Intérieurs et scènes de famille
Belli nous a laissé toute une collection de petits tableaux de genre, finement exécutés. A propos de choses assez futiles, d'un chat ou d'un canari, il dessine des intérieurs qu'on ne saurait analyser sans leur ôter toute valeur, car tout y est dans le ton et dans le geste. Je me contenterai donc ici de nombreuses citations, sans beaucoup de commentaires, citations très importantes, car il s'en dégage le plus souvent quelque chose que nous avons trouvé raremenl jusqu'ici : une impression de vie honnête el paisible ; je dirai pins encore : la garantie d'un fonds de caractère moral qui se dé-
1 Malgré tout, La mère trouve encore dans sa bonté des excuses pour ces dit. (il, 56; iv, -j le grand cœur, toujours plein i dont parle Le
poète. (Sully Prudhoi i : V amour maternel,)
■ IH, 88. — H est des cas (mais si rares !) oti au contraire des enfants honnêtes et travailleurs entretiennent une mère débauchée. VI, 145.
Déjà dans Les paragraphes précédents, on ;i dû remarquer bien «les ■ Intérieurs » -i111 pourraient prendre place aussi i<"i. il <,s' clair qu'en ces matières une division rigoureuse est impossible.
veloppera et progressera, dès que les conditions du milieu seronl plus favorables et dès qu'un gouvernement prendra vraiment à cœur le bien du peuple.
« Ma grand'mère, quand mon père rentre le soir, se lève « de sou rouet, la pauvre vieille, elle allume un peu de charce hou, met la table, et nous mangeons deux feuilles de salade. « Quelquefois on fait une omelette, si mince qu'on voit la lu- « mière au travers, comme au travers d'une oreille; quatre « noix, et le repas est terminé. Puis, tandis que moi, papa et ce Clémentine, nous passons une heure ou deux à boire une « goutte, la grand'mère débarrasse la table et met en ordre a la cuisine. Et, à peine voit-on le fond du litre, une pisso- « tée, une prière, en paix nous allons tous au lit » (I. 236).
On se rappelle la scène du soir, où mère et fille cousent activement, tandis que Pie est chargé de moucher la lampe * (page 103). — Une autre : « Quand ils ont tiré du canon (pour ce annoncer l'élection du pape Grégoire), Béatrice donnait la (( pâtée au bébé ; mon mari fumait sa pipe et Jean mangeait (( du pain avec des radis. André vernissait sa giberne, et moi (( j'étais vers le fourneau, en train d'allumer le scaldino » (IV. 190).
Le scaldino ne manque dans aucune famille"2; c'est une chaufferette toute particulière : un récipient en terre cuite, avec une anse (assez semblable à un petit panier), qu'on remplit de braise et que les femmes tiennent sur les genoux ou même sous leurs jupes, en hiver ; elles l'appellent « er marito ».
1 II me semble voir encore certaine chambre au cinquième étage (à deux pas de l'ancien Ghetto) on j'ai passé en mars 1894 quelques bonnes soirées. ■Jusqu'à minuit et plus tard même, deux belles filles se penchaient sur leur ouvrage, sans perdre naturellement un coup de langue. Mon compagnon Hector, qui faisait sa cour, enlevait les fils blancs. Achille gesticulait en racontant une histoire, mais ne lâchait jamais un vieux bout de cigare ! Et les jeunes filles riaient a cœur joie de voir le « todesco » prendre des notes. Par la fenêtre ouverte, entraient les brises du printemps ; au loin, dans la nuit, on devinait le Colisée.
Même en hiver, on ouvre toutes les fenêtres ; on aime l'air et le soleil.
Eh vvia, uprite, rinovate l'aria.
S' intenne : un corp' umano che nun usa D'avé P aspirazzione nescessaria, L' antimosfera je se fa ccontraria.
Aria e ssole sce vonno : io ve lo predico,
Perché vve vedo stà ttroppa attufata.
Dov' entra er zole, fia, nun entra er medico i.
Le logis d'ailleurs a quelque chose de la rue, on y voit non seulement des oiseaux en cage2 ou qui sautillent, les ailes taillées, mais encore des chats rôdeurs3, des pigeons4 et même des poules qui vont pondre parfois chez la voisine: « Mensonges ! ma poule est entrée chez vous et y a fait l'œuf; (( je ne démords pas de là ; je l'ai entendue chanter dans ce votre cuisine, et quand j'ai envoyé Clémentine prendre « l'œuf, elle ne l'a pas trouvé; c'est que vous avez mis la main a dessus. Inutile de faire la Sainte-Nitouche; voilà les deux ce moitiés de la coquille que vous venez de jeter dehors » ce (V. 178J5. — Nous avons déjà vu les poux tomber dans La marmite0; les puces sont légion, cela va sans dire; de temps en temps on leur fait la chasse en grand. « Il n'y a a pas de plaisir égal à celui de chercher les puces, soir et maa lin. dans la chemise, dans le corset, dans les plissés de la a robe. S'il y en a beaucoup, pour faire plus vite, je les se- <( coue toutes dans un baquet plein d'eau : si non, je les prends « avec les doigts et je les écrahouille. Chacun a son goût prô-
1 provei be.
"il 39; iv, L96.
a féré : moi j'ai celui des puces, voilà, et j'aime les entendre i s'écraser. El que direz-vous de noire souverain, qui passe « ses journées à chasser les mouches*? » (LV. 230.)
Revehons-en à la famille : chaque soir, on dit le rosaire en commun, en mêlant l'italien au latin et en coupant les mois, qu'on ne comprend pas, d'une façon absolument comique, sans compter toutes les interruptions dues à l'inattention des enfants :
Avemmaria... lavora... grazzia prêna...
Nena, vôi lavorà?... ddominu steco...
Uf !... benedetta tu mujjëri... Nena !... E bbencdetto er frit... vva cche tte sceco l ?
Fruttu sventr e ttu Jèso. San... che ppena !... Ta Maria madré Ddei.,. me sce fai 1' eco ? Ora pre nobbi... ma tt' aspetto a ccena !... Peccatori... Oh Ssignore!...
Enfin, n'oublions pas les vieux, tout courbaturés, chancelants, qu'on n'ose plus laisser seuls dans la rue, grands-parents ou vieilles filles desséchées3. Les jeunes leur reprochent parfois d'être « défiants, lunatiques, têtus, la tête un peu dérangée, et plus épineux, ma foi, que des chardons » (IV. 89). Ces vieillards, naturellement, regrettent le bon vieux temps où, selon eux, la vie était facile, les vivres bon marché4, où les théâtres étaient plus divertissants5 et les hommes plus intelligents6; quant aux vieilles, elles évoquent avec un soupir les temps du mollet dodu7... A toutes ces lamentations, quelque jeune homme répond ironiquement :
1 Je vais te crever les yeux. !
Tre ccose ail' omo vecchio Iddio je vôrze Fà ccresce, e ttre ccalà; ttrist' a cchi ccojje ! In primi e antonia *, créscheno le vojje De f à er crestoso -> e ccaleno le f orze .
Pe' ssiconna ppartita de la lista,
Sor Giammatista mio, c' è lo strapazzo
De cresce er naso e de cala la vista.
E pell' urtima bbuggera der mazzo
(E cquesta fa pe' vvoi, sor Giammatista)
Créscheno li co.... e ccala er c...
Mais généralement on respecte la vieillesse, ou du moins on ne met pas de méchanceté dans les plaisanteries. « Toujours pire, notre pauvre vieille ; plus elle va et plus elle se démantibule. Le menton lui touche déjà les genoux. Elle passe une heure ou deux à la quenouille et le reste du temps elle barbotte des prières. Pour l'esprit, hé hé, elle rivalise encore avec qui que ce soit; mais elle baisse à vue d'œil et craque à chaque instant » (II. 121).
D'ailleurs, qui pourrait en vouloir à cette bonne vieille : « Je suis vieille, ma fille; j'ai quelques années de plus que « ta grand'mère, le savais-tu, ma belle? Et la mort nVsl pas « loin. Et pourtant, ce brave Jacques, hier encore, m'a fait « sortir des gonds. Eh, de temps en temps, je tempête un peu;
a mais ce sont feux de paille Je le sais, j'ai le sang trop
(( vif, cl c'est un scandale pour la famille... niais, à peine la « première colère est-elle passée, je donnerais mon sang « (crois-moi, ma fille) pour n'avoir pas donné le mauvais « exemple » ( Y. 400).
' /// prima et <nit>- ovnmia Mauvaise tête, opiniâtre.