DEUXIÈME SECTION
(( L'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la « loi », dit l'apôtre Paul. 5
L'Église romaine, gardienne des Saintes Écritures, a oublié de bonne heure ce principe fondamental ; en étouffant les intelligences elle a aussi étouffé la foi, car la foi ne fleurit et ne s'épanouit que par la liberté. Les décrets des conciles, les bulles des papes, l'arbitraire des prêtres, tout ce! attirail de la dogmatique est la négation même d'une vraie foi religieuse0. Toutes les généreuses ardeurs des âmes profondé-
2 Cf. Inferno, XX, 120.
:l En italien : far capolino. Apparaître <ie temps en temps. 1 V, 87, 308; vi, LOS, 275. — sur caïn et A>bel, voyoi encore : n. 132; iv, 88.
6 Êpltre aux Romains, [II, 87.
B Pe' ttutto cuer che ssii spirituale,
A mmi min tOCCS da parla, iiiihii tOCCa;
B un giacubbino soi»», o une stivals Po ôsse cuello che cce mette bbocca.
(il. 876).
ment croyantes se sont heurtées à cet insurmontable obstacle; sans sortir de l'Italie et pour ne citer très brièvement que des noms connus, je rappelle Fra Jacopone da Todi, Savonarola, Dante, Giordano Bruno...
La foi officielle, obligatoire, superficielle, devait fatalement mener aux œuvres, et aux œuvres les plus extérieures, les plus infécondes, aux pratiques vides de sens, au culte stupide des reliques et des amulettes. « Celui qui porte au u cou le scapulaire des Carmélites ne pourra pas mourir de « mort honteuse. Tu peux, pour ainsi dire, faire l'assassin ce et te moquer du bourreau. Si tu y ajoutes le sonnet latin ce qu'un pèlerin a trouvé dans le Saint-Sépulcre, tu peux « faire les cornes même à Belzébuth. As-tu la médaille de « saint Venanzo, bonne pour les chutes? Eh bien, pardieu, « plutôt que d'y renoncer renonce à manger! Sais-tu bien % que de miracles je lui ai vu faire? Elle te sauverait, « même si, pour rire, tu te jetais en bas le Ponte Sisto » « (1,72)1.
Quand le pape, du haut de sa loge, jette sur la place de Saint-Pierre ou de Latran des billets d'indulgence, on se les arrache à coup de poing.
Chi ppijja pijja : e lli vvedi er cristiano : Li sse scopre chi ha ffede e cchi ha rrispetto Pe' le santé indurgenze der zovrano.
Io so cch' a fforza de cazzott' 2 in petto, E dd' èsse, grazziaddio, lesto de mano, Sempre ne porto via quarche ppezzetto.
Pendant le jubilé, tous les péchés sont pardonnes d'avance :
1 Voyez aussi la très remarquable « Devozzione ppe' vvince ar lotto », 1,42.
2 Coup de poing.
Se leva ar purgatorio er eatenaccio;
E a l'inferno, peccristo, pe? cquest' anno,
Poi K fà, ppoi di, mm ce se va un cazzaccio 2.
Tu vva' a le sette-cchiese sorfeggianno, Méttete in testa un po' de scenneraccio, E ttienghi er paradiso ar tu' commanno.
Il importe beaucoup d'observer les édits de Carême et toutes les prescriptions relatives à ce qu'on ose manger et à ce qu'on n'ose pas manger 3. D'une façon générale, il faut avoir le plus grand respect pour les fêtes religieuses 4 (et elles sont nombreuses, comme nous le verrons plus loin !), mais cela ne suffit pas encore; il faut aller régulièrement à la messe 5.
'Gna 6 senti mmessa e arispettà er Governo Ghi vvb sarvasse l'anima...
Ce qui vaut encore mieux, c'est de faire lire ou chanter le plus grand nombre de messes possible, d'abord dans son propre intérêt (car une seule messe fait pardonner tant de péchés!) 7, mais aussi en faveur des pauvres âmes qui gémissent au Purgatoire ! Chaque messe lue (pour cinq francs!) à l'église de Saint-Grégoire rachète une âme du Purgatoire8 ; il paraît même que ces pauvres Tunes reviennent parfois la nuit pour implorer des vivants un peu de miséricorde0. On ne sait pas toujours au juste, il est vrai, si l'âme pour laquelle on prie se trouve en Purgatoire ou en
1 Tu peux.
* Personne.
:| I, 53, 813; m, 32, 73 j IV, 178, 17'.': Y, 186, 4 III.
'• Bisogna : c*esl a-dire il faut i ?
Paradis; les nouvelles do là-bas sont rares et incomplètes, même à Rome! Mais si par méprise on faisait prier pour quelque «une déjà glorieuse et triomphante, ni la prière ni l'argent ne seraient perdus tout de même; le bon Dieu, dans ce cas, accepte les messes au profit de quelque autre malheureux que les iïammes tourmentent encore 4. Aussi est-il presque à craindre que le Purgatoire n'ait plus de raison d'être 2.
Un excellent moyen pour faire voler les âmes au Paradis le plus directement possible, c'est de sonner les cloches à toute volée; seulement c'est un peu cher.
So' 3 dde metair infuso e bbattezzate,
E vve fanno bbellissime sonate
A cchi ha cquadrini da pagà er mortorio.
Naturellement celui qui meurt sans confession est damné pour l'éternité, de sorte qu'un noyé par accident ou un assassiné s'en vont en enfer, tandis que le meurtrier, s'il se repent encore avant la guillotine, s'en va au ciel4. Nous avons déjà rencontré la prostituée qui allume une lampe à la Madone afin de demeurer en bonne santé 5 ; en voici une autre qui se refuse pour l'heure, parce qu'elle va à confesse :
Me confesso e ffo un po' de pinitenza, Perché cchi ppijja oggi l'indurgenza Va in paradiso co" ttutti li panni.
(VI, 99) g.
Une autre encore interrompt brusquement le cours des
* V, 304. — Sur cet abus des messes, voyez encore 11,276, 342; V, 295, messes lues par le pape : II, 321 ; IV, 52.
3 Sono ; elles sont.