CHAPITRE II
Le caractère K
Tout sombre et attristant que puisse paraître, sous certains rapports, le tableau de la famille au Transtévère, il n'en contient pas moins ce que le popolino a encore de meilleur el de plus pur: le sentiment maternel, et l'amour jusqu'à vingt ans. Désormais nous verrons l'homme tel que l'a fait la lutte pour la vie, dans les conditions les plus démoralisantes qu'on puisse s'imaginer : point d'idéal, point d'enthousiasme ni en politique, ni en religion, ni en morale ; aucun sens de la perfectibilité. Les rares efforts vers le bien ne reposent pas sur une conviction, mais uniquement sur un calcul intéressé. Le plus souvent, ce ne sont que plaisirs et
1 II serait plus exact de dire : « Quelques traits du caractère ». Seul l'ouvrage entier donnera une idée assez complète de ce qu'était le Romain vers 1840. Ce chapitre-ci ne repose que sur un certain nombre de sonnets (environ 60) qui contiennent plutôt des idées générales et qu'il serait difficile de faire entrer dans des catégories spéciales.
Mais on critiquera sans doute la place même qu'occupe ce chapitre et l'on dira qu'il aurait dû être le premier de tous. Je tiens à prévenir en quelques mots cette objection : De quelque façon qu'on s'y prenne, quelle que soit la méthode adoptée, il sera toujours impossible de répartir la matière des sonnets de Belli d'une façon tout à fait satisfaisante. Le plan que j'ai suivi semblera superficiel à première vue, et pourtant il m'a paru, après mûr examen et maint essai, le plus rationnel et le plus pratique ; j'ai adopté la méthode locale, ou en d'autres termes : une espèce de rayonnement dont le centre est la famille, c'est-à-dire la maison. Dans mon idée, le chapitre II, sur le caractère, n'est qu'une parenthèse, complétant ce qui précède, préparant ce qui suit. Du reste, j'insiste là-dessus : les sonnets de Belli sont un terrain fécond qu'on peut labourer dans tous les sens, en en retirant toujours profit. Le lecteur intelligent conservera sa pleine liberté et ne considérera cette étude, je l'espère, qu'à un point de vue largement suggestif.
vices grossiers : ripaille et godaille ; mensonge, vol, meurtre, le tout avec un cynisme tantôt naïf et tantôt amer, et une ignorance complète d'un principe plus élevé de justice et d'humanité.
Ce principe, personne ne le leur enseignait, personne ne leur en donnait l'exemple. En d'autres temps, en d'autres lieux, on a pu observer les conséquences extrêmes mais logiques du dogme catholique, dans les esprits théoriques : c'est l'exaltation maladive, le renoncement à toutes les joies légitimes de la terre, le regard éperdûment fixé sur Pau delà, en un mot un déplacement anormal de toutes les facultés et passions de l'individu. L'exemple le plus typique, c'est sainte Catherine de Sienne d. — Ici au contraire, dans le popolino romain de 1840, nous observons les résultats pratiques de ce dogme qui fut jadis « la bonne nouvelle )) pour les humbles et les souffrants, mais qui ne tarda pas à se corrompre, car il portait en soi le germe de corruption : le reniement de la matière, de la nature. En condamnant la nature (la cpucitç), il ne la détruisit pas ; quand elle ne fut pas violentée, comme c'était le cas pour les esprits théoriques, elle continue à vivre, mais dans l'ombre, sans idéal, sans direction ; elle se gâta; ce n'était plus du matérialisme, niais de la matérialité grossière. Ce sont là Jes deux extrêmes auxquels aboutit fatalement le catholicisme et que ni les subtilités ni les rénovations modernes ne réussiront à concilier. Ceux qui attendent le progrès moral et intellectuel d'un réveil religieux el qui dirigent leurs regards vers le Vatican « où veille la vigie qui cherche la route du monde commis à sa garde » (de Vogué), ceux-là feraient bien de s'arrêter un peu dans ce quartier qui est aux portes du Vatican ; on peut
y voir ce que plus de deux cents papes ont su taire d'un petit peuple de quelques milliers dYiines G commises à leur
garde ».
1 voo Bicken; Oe§ohiehte und System»*, 507,
Le Romain a une expression qui caractérise admirablement sa façon de comprendre les choses et les événements de la vie : Chi sse ne frega?1 En traduisant par : « Qu'est-ce que ça me fout? » on ne rend encore qu'imparfaitement toute la superbe et le mépris (avec allusion obscène) de cette indifférence. Il y a de tout là-dedans : l'orgueil du descendant des anciens Romains, dont la puissance se manifeste en d'impérissables monuments; l'orgueil aussi du « popolino » qui sait que Rome est le centre de la chrétienté, et qui voit accourir chaque année tant de milliers de pèlerins. Tous les empires peuvent crouler, semble-t-il au Romain, Rome demeure éternelle et chacun de ses citoyens participe à sa gloire. Le « forastiere » qui s'émerveille devant le Colisée ou devant les colonnes du temple de Castor et Pollux, de même que celui qui se prosterne aux pieds du pape et qui baise avec émotion les vêtements des prélats, tous ces naïfs qui gesticulent, qui s'enthousiasment, qui pleurent même, eux tous n'excitent que la pitié méprisante des Romani de Roma.
Leur misère du reste est aussi invariable que leur gloire. De père en fils, ils ont toujours vu régner la force brutale et l'argent; on a toujours vendu la morale et la justice. Le faible, le pauvre n'a qu'une arme: la ruse, la dissimulation. L'indignation est inutile, imprudente même. A ces « jacobins » qui parlent d'une patrie italienne, de liberté, à ces apôtres du progrès qui parlent de vertu, le Romain de Relli montre les soutanes noires et les manteaux rouges et répond : «Chi sse ne frega? » et l'on peut dire que quasi seize siècles d'histoire se résument en ces quatre mots. — « Que (( tu es bon de te mettre en peine parce que le monde dégrin- (( gole ! Che tté ne frega a tté? laisse-le aller; veux-tu peut-
1 « Parole saporitissime che nojantri Romani eiavemo avute sempre in bocca ; e cche nun cianno giovato a gnente ; anzi ciaano fatto sempre danno ; perche a forza de di chi se ne frega semo arimasti sempre... e si ddura accusi ce resteremo per omnia a secula a seculorum ». Giggi Zanazzo : Proverbi Romaneschi, page 28.
« être le retenir? Que t'importe ceux qui viendront après nous, « quand toi tu seras crevé? Oh, mon fils, tâche de vivre sans ce penser à ces crétineries. Notre Seigneur qui a sué une « chemise pleine de sang, pour essayer de sauver le monde, (( qu'y a-t-il gagné? Pour qui veut vivre autant que Noé, j'ai (( un remède sûr et je te le donne : c'est le sirop du docteur a Je m'en fous » (I. 489)
A quoi bon faire le bien puisque personne ne nous en récompense? [ Aussi bien, la sagesse consiste à être prudent, à ne se fier à personne2, d'après des proverbes tels que : « Fidasse è bbene, nun fidasse è mmejo ». — « Nun te fidà nemmanco de la camicia che pporti addosso ». — Il faut surtout sauver les apparences et savoir voler sans être précisément un voleur3. Le brave homme qui, ayant trouvé dans la rue un chapon dans un morceau d'étoffe, mange le chapon mais apporte l'étoffe au curé pour qu'il en trouve le propriétaire, celui-là est peut-être un naïf4, mais son voisin est certainement un roué qui s'entend à «se faire dessous à la romaine ». « Voici en deux mots comment on se fait des a sous à la romaine : tu vends de la terre rouge comme pouz- « zolane, de l'eau de source comme eau-de-vie; tu mets du « suif dans la cire, tu fraudes la douane, et sous la balance tu ce mets du plomb ; tu mêles des pois au café...; quand tu « achètes, tu ouvres les yeux: mais aux autres tu leur lais « prendre les choses, les yeux fermés» (II. 238). A Rome on vole un pou partout5, à tel point que le titre de g voleur » n'est plus même une insulte bien grave. « Oui, je lui ai dit « voleur, ei in me diras que voleur esl un tonne un peu « rude; mais je lui ai dit voleur tout court, et je n'ai pas tou- « ché à sou honneur. Son honneur esl doue bien fragile, si
■ sur le VOl. : II, 238, 319, 856; III, 12, 15, 81, 115 ; IV, 368, 399 ; V, 125,
1 lli, l?.
i pour une parole il esl fichu. Voleur, je le dis à bien cTau- « très, qui ne se fâchent pas. Je lui ai dît voleur, eh bien i quoi ? Pour un v, un o, un l, un e, un u, un r, faut-il faire « un tel scandale*? » (V. 436.)
Les causes les plus évidentes de cette improbité sont d'abord l'exemple donné par les grands, puis l'absence d'un enseignement moral, enfin la misère.
Perché cquello va in chiesa la matina Rubbanno quarche orloggio o ffazzoletto,
( '.' entra de stajje a fia ttanta marina * ?
Bbisogna compatillo, poveretto ; Cosa disce er proverbio, sera Nina ?
u Ama l'amico tuo cor zu' difetto ».
(( C'est pas malin, Monseigneur, de s'asseoir là pour juger ce les gens et de dire : Celui-ci est coupable, celui-là est inno- « cent — Le difficile c'est de leur voir le cœur. Il y a tant de « coupables qui, au dedans, ont plus d'honneur que ceux qui, « au dehors, n'ont rien fait de mal. Celui qui a fait le mal et « qui s'en repent, vous savez, est moitié ange et moitié pé- « cheur. J'ai volé, je le sais, et j'en ai honte; votre devoir à (( vous serait de voir si j'ai volé par vice ou par besoin. Il faute drait comprendre ce que souffre un pauvre homme, au lieu « d'être assis là, à juger les gens, le ventre plein» (III. 145).
La misère elle-même est provoquée soit par les impôts et l'incurie du gouvernement, soit aussi par l'imprudence et la prodigalité des Romains qui se hâtent de dépenser en mangeaille les quelques sous gagnés. Avoir un core da Romanov c'est ne jamais penser au lendemain 2. Et pourtant la sobriété des peuples du sud est un fait bien connu ; elle est nécessitée par le climat. Les Romains n'ont perdu ces bonnes habi-
1 Tant de bruit.
tudes que par suite d'un gourd mécontentement, de l'incertitude du lendemain, de la privation de toutes les joies supérieures. La papauté a contribué sciemment à cette matérialisation ; elle a pensé avec raison qu'un homme bien gavé ne songe pas à conspirer.
Vojjo svariàmme, je tiens à m'amuser [ — voilà le programme du Transtévérin. Il se repaît les yeux devant les charcuteries opulentes, devant les tables chargées de victuailles ; il rapporte tout au long et avec une jouissance particulière le menu d'un repas de noces2. Il s'adonne aussi à la boisson, même à l'eau-de-vie3, et trouve du reste des arguments très forts pour préférer le vin à l'eau : « Donc, qu'est-ce qui « vaut le plus? L'eau qui forme un lac, gratis, à place Na-
« vone4, où l'on se lave les c , ou le vin qui se paie? Et
« finalement, ici je vous cloue : est-ce le vin ou l'eau, imbé- (( ciles, qui peut se changer en sang de Christ? » (III. 400.)
L'argent gagné par le travail ou au loto5, s'en va au « pizzicagnolo »6 ou à l'ostérie ; s'il le faut même, on porte le mobilier au mont de-piété. « Oh, bonjour commère, où vas-tu? « — À la messe ; et toi ? — Je sors de chez moi et je vais au ce mont-de-piété. — Avec tant de hâte? Qu'y vas-tu faire?— Eh, « renouveler ces gages. — Et qu'y as-tu ? — Une couverture « et deux... — J'ai compris. Et pourquoi les laisses-tu là- bas? (( — Parce que je ne peux pas les reprendre. — Mais pour- « quoi? — Tu es drôle avec tes « pourquoi ! » Parce que je « n'ai pas d'argent: voilà. — Mais pourquoi as-tu porté ça o au clou? — Ha, une belle demande ! — Eh bien*? — Pour a aller à Testaccio 7, m'amuser un peu » (IV. 290).
» m, 84, 838 : IV, 378 ; V, 00.
:l m, 846, 870, 3ÔÔ, 400 ; IV, 107 : V, 8 1 t baque samedi et dimanche du mois d'aent, on transformait en lac la Place Navone, f' iv, 384.
i < barcutier, marchand de comestibles.
7 v«>yc/. an chapil re l X .
Mais il y a des moyens plus pratiques encore : « Comment * se procurer cette bâfrée, hein, Agnès, le dernier mardi de u Carnaval? Faisons ainsi: toi, tu feins de te trouver mal et q tu (rompes les fidèles dans quelque église. Puis nous eni voyons Anna et Thérèse à pleurer, quand vient Monseit gneur : moi, je me fais faire une requête pour obtenir un i subside à l'Entreprise (du loto). Il n'y a que des avares par i ici, mais quand on sait jouer la comédie, on attrape tou- « jours quelque chose. »
Pe' mmé vvojjo annà a lletto a ppanza piena, E pprima me daria la testa ar rnuro, Ghe cchiude un carnovale senza scéna.
Nous verrons au chapitre des métiers quelques types de travailleurs, mais généralement c'est la paresse qui domine, non pas que le travail soit tenu (comme ailleurs sous l'influence espagnole) pour un déshonneur; non, c'est simplement une peine inutile. — Grégorovius remarque que si les empereurs romains donnèrent au peuple panem et circenses, les papes à leur tour supprimèrent il est vrai les jeux de cirque, mais maintinrent les grandes distributions de blé. Les nombreux couvents du Transtévère pratiquèrent largement, eux aussi, une générosité pernicieuse pour l'énergie d'un peuple.
Toute cette charité repose sur une base fausse ; elle n'a pas pour but le relèvement moral ou social de l'individu auquel elle s'adresse, mais uniquement le salut éternel de celui qui la pratique ; elle n'est pas dictée par l'humanité, mais par l'intérêt. « La main du pauvre, dit un Père de l'Église, est la sébille de Dieu1. » Et puisque les pauvres fournissent ainsi un moyen de gagner le ciel, on ne songe pas à supprimer le paupérisme, ni à encourager le travail.
1 Von Bickeo : op. cit., 503 et suiv.
« Moi, le jour, je mendie, et puis, à l'Ave Maria, il y a à « Rome, de bons hospices pour dormir. Hier un prêtre, qui « est toujours ivre, me fit : Au moins, mon fils, travaille pour « tuer le temps. — Mais moi qui m'en fous, je lui ai répondu : (( Monsieur Fabbio L'Éponge, tuez-le vous-même, quant à « moi, je veux que la vie me paraisse longue» (III. 267). Un autre s'écrie :
Tutta la mi' passione, Sarvatore, Sarebbe quella de nun fà mmai ggnente.
E quanno che sto in ozzio, propiamente Me pare, bbene mio ! d' èsse un ziggnore.
Et c'est un sien ami sans doute qui célèbre les délices du lit : « Oh béni soit qui a inventé le lit ! Il n'y a pas de plus belle chose au monde. »
Lli ttra un re de corona e un poveretto Nun c' è ppiù regola i. Er letto è una rosa, Che cchi nun ce s' addorme s' ariposa, E ssente tutto arislargasse er petto.
Io so cch' appena sciô 2 steso le gamme, Dico sempre : « Signore, t' aringrazzio ». E ppoi nun trovo maiPora d' arzamme.
On vit donc ainsi, sans métier précis, aux dépens des couvents, spéculant sur des pourboires, des primes, des aumônes, sur les hasards du loto, sur l'effet d'une supplique éloquente qu'on porte en vingl endroits différents8. Cette paresse provoque l'indignation d'un honnête homme: «Il o faudrait que la Providence se chargeât de toul î El toujours, « on vil en disant : « Espérons ! » « Le Seigneur y pourvoira ! i
• Différence.
1 I i QO.
3 il, 196, 199 ; IV, 6; V, 144, M
g Foutus paresseux ! quoi le Seigneur, ils Font donc pris à «gages?! Travaillez, pardieu ! Du pain et de la sueur!» (IV. 72.) On n'en continue pas moins à vivre d'expédients. Par exemple : comme il est connu que chaque nouveau pontife fait rendre à son avènement les objets déposés au mont-de-piété, on s'empresse, à la mort d'un pape et avant l'élection du successeur, de mettre en gage tout ce qu'on a d'un peu précieux1. Même la prison pour dettes est une ressource agréable aux philosophes de la misère : «Quelle te aubaine t manger et boire gaîment, aux frais des créditeurs ; « dormir la nuit et ne rien faire de tout le jour; être tant « d'amis ensemble, à rire dans une salle, ou bien se mettre « au grillage pour embêter les passants... Ah ! er debbituc- « cio è une gran bella usanza !» (III. 390.)
Au fond de tout, il n'y a plus qu'une morne résignation fataliste. Le voleur qu'on menace des galères répond en haussant les épaules : « è er gusto mio ». Et le pauvre diable auquel un libéral fait des plaintes arriéres, réplique: « Pour ce nous, que ce soit Simon qui vole, ou Judas, que ce soit « Bartolomée qui boulotte, ou Taddée, ce sera toujours la ce même chose : le riche jouit et le pauvre sue. Nous autres ce nous montrerons toujours le derrière (ce er culiseo ») et nous ce mourrons le ventre nu. Je ne comprends donc pas à quoi « servent toutes ces plaintes. Je sais, je sais, que tout l'argent (( de ces voleurs, c'est notre sang et celui de nos enfants. Mais « à quoi bon tant de bruit? Un peu de papier, un peu d'encre (( et... tout est à moi. L'eau coule à la mer.» (IL 159.) Et c'est un mélange étrange aussi de résignation et d'espérance tenace qui fait trouver douce, comparée à la mort, une condamnation aux galères: il y a moyen d'en réchapper tôt on tard 2.
Le Romain n'est pas sensible ; il assiste à une exécution
capitale sans la moindre émotion1 ; pour les bêtes, il est cruel2; ici encore, c'est la femme, une jeune fille, qui a seule quelques paroles de pitié : « Non, dit-elle à un galant, je ne ce puis croire qu'un chasseur qui a tant de plaisir à tuer un « oiseau, puisse être un homme au cœur bon. Belle raison! « Parce qu'il est si petit, il ne sentirait pas la douleur?! » (I, 7.) — Cette froide cruauté est sans doute un legs des temps antiques, où la foule applaudissait aux combats de gladiateurs et aux souffrances des martyrs chrétiens ; mais elle est aussi un effet naturel de la misère et des privations ; celui que le sort maltraite et que l'instruction n'adoucit pas, ignore la pitié.3 Nous dont la vie est pleine de choses, de projets, d'ambitions, d'amours et de haines, nous dont l'esprit a des envolées dans l'azur du rêve, nous avons une crainte exagérée des mille petits accidents du corps; chaque atteinte à notre chair et chaque souffrance du prochain nous rappellent la brièveté de la vie, la décomposition finale ; nous, la mort nous enlève toujours à quelque œuvre ébauchée et nous rejette trop tôt dans l'inconscience des choses... Et c'est pourquoi nous avons peine à comprendre les individus, sans joies intellectuelles, sans intérêts supérieurs, qui jouent leur vie pour un rien. Tel le Romain, à l'ostérie, pour une partie de cartes, un mot trop vif, une injustice à la passatella * ; vis-à-vis de plus puissants, il est relativement prudent 5 ; mais en général, toute insulte se lave dans le sang6. C'est ainsi qu'il excuse Caïn; en disant : « De voir que Dieu mé-
* III, 302. Voyez pourtant rattachement h un chien : III, 78.
8 Un jour, en Li<;urie, sur une grande route <j u'on venait de recouvrir de cailloux pointus, je vis un charretier battre à tour de bras les trois mulets d'un lourd tombereau. Je voulus mettre lin a «'es brutalités : m'e-
tanf approché, .]<' vis (pic l'homme, vêtu d'une chemise et d'un»» culotte
trouées, avait ses pieds mis tout ensanglantas. Que faire I etait-ee le cas
d'invoquer la pitié pour les animaux '
4 jeu pour faire boire d'après certaines règles. Voyei au chapitre IX-
6 II, K:t ; V. 417.
« prisait toujours ses pommes et ses raves, mais non pas le I lait et les agneaux d'Aboi, il y avait là de quoi aigrir un « homme t'ait comme nous de chair et d'os: et alors, mon « ami, hardi, trappe î (I. 144.) — Les prêtres ont bon temps ce de crier à fégiise et de prêcher la paix ! Quand on a affaire i à des sourds? Moi non plus je n'aime pas la guerre, et je i supporte beaucoup... Quelle grave insulte lui ai-je faite? « Je lui ai dit que sa femme se vend ; y a-t-il là de quoi tellece ment se fâcher? Je voudrais voir un prêtre à ma place. Il « me hait, il ne veut pas entendre raison, ni faire la paix... ce Donc? Le couteau ». (III. 406.) Je reviendrai plus particulièrement sur ce trait de mœurs en parlant de la vie à l'ostérie.
Si l'on se demandait laquelle des qualités des anciens Romains s'est conservée la plus intacte à travers les âges, je répondrais sans hésiter : la fidélité à la parole donnée. Elle n'a rien à faire avec le plus ou moins d'honnêteté dans les affaires d'argent ; c'est une vertu et une fierté de gentilhomme, pour ainsi dire une tradition dans la cité de Régulus.
Nu lo capisco io sto verba vola : i Nun me piàsceno a mmé sti bbiribbissi2 ; Li papi hanno da di : cquô dissi, dissi 3 ; Li Papi hanno da èsse de parola.
Se sprofonnassi er celo in ne Y abbissi, Una promessa, una promessa sola L' ha (scappata che jj' è ffôr de la gola) Da inchiodà ccom' e ttanti croscifissi.
1 Verba volant.
* Subterfuges.
8 Quod dixi, dixi.
4 La même idée dans ces beaux vers de Pascarella :
« Perché, quann' uno, caro mio, se vanta D'esse' un omo d'onore, quanno ha dato La parola, dev1 esse' sacrosanta.
E sii longa la strada, o brutta o bella,
Cette qualité est d'autant plus frappante que le même individu, devant un tribunal ou en d'autres circonstances encore, n'hésitera guère à prêter un faux-serment ].
(( Pour ça, non : ce sont les témoins qui jurent, l'accusé « ne jure pas. Je n'ai jamais juré, moi: et sois sûr que j'en ai « déjà eu des procès, une centaine ! Mettre ainsi un pauvre « homme dans l'obligation de dire une vérité contre nature, « ce serait un crime. Pour moi, si on prétendait me mettre « la conscience entre l'échafaud et l'enfer, ma foi, je m'occu- « perais beaucoup plus de la sentence qui vient d'abord que ce de celle qui vient après». (V. 137.)
LeTranstévérin est présomptueux; d'une ignorance crasse, il prétend tout expliquer :
Quanno le cose. Pippo, le dich' io,
T hai da capascità 2 che sso' vvangeli,
Che' tu cconoschi er naturale mio.
Ner mi' ovo, ehèe, nun ce so' ppeli ; E tte saprebbe 3 ddi corne Iddio Fesce pe'lïrabhicà li sette-sceli.
Il aime surtout à se vanter de sa force, de son habileté et de sa bravoure,5 quoi qu'il ne soit généralement ni bien fort, ni, quand il est de sang-froid, très courageux 6. C'est un soldat de la garde civique qui parle: ((Catherine, nous ((sommes dans un maquis, non plus dans une ville. Elier (( matin, à San Bonaventura, ils m'ont attaqué. Peur, moi ? !
Magaro Cristo lia da mori1 ammazzato, Mm la parola sua <i<-\' «'-se' quella ! h
(La scoperta de VAtt%ericat \\\.] i ni, 84, 250
endre compte, Be persuader.
i io saprei.
* Cf. m, 5,
a de quoi ? Pardieu ! Un homme seul me ferait peur? Sans i équipement, je ne redouterais pas douze hommes. Quand u il a marché sur moi, je suis devenu tout rouge de colère. u Mais que veux-tu ? je ne pouvais pas me défendre : mon « arquebuse, le sabre, la baïonnette! Avec tout ce fourni- « ment, que pouvais-je faire, nia chère?» (V. 97.)
Il supporte même très mal la douleur1. D'ailleurs, les Transtévérins eux-mêmes semblent savoir très bien ce qu'il faut croire de toutes ces rodomontades ; ils exercent leur ironie la plus âpre sur leurs propres défauts,"2 et l'un d'entre eux a trouvé un moyen très sûr de prendre les « blagueurs » en flagrant délit : « En parlant en société, il arrive souvent « que de l'un ou l'autre de la compagnie, on ne sait pas s'il « ment ou non. Alors toi, pour le découvrir, dis toi-même « un tas de mensonges ; si c'est un menteur, Zacharie, tu « verras qu'il y mord et qu'il te suit J'en ai fait l'expérience « avec l'ancien cordonnier du patron, qui disait un tas de « blagues. Je lui fais : « Le roi de Princisvalle est arrivé ». Il « me répond : « Je le sais ; il m'a commandé vingt paires de « babouches jaunes ». (IV. 390.)
Le Transtévérin aime-t-il du moins sa ville natale ? La réponse n'est pas aisée. Certainement il en est fier et la proclame la première du monde sous tous les rapports : « Tous « les étrangers, de toute nation et de tout pays, tous disent : « Chez nous, nous avons des fêtes magnifiques. — Je ne dis (( pas qu'ils mentent ; peut-être ont-ils plus ou moins raison. « Mais, pourtant, quiconque vient à Rome, met la queue entre « les jambes et s'en va. Quel peuple et quel souverain ont chez « eux une coupole comme celle de Saint-Pierre? Et dans quelle « autre ville y a-t-il cette illumination qui vous épate et vous « fait perdre le souffle? » (III. 237. )3 — Parfois pourtant, il a le sentiment d'une décadence : « Il n'est plus le temps
« où nous autres Transtévérins, nous allions, le manteau sur « l'épaule et le glaive à la main, jusqu'aux confins du monde « et au delà ! Au jour d'aujourd'hui, le peuple romain n'est « plus qu'une nuée de mouches. Pauvre Rome, tu n'es plus « bonne qu'à tricoter les chaussettes des cardinaux ! » (II, 334.) Mais ici de nouveau la résignation prend le dessus et il conclut : « Bien qu'ici on nous écorche et qu'un pape ne « soit pas meilleur que l'autre, cependant je baisse la tête et « ne me plains pas pour chaque nouvelle loi scélérate. Je « reste ici. à Rome, parce que toute araignée demeure en sa « toile et lui est affectionnée. Et je ne fais pas comme vous « qui criez à chaque nouvel impôt : « Le sale pays ! »
Che ccorpa sce n'ha Rroma poverella,
Si un governo affamato allônga er braccio
E vve se vie a vvotà ppila e scudella i ?
C'est déjà quelque chose que cet attachement à « Roma poverella». Il va grandir bientôt, et réveiller dans le cœur du ((civis romanus » un désir de justice et de liberté. Désormais l'affranchissement de la Ville Éternelle se prépare et quand lest Italiens feront la brèche de Porta Pia, ils trouveront des frères jusque dans les dernières masures du Transtévère.
1 La marmite et Técuelle.