliciens : « La milice dans ce pays doit être considérée comme le palladium de notre sûreté et la première garantie en cas d'hostilité d ».
Les miliciens sont des soldats-citoyens, ceux que le Congrès appelait « les Volontaires de la Liberté »./ Ils avaient, et ils ont encore contre eux les apparences. De Rousiers, en les visitant, remarque leur débraillé, le négligé de la tenue, la manœuvre défectueuse, l'absence d'unité apparente, bref tous les dehors de l'anarchie. Oui, maisavec tous les dedans de la valeurvraie, fondéesur l'autonomiedu combattant. « L'homme pris individuellement est supérieur au., soldat que nous connaissons en France 2 ». L'éloge n'est pas mince si l'on songe que le soldat français est
s De Rousiers, La Vie Américaine, p. 605.