Le voisinage
Il nous reste à considérer la famille dans ses rapports dvrc la parenté et avec le voisinage.
Les relations entre proches parents ne semblent être ni bien cordiales, ni bien sincères1.
Sans même parler de la classique belle-mère2 ni de la belle-sœur3, voici un jugement sur les parents en général :
Ma eh ? cche sso' a sto monno li parenti î
Un amico te pô llevà d' affanni ;
Ma un parentaccio che tte vede strugge,
Nun t' impresta un ajjuto si lo scanni*.
Sin che sse maggna, tuttiquanti attorno. Sparecchiato poi ch' è, ffanno a cchi ffuggè, E nun te dànno ppiù mmanco er bon giorno.
Belli s'est-il peut-être ressouvenu ici des tristes années de son enfance auprès d'un oncle et d'une tante durs de cœur? A-t-il, sans s'en rendre compte, exagéré et généralisé ? C'est possible, quoique peu probable. Les proverbes d'ailleurs lui donnent raison : « Tre C pericolosi : Guggini, Gompari e Ccugnati ». — « Li parenti so'ttormenti ».
Toutefois, en présence d'un danger commun, on constate aisément une véritable union entre les membres d'une grande famille ; comme tous ces individus sont de la même condition sociale, tous élevés dans des milieux presque identiques, et que plusieurs même sont du même métier, ils ont
* Même si tu menaces de l'égorger.
ainsi une communauté d'intérêts ; quant à la sympathie, il ne faut pas trop exiger.
Avec les simples connaissances et les voisins, les rapports semblent presque meilleurs : on se rend des visites1 avec force compliments 2 et souhaits, surtout s'il s'agit d'un convalescent ou d'une accouchée 3. Et ce sont alors, entre femmes, des épanchements et des confidences sans fin qui trahissent une curiosité insatiable et souvent la médisance4.
On ne manque pas d'épier, à travers les fentes du contrevent, les faits et gestes des voisins : « Que vois-tu, hein? « que fait-elle?... dis, tu ne découvres rien? Ouvre un peu (( plus. . . Quoi, c'est unpainol Où est-il. où est-il? Malédiction, ce on ne voit rien. — Voilà, voilà, il s'avance ; comme il est « beau! Qui diable sera-ce?... Un parent, tais-toi! Un, vois-tu, « vois-tu, il lui chatouille l'oreille... elle lui tape sur les doigts. « Quelle fourberie ! et maintenant elle fait l'innocente? Il est (( trais, le monsieur ! Enfin, c'est son affaire... Il a ôté son cha- (( peau!... à présent il ôte... St, ne ris pas... Oh, quel dom- « mage, ils nous ont fermé la fenêtre au nez » (V. 202).
On est souvent frappé à Rome, et dans tout le Midi du reste, de la voix enrouée des femmes; à quoi l'attribuer! en partie certainement au fait que la plupart des commissions et communications entre voisines se font d'une fenêtrd à l'autre, par dessus le bruit de la rue5. D'une façon géné-j l'aie, on se dérange le moins possible ; les lettres par exemple et beaucoup d'autres choses, ainsi les légumes (pion vend dans la rue, se transmettent dans un petit panier qu'on descend de l'étage au moyen d'une ttcelle. C'esl ainsi qu'entre; locataires on se passe des herbettes. un peu de lard, oie., etc6.
< on ;i aussi des banquets, où la politesse exige qu'on fasse beaucoup de complimenta : i, i*<;.
Voyez i<- portrait 'l'une flatteuse : [il, 8. » IV, 344, 853, lin.
* il. i 116 : iv, 1 18, 318; B19.
iv, 322. Voyei aussi la discussion entre mari e( femme : IV, SOI. 1 IV,
On se prête d'ailleurs un peu de tout: des jupons, un peigne, un corsel ' ; en cas de besoin, on surveille la marmite de la voisine2. C'est une complaisance réciproque; si quelque femme refuse de prendre à sa lessive un peu de linge de la voisine ;{, elle est certainement punie loi. eu tard. Quon s'imagine ce dialogue crié d'une maison à l'autre: « Hé, I Anastasie ! — Qu'est-ce qui vous manque? (sans se mettre u à la fenêtre, car l'autre recommence) : — Hé, Anastasie! — h Que voulez-vous? — Vite, j'ai à vous dire deux mots. — Bien, u qu'est-ce qui presse tant? — Me permettez-vous de mettre g deux matelas au soleil? — De grand cœur, ma belle; mais i c'est déminage, j'ai besoin de tout le toit. — Bah, il n'y en a « que deux... — Oui, un peu plus tard, à la lune croissante. u - Mais, savez-vous que vous êtes une sale gueuse ? — Pre- (( nez-vous par le nez. — Oui, une gueuse, et je vous le dis « en face. — Ne vous rappelez-vous pas l'affaire delà lessive, (( quand vous me refusâtes4? Ce que vous me faites, je vous « le fais ». « Ogni noclo vie ar pettine, commare » (V. 62).
Les sujets de dispute ne manquent pas : c/est la fontaine en commun, dont chaque locataire à son tour a le droit de disposer pour une lessive5 ; c'est le foyer de la cuisine qui fume0: ce sont les draps qu'on a mis sécher hors de la fenèlre et qui prennent le jour à l'étage inférieur7 ; c'est un jeune homme qui chante trop fort8 ; ou bien c'est une famille entière qu'on trouve trop bruyante et qui répond : « Stamo a ccasa nostra » (V. 77) ; enfin la guerre éclate parfois à propos de quelque enfant battu par une voisine, et la scène rappelle certaine page de V Assommoir: « Où est-elle, où
1 Voyez V, 61.
(( est-elle, cette charogne qui a l'audace de battre ma fille? (( Sors donc, grande lâche, et tu verras si j'ai les ongles poin- (( tus. Non, laissez-moi, Cécile ; ne me tiens pas, Marie ; il ce faut qu'aujourd'hui je lui foute des coups. Regarde, putain (( à quatre sous: bravo, enferme-toi, balayure pleine de puce naises, de morpions et de poux. Reviens-y, sale muffle, et ce je t'arrache les yeux, et je les fais rouler par la Longara ! » — Là- dessus, l'autre sort, et le dialogue s'engage, suivi de voies de fait: « Me battre, moi!? Vendeuse de tes propres « filles, ne blague pas avec moi ! Ne m'insulte pas, ou je te « casse la tête. Ces termes donnés à une honnête femme ? Ne « me tenez pas, il faut que je lui écorche le ventre. Que crois- (( tu donc? Avec ton cocu de mari... — Ah ! sorcière, attrape « donc! — Oh Dieu, arrête, au secours! — Non, non, je ce vais te faire ce cul semblable à un crible, et ce ventre noir « plus troué, par Dieu, qu'un fromage» (IV. 431. 432).