La Rage
La littérature latine, imitatrice des Grecs, a affirmé son originalité dans un seul domaine, celui de la satire. Il suffit de rappeler les chants fescennins, les Atellanes, les chansons des légionnaires victorieux, les noms de Plaute. Ennius, Lucilius, Horace, Perse, Juvénal et Cicéron lui-même dans ses sanglantes invectives. En constatant ce fait, et le succès continu de la satire dans les littératures romanes, à travers le moyen âge et les temps modernes, on arrive forcément à en chercher la cause dans une aptitude spéciale de la race, ou, mieux encore d, dans les conditions climatériques et éco-
1 Je dis « mieux encore », car la différenciation des races qu'on invoque si souvent pour justifier certaines haines, ne me paraît être que le produit d'un séjour séculaire dans des pays différents; et c'est bien ainsi que Taine l'entendait dans sa formule : « la race, le milieu, le moment. » Cf. La Fontaine et ses fables. (Paris, Hachette, 1892), page 8 : « L'air et les aliments font le corps à la longue ; le climat, son degré et ses contrastes produisent les sensations habituelles, et à la fin la sensibilité définitive. » Ou encore : Philosophie de l'art (Paris, Hachette, 1893), tome II, page 100 : « Quand l'homme neuf et désarmé se trouve livré à la nature, elle l'enveloppe, elle le façonne, elle le moule, et l'argile morale, toute molle et flexible encore, se plie et se pétrit sous la pression physique». — Il serait intéressant de montrer, quand un peuple change de pays, comment le costume, par exemple, et certains traits du langage persistent avec plus de ténacité que le caractère moral et intellectuel. Je songe aux « VII et XIII communi », aux « dialetti romaici », aux Albanais dans les Abruzzes, etc. etc. Cf. Archivio glottol. IV, VHI.
nomiques, en quelque sorte dans le sol même et dans le ciel de la Péninsule.
Si l'on compare d'abord les littératures grecque et latine avec les littératures du nord, on verra que tout ce qui est poésie du pur sentiment, imagination touffue et fantastique, psychologie mystérieuse, chevauchées hardies dans l'abstrait et l'irréel, idées à la fois grandioses et démesurées, qu'en un mot l'idéalisme transcendental nous est venu du nord et a dû naître là-bas, dans les forêts où passe le Erikônig, dans les gorges où chevauche la maisnie Hellequin, dans les cavernes où dorment les rois légendaires ; tandis que le matérialisme, c'est-à-dire le sens des lignes et des couleurs, l'amour des formes plastiques, la recherche des causes physiques, les notions nettes, les rapports et les conséquences logiques, la symétrie, en un mot la divine harmonie dans les choses et dans les idées, tout cela a dû se développer dans la lumière des pays du sud, où Vénus et Minerve avaient leurs temples. Il serait aisé de montrer comment chacune de ces deux tendances, livrée à elle-même, tend à dégénérer, l'une du côté de la rhétorique et l'autre du côté delà sentimentalité,4 tandis que, fondues ensemble, elles ont produit VIphigénie de Gœthe et tant d'autres purs chefsd'œuvre de uos littératures modernes. 2
Mais il faut nous borner, et, en vue du point spécial qui
1 Je prends ces mois de « rhétorique » et « sentimentalité •» dans leur sens le plus profond, le plus philosophique, pour désigner deux grandes maladies morales et intellectuelles, que j'ai L'intention de définir plus nettemenl dans une prochaine étude
Drame Le remarque fort bien Elennequin (La Critique scientifique) L'influence des trois facteurs — race, milieu, moment, — diminue avec Les progrès de La civilisation. Cependant La masse du peuple demeure foncièrement conservatrice, el même parmi les ir>-\\< cultivés plusieurs s'isolent volontairement de tout ce qui Be passe au delà de La frontière. Lis <\r\ raient prendre a coeur Les paroles de Gaston Paris : « il faudrait formuler La Loi qui domine Le développement et L'action réciproque des littératures modernes . aimez, et on ro ti aimera : ouvrei-voui et on s'ouvrira à voua : en un mot, comme Le démontre bI magnifiquement Panurge : Empruntes pour qu'où vous emprunte. » (La poésie du moyen âge% ■-" série. Pr< Hachette, l
nous occupe, dégager maintenant, aussi brièvement etnettemen( que possible, l'originalité dé L'Italie de celle de la Grèce. Ce n'est pas que la Grèce n'ait eu, elle aussi, sa littérature satirique; rindépendance de la littérature latine surce poinl là n'en demeure pas moins un lait certain.
On peut dire de l'Iiellade, avec Taine,4 que « c'est un a beau pays qui tourne l'aine vers la joie et pousse l'homme ce à considérer la vie comme une fête » ou avec Renan 2 que « la belle humeur, la joie de vivre sont les choses grecques « par excellence ». — Ernest Curtius dit de même: « So be- « steht denn der besondere Vorzug des griechischen Landes « in dem Masse seiner Begabung... Starres und Flùssiges, « Berg und Niederung, Dùrre und Feuchtigkeit, thrakische « SchneesUïrme und tropische Sonnengluth — aile Gegen- « satze, aile Formen des Naturlebens kommen zusammen, « um aut'die verschiedenste Art den Menschengeist zu weeken a und anzuregen. Wie aber dièse Gegensâtze sich aile in eine (( hohere Harmonie auflôsen, welche das ganze Kùsten- und ce Inselland des Archipelagus umfasst, so wurde auch der m Mensch darauf hingewiesen, zwischen den Gegensâtzen, (( die das bewusste Leben bewegen, zwischen Genuss und ce Arbeit, zwischen Sinnlichkeit und Geistigkeit, zwischen (( Denken und Fûhlen das Mass der Harmonie herzustellen. »3
Bien différent était le Latium, avec son terrain aride ou marécageux, riche en fièvres. Rome, entourée d'ennemis, fut la ville de la guerre et du pillage; il s'y développa unerace dure et sévère, tournée vers les réalités les plus immédiates de la vie; ce ne sont pas des artistes, des poètes, des philosophes, des savants; ce sont des tacticiens, des diplomates, des législateurs. « Der Nationalcharakter, wie « wir ihn historisch kennen, sei es nach ursprunglichen
1 Philosophie de Vart, II, 135.
2 Saint-Paul, 202.
8 Grieschiche Gesciiichte. Bd, I, 15 (Berlin, Weidinann, 1887).
a Anlageu, sei es durch den Gang der Ereignisse geinodelt, « bekundet eiu erschreckend nùchternes Geprâge. Fur die (( Freude an Wald und Jagd, das Schweifen im wilden Hag, « das Erklirnmen ragender Berge, fur ailes was ritterliche « Nationen wie Hellenen und Kelten entzùckt hat, ging dem « Rômer, der heimischer Art treu blieb, Sinn und Verstanda niss ab. Auf wissenschaftlichem Gebiete fehlte ihm die ce Empfanglichkeit fur ailes was von dem gemeinen Nutzen (( des Tages seitab lag ». *
Certes, à travers les siècles et sous les influences les plus diverses, ce caractère s'est bien modifié; il s'est affiné et considérablement enrichi ; cependant, des traits primitifs plusieurs subsistent encore intacts chez les Italiens d'aujourd'hui : hommes sensés par excellence, doués d'un esprit vif, d'un regard perçant, auquel n'échappe aucun ridicule, aucun signe caractéristique (de là, des surnoms trouvés d'un accord unanime : Victor Emmanuel — Bafïone ; Pie IX — Nasone ; Léon XIII — Testa secca) ; même les travers et les vices moraux se détachent pour eux avec une netteté plastique. C'est un esprit lucide, logique par intuition et tourné vers le concret, sans rêveries, sans illusions.2
1 Henri Nissen : Italische Landeskunde, I, 1(.). (Berlin, Weidmann, 1883).
2 Cf. Nuova Antologia, 1er février 1895, 110. — Gregorovius Storia di Roma, I, 8, 9. — Déterminer ce caractère moderne d'une façon un peu complète et précise, cela m'entraînerait trop loin. Je me suis borné à uoter les traits qui sont en rapport direct avec notre sujet spécial. — D'autre part, je prévois une objection : La politique de L'Italie, en ces dernières années, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, n'a pus été <!<• nature & révéler « un esprit lucide, sans rêveries et sans illusions ». c'esl une crise qui passera. On devait bien, après la glorieuse épopée de Garibaldi, après l'unification <ie la patrie si longtemps desunie, après l'effort
Suprême d'une génération et le sucées inouï, on devait bien s'attendre à
quelque épuisement et a un peu de vertige. Mais il ne faut d'ailleurs -"«•h rapporter ni aux journaux, ni aux comptes-rendus de la Chambre, ni aux h'î'^ nombreux discours où les hommes politiques prétendent révéler « l'état d'âme » du pays, il tant descendre dans i<i petit peuple, et là. malgré tout, on se reprend à espérer. Pour se rendre compte «In mouvement des Idées dans l'élite <ie la jeunesse italienne, qu'on Use par <i\. i la Reazione » d<> Quglielmo Ferrera (Torino, Roux, 1895 \ l'étranger]
mu a finalement abandonnée l'opérette le brigand classique ; mai- on B'ob-
Or se son! là précisément les aptitudes spéciales qu'exige le genre satirique ; et j'y ajouterai: une humeur susceptible d'une indignation brûlante, mais aussi et surtout d'un ressentimenl prolongé qui distille en quelque sorte une « essence » d'ironie ; un amour-propre très sensible et un certain sentiment de supériorité méconnue.
Cette aptitude à l'observation réaliste n'est pas, d'ailleurs, un privilège de l'Italie. A Paris et « à 50 lieues alentour de Paris » Taine constate « l'esprit leste, avisé, malin, prompt g à l'ironie, qui trouve son amusement dans les mécomptes c< d'autrui. Ces bourgeois, sur le pas de leur porte, clignent « de l'œil derrière vous ; ces apprentis derrière l'établi se « montrent du doigt votre ridicule et vont gloser. On n'entre « jamais ici dans un atelier sans inquiétude ; fussiez-vous « prince et brodé d'or, ces gamins en manches sales vous au- « ront pesé en une minute, tout gros monsieur que vous c< êtes, et il est presque sûr que vous leur servirez de marion- « nette à la sortie du soir. » {
Il suffit de rappeler les fabliaux, le Roman de Renart, le Roman de la Rose, les sotties, la farce (qui envahit même le mystère), le Testament de Villon, les Quinze joies de mariage et les Cent nouvelles nouvelles de La Salle, Pierre Gringoire, le Cymbalum Mundi de Despériers, et Rabelais enfin ; voilà bien une veine féconde, populaire.
Il semble même, au premier abord, que l'Italie n'ait jamais connu une pareille richesse. C'est que la littérature en langue vulgaire, on le sait, y a été longtemps entravée par la prédominance du latin. On pourrait d'ailleurs fort bien trouver dans cette littérature latine elle-même des exemples nombreux du genre satirique. Mais cela n'est pas
stine encore en d'autres partis-pris, tout aussi ridicules : le lazzarone napolitain, le jaloux armé d'un couteau, le fourbe que Bourget a eu le mauvais goût de faire figurer dans ses romans de psychologie cosmopolite, et quelques autres types... littéraires.
1 La Fontaine et ses fables, page 7.
nécessaire ; nous possédons, en langue vulgaire, des chansons politiques, ainsi que des poésies bouffonnes, qui remontent au XIIIe siècle, et font supposer à bon droit, pour des époques très antérieures, la floraison d'une poésie populaire demeurée orale, hélas, et perdue pour nous. i
En tout cas, il est bien prouvé aujourd'hui que depuis les comédies de Térence jusqu'aux drames religieux du XIVe siècle, le théâtre populaire n'a jamais cessé d'exister. Les (( types » se sont transmis d'âge en âge : Pulcinello, Arlechino, Golombina, Il Dottore, Tartaglia, Stenterello et d'autres. Les Pères de l'Eglise ne cessent pas de prêcher contre ces spectacles diaboliques, où la satire entrait certainement pour une bonne part. 2
Quant à la poésie des Goliards, elle semble n'avoir pas été cultivée en Italie comme en d'autres pays. 3 Au XVe siècle, à côté des Sacre Rappresentazioni, nous avons les Ganti Garnascialeschi, la satire mordante, souvent obscène du Carnaval. Enfin nommons Boccace, le Pecorone de Ser Giovanni, les sonnets de Burchiello, les épopées de Pulci, de Bojardo et d'Arioste, les satires de ce dernier, et arrêtons-nous ; car nous prouverons bientôt, en détail, à propos de Pasquin, combien Stendhal avait raison de dire : « Le peuple romain « est peut-être celui de toute l'Europe qui aime le mieux la « satire fine et mordante ». 4
Pour expliquer ce phénomène, il ne suffit pas de considérer la race, les conditions climatériques, mais il l'an! encore tenir compte, et grandement, de l'évolution historique,
1 cf. d'Ancona : Lu poesia popolare italiana (Livorno, Vigo, i^:^. 1 d'Ancona : Origini del teatro italiano (Loescher, 1891), vol. î, p. 8 as, > Voyez cependant Novati : « La parodia sacra nelle letterature moderne » dans : Studi critici e letterari \ roriuo, Loescher, 1889). 1 Rome, Naples et Florence (Paris, Lôvy, (17.
CJ. L'Evolution historique.
« L'histoire de Home, a dit Gregorovius, est la plus su- « blime tragédie de l'humanité. » Rome avait conquis le monde et lui avait imposé ses institutions et sa langue ; elle était le « palladium de l'humanité », inspirant le respect même aux plus lointains Barbares. Cependant, épuisée par ses victoires, corrompue par ses succès, elle sentait approcher la fin... Les prophéties, les présages se faisaient de jour en jour plus menaçants, fatal indice de la décrépitude morale. La religion nouvelle, de son côté, attaquait l'État dans sa base même, en prêchant le renoncement aux choses de ce monde.
Le 24 août 410, Alaric pénétrait dans Rome, et depuis lors jusqu'en 1870, pendant plus de quatorze siècles, l'Italie n'a plus connu ni le repos ni la liberté. Théodoric, Bélisaire, Totila, Narsès, Alboin, ouvrent la longue série de ces conquérants qui vinrent, de tous pays, se disputer les lambeaux de cette Italie que Virgile saluait en des temps plus heureux :
Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna vira m.
[Georg. II, 173)
En face de l'étranger, aucune union; les villes se déchiraient entre elles; bien plus, dans une seule et même ville, les factions se faisaient une guerre acharnée. Tandis que Gènes ruine Pise sa rivale, Florence bannit ses meilleurs citoyens et change chaque année de constitution. Ici, c'est la vie civique poussée jusqu'à l'exaspération; ailleurs, à Rome par exemple, c'est une indifférence railleuse secouée de temps en temps par une brutale colère. Un individualisme féroce, nulle part l'idée d'une commune patrie.
A Rome, la situation est particulièrement compliquée : du
passé grandiose il ne reste au fond que la présomption, et cette illusion fatale qui hante aujourd'hui encore tant de bons esprits. C'est que les ruines sont éloquentes; elles maintiennent vivaces, dans l'esprit du peuple, toutes les prérogatives du « municipio romano », qui fut jadis le centre du monde. A ces prétentions, les empereurs allemands opposent leurs droits impériaux; troisième compétiteur, le pape s'attribue le pouvoir suprême. Voilà pour la politique.
Dans la vie morale, la confusion n'est pas moins grande. Le christianisme qui a apporté à l'Europe un idéal d'humanité meilleure n'a peut-être été nulle part moins bienfaisant qu'à Rome. Les Romains étaient trop corrompus déjà ou trop instruits quand les paroles d'amour, de vertu et de renoncement parvinrent jusqu'à eux. Le christianisme fut sans doute pour les uns ce que le tolstoïsme est à beaucoup de nos contemporains : un raffinement d'émotion nouvelle et rien de plus; d'autres en pressentirent plutôt les conséquences dernières, antihumaines, et restèrent ce qu'ils étaient : des philosophes ; il est probable que beaucoup n'y virent qu'une revendication sociale, dont ils profitèrent ; je crois que dans la Sodome de l'empire romain, le christianisme ne fut que pour bien peu ce qu'est aujourd'hui l'Armée du Salut pour tant de déshérités : la religion des humbles. la foi étroite et aveugle, mais sans cesse agissante.
Enfin la religion chrétienne, à Rome, prit de très bonne heure la forme des institutions romaines; elle devint une hiérarchie; elle se cristallisa, sans rien changer au caractère des individus, C'esl ce que Gregorovius di1 bien nettemenl :
« L'indole dei Romani non era mutata dàll1 antica, impe- « rocchè il battesimo non trasformasse l<> spirito del tempo : « la société cristiana di Roma aveva comuni colla société « pagana tutti gli elementi vitali délia coltura, del ^usio. dei d bisogni publici... Tutti i vizi s'univano neir ordine numeu dn preti orgogliosi; e <li rincontro al voto monacale « di castità trionfava il più licenzioso libertinaggio », Il s'ap*
puie sur de nombreux témoignages de saint Jérôme, et à propos d'un mariage entre un homme qui avait enterré déjà vingl épouses, el une femme, veuve de vingt-deux maris. Grégorovius s'écrie : « Eppure quel connubio non era tanto « perniciôso al buon costume, quanto le parentele spirituali, « sotto il manto délie quali matrone cristiane stringevano ce turpi amicizie coi loro figli d'adozione, oppure quanto le c relazioni che si formavano in quelle riunioni di spirituale ec fratellanza dei cosi detti Agapeti e Synisacti, e il com- « mercio serafico di frati e di monache che vivevano in « comunione d'anima e di corpo, e dividevano insieme la (( mensa ed il letto ». {
Avec le temps cet état de choses ne fit qu'empirer. On peut dire qu'après des siècles de gloire inouïe., la population de Rome était épuisée, corrompue jusqu'à la moelle, incapable de reprendre la marche ascendante du progrès moral et politique. Le seul idéal agissant encore était précisément ce fatal mirage du passé ; mais pour le présent et l'avenir, chacun ne songeait qu'à soi. uniquement à soi. Sans doute, Rome était redevenue le Centre de l'Univers, elle avait reconquis le monde par la « Parole ». comme jadis par l'épée; pour des millions de fidèles elle était la Cité Sainte, et par toutes les routes de l'Europe de longues files de pèlerins s'acheminaient vers elle ; ils venaient s'y prosterner devant les reliques, le mystère suprême et la Papauté. Les Romains par contre voyaient la hiérarchie et les papes. En un mot les pèlerins étaient les spectateurs naïfs, tandis que les Romains vivaient dans les coulisses. 2
1 Storia délia citta di Roma, I, 159, 160.
2 Je remarque expressément qu'il est question ici de la population de la grande ville, afin qu'on ne vienne pas me rappeler tout ce que la foi a produit de sincère et de beau aussi bien dans la vie pratique que dans la littérature, par ex. les Devozioni de l'Ombrie, ou le Cantique du Soleil. D'ailleurs, sur ce point même, on a déjà fait la remarque très juste que Tltalie n'a jamais pris grande part au mysticisme. La religion (par ex. les ordres de moines) se tourne de préférence vers un but pratique.
Le titre d'un livre de Gebhart : V Italie mystique^ donne lieu à une nié-
Dans ce milieu d'hypocrisie, de luxure, de violence, il pouvait se développer de fortes individualités comme celle de Cola di Rienzo, mais ces géants même passaient sans laisser de traces, étant des déséquilibrés, eux aussi, dans une race détraquée. A l'époque de Cola di Rienzo, en 1346, voici ce qu'un témoin oculaire nous raconte de Rome : « ... la « cittate de Roma stava in grannissimo travaglio. Rettori non « avea. Orme di se commattea. Da onne parte se derobbava. « Dove era loco de Vergini, se dettoperavano, Non ce era « reparo. Le piccole zitelle se ficcavano, e menavanose a a deshonore. La moglie era toita a lo marito ne lo proprio « lietto. Li lavoratori, quanclo jevano fora a lavorare, erano « derobbati. Dove? fi su la Porta de Roma. Li Pellegrini, li « quali viengo pe merito de le loro anime a le Santé Ghiesie, « non erano defesi, ma erano scannati e derobbati. Li Preiti « stavano per maie fare. Onne lascivia, onne maie, nulla « justitia, nullo freno. Non c'era più remedio. Onne péris sona periva. Quello più avea rascione, lo quale più potea ce co la spada. Non c'era aitra saivezza se no, che ciasche- (( duno se defenneva con parienti, e con amici. Onne die se « faceva addunanza de armati » d .
prise et semble infirmer l'opinion émise ci- dessus. De l'ait il non est rien: le très bel ouvrage de M. Gebhart décrit une vie religieuse intense, mais non point mystique au sens ordinaire et exclusif du mot.
1 extrait de Muratori : Antiquitates Italien' medii cri, Mediolani MDCCXL. — Tomus tertius, pag. 2t7-:>4x : « Historiée romanse fragmenta, ab anno Christi KÏCCCXXVII usque ad MCCCLIV, neapolitana, siv«> romana dialecto scripta, auctore anonymo, nunc primum édita, ex Msto codice romano. in his habetur vita Nioolai Laurentii (sive di Cola <li Rienzo), antea evulgata ».
Parmi tant d'autres témoignages du même genre, je ne citerai m1"' celui de aainl Bernard qui est sans doute peu connu. Dana une Longue exhorta* tion au pape Eugène m. Bon élève (1145-1153), l'abbé de Clairvaux. dit entre autrea :
« Quid de populo loquar? Populua Roman us <•-!. Nec breviua potui, Dec tamen aperire de buis parœciania quod sentie Quid tam ooimiii leculis, quam protervia <■< fastua Romanorum? Qena insueta paci iiiiiiiiiini assueta, Gens immitia <■< Lntractabilia, «-i uaque adhuc aubdl cia, m i ^i <- m i ii uon \;ii<'i reaiatere Ea plaga, tlbi incumbit cura haac, mulare non llcel ... Magna abusio, pauci ad os L< .ni manua
Résumons : une anarchie complète dans tous les domaines de la vie publique el de la vie privée, aussi bien à la cour des papes que dans le popolinô. Dans ce sens, l'incrédulité des humanistes fui aussi pernicieuse que l'ignorance el que la superstition religieuse. Tout aboutissait à un matérialisme grossier, au règne de la violence et de la ruse, à un scepticisme amer. Dans ces conditions, la satire devait jaillir spontanément ; elle est la suprême protestation des opprimés contre la force brutale.
Quand la satire n'est pas un jeu de l'esprit, un pur exercice de rhétorique, mais qu'elle est un cri sincère arraché par l'indignation et la souffrance, alors elle acquiert une haute valeur morale. Ce n'est plus seulement un « genre litce téraire », c'est un principe reconstituant dans la vie d'un peuple. Quel que soit le colosse auquel elle s'attaque, elle finit par le vaincre, fût-ce même après une lutte séculaire. Involontairement on pense aux Provinciales, au Mariage de Figaro, à Candide, au Simple Discours; mais on pense surtout à la lutte de quasi quatre siècles, entreprise à Rome par Pasquino contre la Papauté.
uni nés respiciunt. Non immerito tamen. Omne papale negocium illse aguat...
« Ante omnia sapientes sunt ut faciant mala; bonum autem facere nesciunt. Hi invisi terne et cœlo, utrique iniecere manus, impii in Deum, temerarii in sancta, seditiosi in invicem, lemuli in vicinos, inhumani in extraneos, quos neminem amantes amat nemo ; et cuni timeri affectant ab omnibus, omnes tïmeant necesse est.
« Hi sunt qui subesse non sustinent, praeesse non norunt, superiorlbus infidèles, inferioribus importabiles. Hi inverecundi ad petendum, ad negandum frontosi. Hi importuni ut accipiant, inquieti donec accipiant, iugrati ubi acceperint. Docuerunt linguam suam grandia loqui, cum operentur exigua. Largissimi promissores, et parcissimi exhibitores. Blandissimi adulatores, et mordacissimi detractores. Simplicissimi dissimulatoreset malignissimi proditores...» (De consideratione, Liber Quartus ; page 138 de l'édition : D. Bernardi, Doetoris Meliitissimi, ac primi abbatis (JlaraivallensisCœnobiioperum, Tomus secundus. Venetiis MDLXXV, apud Franciscum de Franciscis Senenseni).
Pasquino.