La Vie Conjugale
Les traits importants du caractère d'un homme se révèlent dans sa façon de comprendre et de juger la femme. La difficulté est d'entendre un jugement sincère : la manie de faire de l'esprit, de passer pour un homme fort, nous entraine à tant de fanfaronnades et de mesquines calomnies ! D'autres, dans leur lyrisme échevelé, ne sont pas sincères davantage. Il nous faut tenir compte de cette faiblesse masculine en jugeant les Romains qui ont des proverbes vraiment décourageants : « Ghi disce donna, disce danno ». — « La donna è ccome la castagna, Bbella de fora e ddrento la « magagna ». Un personnage de Beili est plus net encore :
Bast' a ssapé cch' oggni donna è pputana, E H* ommini un a manica de ladri, Ecco imparata l'istoria romana1.
Un autre dit à quelques femmes : « Écoutez-moi bien : Il « vaut mieux, ici-bas, perdre son argent en travaillant, « tirer et manquer la cible, travailler sans outil, avoir un « bouchon carré pour un trou rond, ou un couteau de cire (( pour un pain de bois, il vaut mieux aller au lil ayanl « faim, dormir avec un capucin ou se quereller avec un « prêtre plutôt que de s'amouracher de vous autres fem- « mes ». (IV, 374.) Le reste à l'avenant2.
Ce ne sont [à que des boutades... jusqu'à un certain point : comme elles ne sonl contrebalancées par aucune louange, et
' Belli mel en n<»i<i : a L'autore qui crede suo debito il protestare solen-
ne mente aver lui cosj scritto a solo fine <ii esprimere gli eccessi délie
menti popolari, non ^ i « una sua propria opinione, troppo falsa e ingiu-
riosa ai buoni cittadini di lloma ». En dépit <i«> la protestation solennelle,
buonl cittadini » trahis se ni un sourira Ironique, — » r. Gnoli : Studt letterarU î 16.
({lie l'amour lui-même se manifeste sous une forme surtout sensuelle, nous avons le droit d'en conclure que, une fois passée la première tendresse des fiançailles, il ne reste au Romain qu'une conception brutale de la femme, assez semblable du l'esté à la conception biblique : la femme est l'être pervers, dont vient le mal ; inférieure à l'homme sous tous les rapports, elle n'est bonne qu'à éveiller et apaiser tour à tour le désir physique. L'Église n'a jamais rien fait pour modifier ces idées ; au contraire, dès les commencements de la dogmatique, elle n'a sanctifié que la vierge ; elle a marqué d'une tare l'épouse et la mère !. Nous verrons tout à l'heure combien peu la mère du moins mérite ce mépris.
La grande plaie, c'est l'adultère2. Prononcer aussitôt les mots de corruption et d'immoralité, ce n'est pas expliquer ; de plus c'est souvent être injuste. Nous avons affaire à un phénomène compliqué, résultat de causes diverses qui agissent tantôt isolément et tantôt de concert ; de ces causes, les unes sont plus ou moins passagères, les autres plus ou moins impliquées dans la nature même du pays ; en outre les conséquences de ce phénomène sont déterminées par les conditions particulières de l'existence, et non par un principe abstrait de morale.
Aux causes déjà indiquées, c'est-à-dire la trop grande nativité des mariages, l'inexpérience et le besoin d'expansion de la jeune femme, la misère qui frappe à la porte, le peu d'égards du mari, à tout cela il faut ajouter un trait de caractère des pays chauds : une façon toute particulière de comprendre l'acte physique de l'amour3.
1 Ce n'est pas ici le lieu de développer ces idées ; d'ailleurs, sans parler de tant d'autres, M. von Eicken Ta déjà fait, d'une façon magistrale, dans son ouvrage : Geschichte und System cltv mittelalterUchen Weltanschauung, Stuttgart, 1887.
*I, 14, 107 ; III, 194, 294, 295 ; IV, 355, 402 ; V, 34, 179, 381, 386, 399 ; Vf, 10, 245, 274.
8 Ce que j'en dis ici, s'applique aux femmes, plus qu'aux hommes. 11 va sans dire que je ne parie que de l'acte accompli de plein gré, par passion
Dans le Nord, cet acte a une haute signification morale ; il est le don de la personnalité ; il est précédé d'hésitations, de luttes ; il est suivi d'une espèce de retentissement où l'âme savoure, en les idéalisant, les caresses d'amour. En donnant le corps, on donne le cœur. Mais on ne sait pas toujours s'en tenir là ; cet acte naturel, on le fausse souvent par la casuistique ou par la sentimentalité : à force de le subtiliser, de l'idéaliser, on lui enlève, ou on croit lui enlever, hélas, tout ce qu'il a de charnel ; on a honte pour ainsi dire de l'amour physique, on le condamne et l'on se flatte d'arriver à une pure communion des âmes. Cependant, comme la nécessité se rit de nos codes, et comme, en ignorant le corps, on ne l'empêche pas de vivre, on aboutit fatalement à d'étranges illusions : la sensualité revient plus furie sous des noms différents et souvent en ne voulant donner que le cœur, on donne le corps. Ceux qui n'ont pas su pénétrer dans l'âme allemande, ne voient là que de l'hypocrisie; on n'a pas manqué de faire des plaisanteries faciles sur celle psychologie de clair de lune ; elle n'est pourtant que l'hypertrophie d'une qualité, qui aboutit à une revanche de la nature.
Le même procédé d'insensible dégénération d'un principe sain mais exclusif, alieuen d'autres pays: dans le sud. l'acte d'amour est avant tout la satisfaction d'un besoin physique ; comme tel, il est légitime et on ne songe pas à en avoir houle, car il est en harmonie avec la nature ; cosi un abandon sans phrases et sans minauderies, une jouissance intense, un frémissement de l'être toul entier... Le Germain, en sé-
(8oit légitime, soil Illégitime) el qod par vénalité. Tarnowsky remarque fort bien que 1;i caractéristique d'un pays se retrouve beaucoup plutôl chei hi femme, mais que les prostituées par contre sont a peu près lea mêmes partout, " ce qui explique, dit-il avec malice, que la plupart dea voyageurs ne a ivenl rien dire <!<• particulier sur lea femmea des pays qu'ila ont parcourus ». <>i>. cit.y page 187, .i«- ue parle pas davantage de ces actea »i<> vente enguirlandés <i<' fleurs d'oranger qu'on appelle • mariagea (!<> rai -"H ».
jour dans le sud, s'étonne d'abord de mille petits détails do la vie pratique qui révèlent cette conception naturaliste de l'amour el des choses sexuelles ; il se scandalise de la liberté dos conversations, et certains regards lui semblent attenter directement à la pudeur. Mais il s'acclimate vite. — Cependant, co réalisme dégénère aussi facilement quo l'idéalisme. Quand l'amour est avant tout une fonction physique, il risque de ne pas laisser d'échos, dès que le corps est lasso. ( )n ne se souvient pas ; on désire exclusivement. Or le souvenir, c'est la fidélité, la trame des affections durables; le désir c'est, il est vrai, l'aiguillon du progros, mais abandonné à lui-même, c'est l'incertitude do demain, le caprice d'un moment, l'inconstance. En d'autres termes, dès que Pacte d'amour n'est plus dans la vie du cœur qu'un « épisode » fréquent, il s'en détache facilement tout à fait ; désormais on ne donne plus que son corps. L'habitude fait le besoin plus impérieux, et l'on se partage selon le caprice du désir.
Les conséquences sont plus sensibles et plus funestes pour la généralité que pour l'individu en particulier. L'acte n'ayant pas une très grande importance morale, il n'est pas suivi du remords qui paralyse l'activité. La femme adultère, dans le popolino de Rome, peut fort bien être une ménagère laborieuse, une mère dévouée; elle ne cesse pas de s'intéresser à son mari et ne songe pas même à lui refuser ce qu'elle donne à un autre. — Pour la généralité, par contre, cet état de choses finit par créer une atmosphère de défiance et de mensonge, de ruse et de matérialité où la volonté et l'enthousiasme dépérissent; c'est une vie terre à terre, au jour le jour, pour laquelle la justice, la probité, la dignité ne sont plus que des mots retentissants d .
1 .Je crois que ces considérations générales sur la conception de l'amour et sur l'adultère sont nécessaires pour la compréhension du popolino romain. Je sais combien est relative l'exactitude des idées générales et je crains que la concision qui m'était imposée ici ne m'ait pas toujours permis de bien exprimer cette relativité. Peut-être traiterai-je un jour ce
Si maintenant nous cherchons les causes et influences du milieu, nous constaterons que la nature du pays prédispose l'individu à une conception réaliste de la vie. Or, par luimême déjà, ce matérialisme serait insuffisant et tendrait à dégénérer en un extrême ; mais la dégénération a été activée par les événements historiques : par la toute-puissance de la Rome antique où « les vices de la terre se sont concentrés « comme dans un cloaque1», par les troubles et la domination étrangère qui suivirent, enfin et surtout par le régime de l'Église catholique dont la politique habile a combattu avec acharnement le principe qui doit la ruiner : l'éducation du peuple2.
Voici comment un ami s'ingénie pour remettre la paix dans un ménage, il dit au mari :
E ppoi, dico, ch' edè sta maravijja?
S' uno j' è if appresso e cquer che vvôi, Ghe ccôrpa sce n'ha llei, povera fijja?
Disce : « Ma li trovônno immezz' ar fieno ». Busciardarie de maie lingue ! Eppoi, Tutte le donne, ggià sse sa, più o mmeno...
Une brave femme, «testa de bbona momôria », raconte une scène qui s'est passée à l'ostéria :
Io fesce tra de mé, ddico : sta' attenta Ch' er painétto :] je se mette accanto.
E cciazzeccài * ch* annaveno in funtana ? Tant' è vvero ch' i<> poi «lisse ar marito : (( Vostra môjje, sor Ghecco, è una putana ».
sujel d'une façon plus claire, avec plus de détails, et Burtoul avec <!<• nombreui témoignages, empruntés joil ;i la Littérature, s.»ii u la vu' réelle.
1 Nissen : Ttalische Landeshnnde% i, ni.
a je reviendrai là-dessus dans les chapitres m111 traitent de l'ignorance <-i .le la superstition.
1 i.c " monsieur i éiégant
1 Je des m. h.