‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 22 sur 80 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Boccace raconte, dans la seconde nouvelle de la première journée, comment un certain Abraam, négociant juif, homme loyal et droit, pressé par un ami de se faire chrétien, s'en vint à Rome pour y voir le Vicaire de Dieu sur terre et ses frères les cardinaux. Il constata bientôt qu'à la cour papale, du premier jusqu'au dernier, tous étaient adonnés à la luxure, à la sodomie, à la boisson, aux appétits grossiers, à l'avarice, à l'avidité et à la concussion la plus éhontée. Abraam s'en revint à Paris et dit entre autres choses à son ami : « Mi pare che il vostro Pastore, e per conséquente « tutti gli altri, si procaccino di riducere a nulla e di cacciare (( del mondo la cristiana religione, là dove essi fondamento « e sostegno esser dovrebber di quella ». Et comme conclusion, fort inattendue, Abraam se fait baptiser à Notre-Dame, étant persuadé qu'une religion qui subsiste et progresse, en dépit d'un pareil clergé, doit être inspirée du Saint-Esprit !

Les paroles de l'excellent Abraam que je viens de citer pourraient en quelque sorte servir d'épigraphe à ce chapitre-ci. Quelques centaines de papes, plusieurs milliers de cardinaux, des légions innombrables de prêtres ont vécu à Rome et sont censés y avoir mis en pratique ce précepte de leur Maître : « Allez et soyez le sel de la terre ! » Qu'ont-ils fait du petit peuple de Rome, ces dépositaires de la Bonne Parole qui devait être « le salut du monde » ? Quelle notion du bien lui ont-ils inculquée? Par quel idéal de justice et de

charité l'ont-ils consolé des misères matérielles de cette vie? Ou bien, pour parler de questions plus immédiates : quelle idée lui ont-ils donnée de Dieu le Père, de son Fils le divin Sauveur? et comment lui ont-ils interprété la Bible ? Dieu. C'est un Romain qui parle : « Le Seigneur Dieu est une (( chose, c'est un péché que de se croire digne de la com- (( prendre. Quand j'étais gamin, le curé me disait qu'il est ce comme un fiât *, un souffle, une étincelle, en somme un « Va chercher qui te Va donné"2. Et pour m'expliquer corner ment Dieu se loge à son aise dans tous les coins, il mettait ce autour de lui plusieurs miroirs et me disait : « Tu vois, ce mon fils, que d'ici je fais refléter tous ces museaux, et « pourtant c'est le museau d'un seul curé ». (I, 129.) Le nom même de Dieu donne matière à un problème :

Ma nun zai che mm'ha ddetto er mi' ggiudio? M'ha ddetto che in d'un libbro sce se trova Ghe Ddio 'na vorta se chiamava Gliova :* Gh'è cquant' a ddi nnun ze chiamava Ddio,

Ma ccome, ma pperché, ddimanno io, Oggi se chiama in sta maggnèra nova ?

Un de le dua : o cqui ggatta sce cova, 0 mm'ha detto una milïa * er giudio mio.

Io l'ho ttrovo pero ssempre sincero;

E un' antra cosa poi, mastro Ggismonno,

Me dà a rrifrette che vvojji èsse vero.

Ghé, ssenza annà a ccercà ccome o nnun corne,

Pnro, inzomma, li Papa, ch' a sto monno

So' vvicari de I >dio, muteno nome.

1 c'est le latin fiai (qu'il Boit) que l(1 Romain confond avec l'italien (lato (souffle).

* Expression tirée «lu .jeu lie colin-maillard; quelqu'un donne un coup de poing a celui qui a Lea yeux bandés et Lui dll : Va chercher <i111 te l'a donné.

1 Jéhovah,

• in menso

Quant à la l'orme, à l'image même de Dieu, le Romain la conçoit, c'est clair, de la façon la plus grossièrement matérielle et s'étonne par conséquent qu'on puisse prétendre que Dieu a fait tous les hommes à son image. « Alors même le ce diable serait à l'image de Dieu? Ce sont des hérésies; si (( Dieu se présentait sous la forme qu'il a donnée à un jardi- (( nier ou à un marchand de chicorée, il me semblerait le ce Dieu de la bourrache ». (IV, 23).

Pour donner une idée de la toute-puissance de Dieu, le Romain dira « qu'il peut pisser au lit et prétendre avoir i sué *. — Au paradis, avant de faire une algarade à saint Pierre, Dieu se lisse les moustaches2. Avec la même ironie familière et légèrement goguenarde, le Romain appelle (< chapeau à trois pointes » cette gloire triangulaire qu'on voit sur les tableaux d'église derrière la tête du Père Éternel 3.

Dieu, conçu d'une façon aussi matérielle, a naturellement ses faiblesses, ses défauts, et l'homme du peuple n'hésite pas à critiquer en divers points l'œuvre de la création 4. Ainsi les étoiles sont trop petites 5, les saisons de l'année sont mal faites 6 ; quand Dieu institua le mariage, Il céda à une tentation du démon 7; Il aurait dû aussi faire l'eau rouge et le vin blanc, afin de rendre toute fraude impossible 8. — Mais en général, le Dieu des Transtévérins, c'est le Dieu fort et jaloux de l'Ancien Testament, celui qui châtie, qui prend plaisir au sang versé 9, et qui ne connaît pas la misé-

3 II, 292, note 4.

4 La création est parfois attribuée à Jésus-Christ, par une confusion fréquente du Père et du Kils. I, 133 ; III, 105; VI, 90, 147.

9 Le Dieu qui extermine les Amalécites : V, 22. Ailleurs :

« lddio è un cane grosso Che un giorno o ll'antro po' arrivàvve ail' osso ».

ricorde. Quand II se met à la fenêtre du ciel, c'est pour faire pleuvoir la famine *.. Il punit le fils pour les fautes du père, et châtie la ville de New-York pour un péché commis à Rome, car sa justice est insondable. « C'est naturel ; le diable « nous pousse, il nous fait faire des choses dignes de la po- « tence; partout on mène une sale vie, et à la fin le Seigneur « nous punit. Il a bien vite fait, et quand II s'y met, Il ne « manque pas son coup. Qu'est-il arrivé à la ville de Newce York? Elle a brûlé, pardieu, comme un fétu. Qu'a-t-elle « fait? Peut-être n'a-t-elie rien fait. Et Dieu l'aura brûlée a pour les péchés de quelque autre peuple. Qui devinera les ce jugements de Dieu? Peut-être qu'à Rome un cuisinier a « plumé une poule en un jour férié ». (IV, 409).

Ce Dieu est sourd pour les prières, les plaintes et les cris d'appel qui montent de la terre à Lui ; ce il a d'autres chats ce à fouetter2 ».

Iddio nun usa De senti le raggione de chi mmore, E lo manna a l'inferno a bbocca chiusa ».

Un Dieu pareil est pour le gouvernement d'une grande utilité, car on se décharge sur Lui de toutes les erreurs et injustices; Il est, pour le petit peuple, l'Éternelle Menace, son ombre plane sur toutes les joies, et son nom quand on ne l'emploie pas à la légère se prononce en baissant la tète3.

Iddio che nun vô ar monno uno contento '. Quand ce Dieu daigne entrer dans les maisons, c'est pour y

1 IV, 8; v. 339.

• Ma •■" nnoi povera ggente che cce resta, si la man der Zigguore set» gastiga I h»- Btriggne L'occhi e dd'inchlnà la testa.

V, il, L13,

apporter la maladie et la mort ; et la veuve soupire : « tddio <( m' lia vvor/ùla visita { ».

Il importe de le répéter : cette conception ne s'élève pour ainsi dire jamais jusqu'à la hauteur d'une divinité immatérielle, d'un Dieu d'esprit et de vérité; Celui devant lequel on tremble demeure le plus souvent un homme, un vieux, avare et dur, taillé plus ou moins sur le modèle du pape régnant, mais grandi, enflé, au point de sembler parfois un divin Croquemitaine. Aussi s'adresse-t-on à Lui pour des besognes étranges : les croquemorts Le remercient pour les épidémies2 et le bourreau pour les criminels à supplicier3; le serviteur infidèle invoque son aide4; la femme implore de Lui la mort du mari5, et la fille désire un amant0, si possible un « michet 7 » ; la malice populaire prétend aussi que les avocats ont une prière toute spéciale pour demander des procès 8. Un Romain, en contemplation devant un hermaphrodite, s'écrie :

Quer potè appiccicasse e ffà lPamore

Go' cchiunque te capita d'avanti,

Nun te pare un bèr dono der Ziggnore?

Que son nom se trouve ainsi sur toutes les bouches, même les moins pures, et à propos de choses insignifiantes 9, ça n'a rien d'étonnant, car II n'est pas dans les cœurs; et son (( esprit » est si peu compris, qu'un brave homme peut dire en toute naïveté :

1 IV, 119; cf. IV, 86.

9 « Robba lavorata cor timor de Ddio », dit un ferblantier pour recommander sa marchandise. V, 50.

Doppo er Papa e ddoppo Iddio, Cquer che m me sta ppiù a ccore, Antonio, è er pelo.

Jésus- J'ai déjà dit que Jésus-Christ est assez souvent confondu Christ, avec son Père; c'est à Lui qu'on attribue parfois l'œuvre de la création 4, car le popolino ne semble pas savoir exactement à quelle époque remonte l'incarnation du Christ; d'après lui, le roi David aurait été un dévot de Jésus et de la Madone2! — Bien plus; voici comment raisonne un Romain qui ne sait pas si le Messie est né avant ou après Mahomet et Moïse :

Che ccosa m' ho da intenne io si er Messin E nnato prima o ddoppo de Maometto, Oppuro de Mosè? Vvadino in Ghetto A ffà ste sciarle : vadino in Turchia.

So' impicci3 da sbrojjà ddoppo tant' anni ? L' omo nun po ssapé cche cquer ch' ha vvisto : Ma eh ? nun dico bbene, sor Giuvanni?

Prima o ddoppo, cchi vvoi che j je n' irnporti? Bbasta, o Mmosè, o Mmaometto, o Ggesuciïsto, Quello ch' è ccerto è cche sso" ttutti morti.

Toujours d'après cette conception étroitement réaliste qui fait du Dieu un homme, Christ est mort et enterré : « Gesucristo mon mmortoin crosce*». Aussi garde-t-on rancune aux Juifs d'avoir tué (ammazzato) le Seigneur5; sans aucun doute, Jésus lui-même, ainsi que sain! Pierre :

S' hanno d'aricordà ffin ch'tddio dura Che <-<-lii li iiirs^*^ iu crosce era nu zovrano,

1 I, 822; II. i'.»:.; VI, LOS, 1 17. ■ n, 837.

,i cela des problèmes a débrouiller après tant d'années?

« III, 305 : '•!*. II. NI. 877, 38 I : Ml, 8, 1 i . 58 ; M. I I . I

Toutefois, un .luit' se défend par un raisonnement dont la justesse embarrasse Tort notre Romain :

In questo i<> penzo corne penzi tu :

[o l'odio li Ggiudii peggio de te; Perché mm zo' ccattolichi, e pperché Mésseno 1 in crosce er Redentor Gesù.

Ghi aripescassi 2 poi dar tett' in giù ! Drento a la legge vecchia de Mosè, Disce 1' Ebbreo che cquarche ccosa se' è Ppe' scusà le su' dodisci tribbù.

Ddefatti, disce lui, Cristo parti Dda casa sua, e sse ne venne cqua Geo Y idea de quer zanto venardi*.

Ddunque, seguita a ddi Bbaruccabbà 5, Subbito che llui venne pe' mmori, Gquarchiduno 1' aveva da ammazzâ fi.

En tout cas, et c'est une consolation, le Seigneur est mort en bon chrétien 7, bien qu'il ne l'ait pas toujours été, puisqu'il ne s'est fait baptiser que trente ans après la circoncision 8. C'est là un problème qui intrigue fort les fidèles scrupuleux : Jésus, ayant été circoncis, était juif par ce fait9, et le christianisme ne date que du jour du baptême dans le Jourdain 10.

1 Misero, ils mirent.

2 Celui qui irait pêcher, rechercher.

3 D'après les vues humaines. Voyez page 97, note 2.

4 Avec ridée de mourir, le Vendredi Saint, pour le genre humain.

5 sobriquet donné au Juif.

G Du moment qu'il venait pour mourir, quelqu'un devait bien se trouver pour le tuer.

7 III, os.

10 « Pover' ebbreo fatto cristiano ». V, 30G.

Arrivato a l'età dde la raggione, Ggesucristo entrô a sguazzo i in ner Giordano, E sse fesce cristiano, fedelone, Gattolico, apostolico, romano.

Poi se n' annô ccor croscifisso in mano Predicanno a' ggni sorte de perzone...

(in, m).

ou encore :

L'istess' anno, in ner giorno medemesimo Che Ggesucristo se fesce cristiano, Fini ar monno er Decàccolo 2 pagano, E ccominciô a ddà ffora er Gristianesimo.

On ne s'étonnera donc pas de voir méconnue, d'une façon absolue, la personnalité du Christ, dans ce qu'elle a de plus grand, de plus touchant. De toute cette vie qui ne fut qu'une lutte constante pour un idéal meilleur, pour la justice et la fraternité, de toutes ces paroles prophétiques qui bouleversèrent le monde et fondèrent dans les âmes un règne nouveau, de tous ces actes de bienveillance et suprême douceur, de ce sacrifice qui fut la sanglante apothéose d'une charité divine, de ces souffrances physiques et morales, de toute cette foi vivante enfin, il ne subsiste rien pour le popolino de Rome, rien, si ce n'est quelques froids simulacres consacrés par l'Église, quelques anecdotes où le plus grand des hommes est ravalé au niveau d'un prêtre médiocre, et une vague renommée de faiblesse débonnaire, dont on abuse, si bien que Celui qui pardonna à la femme adultère tombe jusqu'au rang de protecteur i\(>* plus vulgaires prostituées3.

Le culte est si grossier que fort souvenl Jésus-Chrisl n'esl qu'un fétiche, de plus ou moins de valeur, selon les églises

A gué.

i ,e Décalogue.

i . en;

où il se trouve1, et si l'on fête trop luxueusement celui de la chapelle Pauline, il faut craindre que le Christ des autres églises ne se mette en colère 2. A ce fétiche, on demande un « terno » au loto3; un amoureux évincé souhaite pour l'in- Bdèle et sa famille «un guazzetto d'accidenti 4 », tandis qu'un serviteur implore pour son patron « l'eterna grolia « o l'infernaccio 5 ». — C'est encore ce fétiche qu'adorent (on le sait) les vieilles voluptueuses, dont les charmes ne tentent plus personne6; les putains mettent en Lui (et en la Madone) leur dernière espérance 7. Hélas î non seulement son pouvoir est restreint et il ne saurait par exemple vous délivrer de Fexcommunication 8, mais encore sa patience a une fin, paraît-il ; une fois fâché, on ne l'apaise plus.

Tu tte penzi che Ccristo nun ce sia, E llui te sta a ssegnà ttutte le cacce 9.

E cquanno Cristo er culo 1' ha vvortato, ValF a rripijia allora p' er cudino io.

Il y a un péché du reste (un seul) que le Christ ne pardonne jamais. C'est la profanation des églises.

Cristo perdona oggni peccato : usuria, Cortellate, tumurti der paese, Bbuscie, golosità, ccaluggne, offese, Sgrassazzione in campaggna e in ne la curia,

Tutto : ma in vita sua, la prima ingiuria Ch; ebbe a vvede ar rispetto de le cchiese,

3 I, 91. — Un « terno » est une série de trois numéros sortis.

9 Tous les péchés.

10 Va le reprendre alors, si tu peux, pour le faire revenir!

Lui je prese una bbuggera l, je prese, Gh' esci de sesto 2 e ddivento una furia.

E ffascenno la spuma da la bbocca,

Se messe a courre in ner ladrio 3 (1er tempio

Cor un frustone, e ggiù a cchi ttocca tocca.

Ou esta è 11' uniça lite ch' aricorda

Er Vangelo de Gristo, e nnun c'è esempio

Glie mmenassi le mane • un' antra vorta.

On voit comment ici encore il ne reste, du fait relaté par l'Évangile, que l'enveloppe la plus extérieure, sous sa forme la moins édifiante.

(( C'est faire injure à Jésus-Christ, dit un croyant, que de ce prétendre qu'il soit allé en enfer5 ». — ce Sans doute, ré- « plique un ami, Jésus était sans péché ; le Pape, son Vicaire, « est sans péché aussi et ne va pas en enfer; si Jésus y est (( allé pourtant, ce fut uniquement pour s'amuser à vexer (( les pauvres damnés 6 ».

Des belles et profondes paroles du Christ, je n'en entends citer qu'une (assez maltraitée), et par haine du pouvoir temporel :

Io so' vvienuto in terra a ffà da prête, E nnun è dde sto monno er reggno mio.

Un « sanfedista »7 réplique aussitôt :

Poi, che disse a l'Apostolo < t Messia ? « Voî sete Pictro, e ssu sta pietra sola ( !e vojjo dificà La < ïchiesa mia ».

1 La colère le prit.

2 il sortit des gonds.

3 NelP atrio.

4 Qu'il ail donné d<is coups.

6 i, 232. — Populaire aussi L'apparition du uhrisl comme Juge suprême au dernier Jour, ni, 31 i.

i i nommait ainsi Lee partisans acharnés du pape.

E anun ce vb che' na testa de Leggno,

Pe'nnun capi cche ssotto la parola

De quelhi Cchiesa s"ha da intonne er Reggno.

Ceux qui mentionnent les souffrances de Jésus en parlent avec cette indifférence que le Romain manifeste pour les douleurs physiques d'autrui d :

E li raschi 2 e le spine e la condanna E li chiodi, e li schiafii, e cquella posca :5 Che jje mannôrno in bocca co' la canna!...

Inzomma. tutto su cquell' ossi sagri :

Eppero c'è'r proverbio, ch' ogni mosca Va ssempr' addosso a li cavalli magrL

Du reste, la misère constante dans laquelle il végète fait croire au Transté vérin que Jésus n'a répandu son sang que pour les grands seigneurs :

Gristo creô le case e li palazzi

P'er prencipe, er marchese, e'r cavajjere,

E la terra pe' nnoi facce de c

E cquanno môrze in crosce, ebbe er penziere De sparge, bbofità ssua,, fra ttanti strazzi, Pe' cquelli er zangue e ppe' nnoantri er ziere 5.

Quant à la douleur morale, dans la lutte effrayante du Jardin des Oliviers, le Romain ne la devine pas même, c'est évident 6.

1 Voyez pages 152 et 155.

2 Les crachats.

3 Mélange d'eau et de vinaigre.

4 Bien typiques à cet égard deux sonnets sur la flagellation : IV, 209 et

:> Le sérum.

Seule une bonne mère, dont l'enfant vient de mourir et dont le mari languit dans une prison du pape., trouve dans sa douleur des accents vrais et touchants :

Gosa saranno le smanie de morte î Chi ppo ddi la passion de Ggesucristo, Si er dolor de una madré è accusi forte î

Elle prie, mourante :

Corne tu da la crosce..., o Ggesù bbono..., Volessi perdonà... ttanti nimmichi..., Io... nun odio li mii..., e li perdono.

E... ssi in compenzo.... o bbon Gesù,... tte piasce... De sarvà Gcaiio mio,... fa' cche m me dichi... Una requiameterna... e vvivi in pasce,

Et c'est une mère encore qui trouve, pour exprimer à ses enfants la bonté de Jésus, une comparaison naïve : « Les « bonnes œuvres., voilà ce que veut le Seigneur; car Jésus est ((comme la chouette. Qu'aime-telle la chouette? Le « cœur *. »

Les anecdotes tirées de l'Évangile sont bonnes toul au plus à amuser des enfants et ne contribuent qu'à déformer plus encore la radieuse figure du Christ ; pour finir, les mystères le rendent simplement ridicule : « Cela te paraît-il un « amour médiocre que de se metlre dans une hostie, juste a ce qu'il faut pour sceller une lettre avec la salive? El puis, a dans cette boulette de pâte, descendre dans le corps d'un « chrétien cocu, pour ressortir là où entre la seringue? »

Parmi les reliques les plus précieuses, on conserve dans une église (peul être même en plus d'une église) le prépuce

i IV, 233, on donne b manger aux chouettes le cœur 'i<v- anim i

de Jésus K ce qui inspire à un sanfedista 1rs réflexions suivantes :

Questo io lo so, cche ttra li pezzi rari D'erliquie che lî Papi hanno provisto E ni<<i in conzeggna Monziggnor Zagristo Goir utentiche drento ail5 erliquiari,

Se' è er prepuzzio ch'aveva Ggesucristo Golî' antri su' membrucci nescessari,

Ch'è un erliquione che ssopra ail' artari Po ce... in faccia ar mejjo che ss'ô vvisto.

E nun zerve de di, ccaro soi* Muzzio, Che ce' è ppiù d'un paese che ss'avvanta D'avè er tesoro der zanto prepuzzio.

Fede, sor Muzzio mio, fede bbisoggna.

Ebhè ? mmagaraddio fussino 2 ottanta ?

Je sarà aricressciuto corn' e 11' ogçna 3.

Dans l'obscurité de ce fétichisme, se glisse pourtant un La vierge rayon de lumière : c'est le culte de la vierge Marie. Non Marie. pas certes qu'il soit le privilège de quelques âmes délicates, ni qu'il demeure exempt de cynisme et de grossièreté. Non, la Madone est victime, elle aussi, la plupart du temps, d'une matérialisation brutale ; son nom se souille dans des bouches ordurières ; et pourtant, précisément parce qu'elle est femme, elle garde la grâce mystérieuse d'une divinité... Ses mains faibles et douces ont cette puissance de courber le front rétif des hommes dans une prosternation qu'ils subissent sans la comprendre, et dans laquelle un vague désir du sexe se purifie en mystique adoration.

La chasteté de son regard écarte du chevet des jeunes

1 Ici, je sens le besoin de répéter que Belli se base constamment sur des laits authentiques. Voyez la note de M. Morandi, IV, 170 et 171. - Fossero; même s'ils étaient...

3 Les ongles.

filles plus d'un rêve impur et plus d'une tentation ; si la chair a faibli, c'est à Marie encore que montent les prières de l'angoisse, et la bouche humaine, hélas voluptueuse, baise avec transport le vêtement candide de la mère du petit Jésus. Cette maternité douloureuse lui gagne la confiance des mères. Elle, dont il est dit que sept épées lui traversèrent le cœur, elle est l'amie suprême des heures solitaires, quand le mari joue au cabaret et que les enfants grandis se sont envolés du nid.

Il est vrai qu'en parcourant l'œuvre de Belli, on ne s'aperçoit pas tout d'abord de ce rôle prépondérant joué par la Madone; les sonnets où il est question de Dieu et de Jésus-Christ sont de beaucoup les plus nombreux; mais c'est que précisément le Romain parle moins légèrement de Marie parce qu'il la respecte davantage; on la devine toujours présente néanmoins, et la preuve la plus claire du culte intense qui lui est voué est dans le fait qu'elle passe toujours avant le Fils et même avant le Père; ou, pour employer l'expression du Romain, c'est elle qui « porte les « culottes1 ». Tandis que Jésus, nous l'avons vu, n'a pas même la puissance de suspendre l'excommunication, Mario efface sans peine tous les péchés :

Ar punto de mori, cquanno se caccia L'anima, iijji mii, credete a nnonna, Chi ha La divozzion de La Madonna l'n rrugé - ecor demonio a ffaccia ;i (Taccià.

Abbi puro tenuta una vitaccia s, l 'n zervo de Maria mm ze sprofonna, ( îhé in quer momento lli, i>p<»\ era donna, Lei ()<'' L'amichi sui propio se sbraccia ♦.

1 vi, 00.

» Luit. T.

! Même i'il a mené une sale \ le..

• pour sea amis, elle le démène.

Jo mm protenno ' ggià, ccrature mie, Ghe in onor de Maria oostr5 avocata Ce sii nescessità dde t'a ppàzzie.

No, abbasta oggni matina a. la svejjata

D(> rescità ppe' llei fcre weiparie,

E3 onoralla co' cquarche scappellata -.

Ou encore : « Pour sauver les siens, la Madone fait de la « fausse monnaie et un tel scandale que d'une façon ou de ce l'autre elle les tire d'affaire » (I, 203).

C'est un fait bien connu qu'on invoque son secours dans tous les cas de maladie, par des procédés qui sont du pur fétichisme 3, et qu'on suspend à son image tous les ex-votos, des plus touchants aux plus ridicules 4.

Pour la Mère comme pour le Fils, c'est la statue que la plupart adorent, non pas l'invisible esprit; de là une naïve pluralité de Madones.

La Madon de la Neve è una Madonna Diverza assai da la Madon de' Monti, Da queir antra viscin' a Tor de Gonti E da quella der Zasso a la Ritonna.

Dans chaque rue du Transtévère, on voit au premier étage de quelque maison, dans une niche blanchie à la chaux et protégée par un treillis, une Madone aux joues souvent rubicondes., et dont la robe bleue s'orne d'un large galon d'or. Des bouquets de fleurs fanées ou artificielles, des nœuds de rubans, et, devant la niche, une petite lampe

1 Prétends.

2 Coup de chapeau.

4 VI, 130. — Malgré ma ferme intention de ne l'aire aucune citation étrangère à Belli, je ne puis m'empêcher de rappeler ici la merveilleuse description de Madame Gervaisais, chap. XLIII.

5 Cf. IV, 104.

qu'on allume chaque soir, attestent le culte d'une foi naïve 4. Les hommes qui passent devant soulèvent leur chapeau 2. L'image de la Madone ne manque jamais dans la chambre à coucher, à la tête du lit 3.

Qu'une jeune fille laisse à la Madone le soin de lui procurer un mari, passe encore; mais on la charge aussi de besognes moins louables :

Vergine bbenedetta der Rosario, Moveteve a ppietà dd' un zervitore,

Fateje cressce un scudo de salarie».

Voi lo sapete ch' io servo un prelato,

Ghe mm' ha ppromesso in oggni ammalatia

De lassamme, si mmore, ggiubbilato 4.

Duncue, o bbeata vergine Mmaria, Benedite la vojja che ha mmostrato :

Riccojjetelo presto 5 ; e accusi ssia.

1 I. 42. Les mains qui entretiennent ce feu sacré ne sont pas toujours des mains de Vestale. Une prostituée, soupçonnée de maladie, se défend avec indignation :

Io pulenta? Ma llei me maravijjo !

Io so' ppulita corn1 un armellino.

Guardi cqua sta camiscia ch' è de lino,

Si ppe1 bbianchezza nun svergogua un gijjo !

Da si cche cquarch' u io me lo pijjo

Io nun ho avuto mai sto contentino, Perché accenno ogni sabbito er lumino Avanti a la Madôn-der-bon-conzijjo.

Senta, nun fo ppe1 ddillo, ma un bestone Lei nu' L'impiega maie, nu1 L'impiega, El pi)»'» rringrazzia Ccristo in ginocchione.

> « est La 8 scappellata ». Cf. iv, in-.'. De nos jours Les petites lampes brûlenl souvent encore, mais les nommes ne se découvrent plus guère.

• IV, 187. in homme raconte comment l'image de la Madone s'est décro chée pendant la nuit et lui est tombée dessus, le blessant au front : il s'est écrié alors : « Me rhai fatta, per dio, porca miggnotta : i

' De me laisser nue pension, s'il mourait.

■ Retirez-le bien vite s vous :

Mario intervient aussi, paraît-il, dans les révoltes et dans les guerres, non pas en faveur de la paix, mais pour l'extermination des ennemis du pape, cola va de soi i.

La chasteté de Marie1 fait d'elle la protectrice naturelle de la fidélité conjugale; elle punit L'adultère* et verse des larmes quand une femme débauche un homme marié 3.

C'est à elle enfin que montent les prières angoissées des pauvres femmes, des veuves qui souffrent le froid et la faim ; pour elles, chaque morceau de pain est un don de la Madone; et peut-être parfois, à l'heure du crépuscule, dans l'ombre d'une chapelle, voient-elles réellement, de leurs pauvres yeux fatigués, descendre jusqu'à elles la Mère toutepuissante, dans un rayon de cette lumière qui émane de la bonté. — C'est une femme qui parle, demeurée veuve avec sept enfants : « Il y a un mois que le plus petit des garçons, ce je l'envoie à l'école des Ignorantelli 4, et déjà il trace des (( bâtons et récite par cœur l'abécé. L'un lait des parapluies (( à l'hospice du Père Jean, un autre est tailleur de pierres (( à Saint-Michel, et le plus grand qui est entré à l'Orphe- (c linat commence le latin. Des trois filles, Nina s'en est « allée 5, Nannarella est chez sa grand'mère, et Nunziatina « est aux Zoccolette6. Et moi, pauvre femme, je donne le « tour en raccommodant des bas jusqu'à ce que la Madone « prenne soin de moi » (II, 4).

Le popolino aime à raconter certains épisodes de la vie de Marie ; il le fait avec une très grande familiarité, et, cela va sans dire, avec les anachronismes les plus cocasses7. Pour être chrétien, Jésus dut se faire baptiser ; mais non pas Marie.

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