RÉSUMÉ DE LA CONTROVERSE SUR LES ORIGINES DE PASQUIN
Tout au cœur de la Rome du moyen âge, à deux pas de la Place Navone, sur le trottoir, à l'un des angles du palais Braschi, se dresse un torse antique, fortement mutilé, où les archéologues ont retrouvé les restes d'un groupe célèbre, sans tomber d'accord cependant sur le sujet même ; les uns y voient Ménélas emportant de la mêlée Patrocle mort, d'autres y voient plutôt Ajax et Achille. Mais le Romain du petit peuple ignore les récits homériques ; ce torse grec, il l'appelle (avec un éclair dans les yeux) Pasquino. Et si grande que soit la gloire des héros de l'épopée antique, le nom de Pasquin nous en dit plus encore : il représente l'œuvre plusieurs fois séculaire d'un peuple entier, à tel point que « pasquinade » est devenu le synonyme de satire.
Or, il en a été longtemps de Pasquin comme de tant d'autres phénomènes littéraires; on en parle tous les jouis. comme d'une chose bien connue, et pourtant on en ignore les vraies origines. C'est à M. Luigi Monindi que revient le mérite des premières recherches sur la formation de Maestro Pasquino; non pas toutefois qn'il ait du premier coup trouvé la vérité; ses conclusions, erronées en partie, oui du moins éveillé l'intérêl des historiens el provoqué de fécondes recherches auxquelles il a lui-môme pris une pari active.
Dans sa longue préface aux sonnets de Belli (1889), M. Morandx entendail établir les faits suivants : I . l'as, juin, par
ses origines et par sa nature, est une création toute populaire et toute romaine. — l2. Le document « le plus autorisé » est le récit d'Antonio Tibaldeo de Ferrare (1456-1537) que Castelvetro nous a transmis (vers 1558) : Pasquin aurait été à l'origine un tailleur1 médisant auquel on attribuait tous les bons mots qui couraient à Home contre la papauté. A la mort du tailleur, on aurait donné son nom à la statue du palais Braschi afin de ne pas perdre un anonymat aussi précieux ; et c'est à la statue qu'on affichait ou suspendait, de nuit, les écrits satiriques. — 3. La papauté chercha d'abord à captiver les bonnes grâces de ce Pasquin de marbre, en l'élevant sur un piédestal (en 1501) et en instituant même une fête annuelle (le 25 avril) où des poètes officiels se chargeaient de louer le pape. — 4. Mais Pasquin ne parlait pas uniquement le 25 avril ; la première pasquinade de date certaine qne nous ayons est du 13 août 4501 ; elle se trouve dans le Diario de Burcard (cf. Morandi. CXLVÏII).
Predixi tibi Papa bos quod esses.
Predico : Moriere, si hinc abibis ; Succedet Rota consequens Bubulcum.
— 5. Pasquin soutint la Réforme avec énergie, (cf. Morandi GLVI).
A ces conclusions de M. Morandi, M. Domenico Gnoli en opposa bientôt d'autres, absolument contraires, qui se basaient sur un examen attentif des quelques volumes de pasquinades que nous possédons, et surtout sur les préfaces des collections de 1509 et 1510 (voyez la bibliographie).
— Pasquin, disait M. Gnoli,2 ne saurait être une création populaire, puisque les premières pasquinades que nous possédions sont toutes, ou presque toutes, en latin. En outre,
1 Selon d'autres versions, un coiffeur ou un maître d'école.
2 Le origini di maestro Pasquino, Roma, 1890. Extrait de la « Nuova Antologia », vol. XXV. série III, 1 e 16 gennaio 1890.— L'étude est dédiée à Gregorovius.
l'élément satirique y manque complètement. Le récit de Castelvetro, qui écrivait en 1558 des choses racontées par Tibaldeo, mort en 1537, ne mérite aucune confiance vis-à-vis des préfaces de 1509 et 1510 où Mazzocchi1 parle, il est vrai, d'un maître d'école qui aurait donné son nom à la statue, mais sans faire aucune allusion à la médisance, ou à des vers satiriques. — La fête du 25 avril ne peut donc pas avoir eu pour but de captiver les bonnes grâces de Pasquin. — En dehors de ce jour, Pasquin ne parlait pas, du moins pas en son propre nom. Les trois vers cités par Burcard dans son Diario n'ont rien de satirique.- — Jusqu'au sac de Rome, c'est-à-dire jusqu'en 1527, les poésies affichées à Pasquin n'ont été qu'un exercice de rhétorique pour les étudiants de l'Université et du Gymnase de Rome, « une specie d'accade- (( mia, un campo d'esercitazioni poetiche, una festa délia ce scolaresca del Ginnasio, sotto la direzione e coll' intervento « d'alcuni professori, e coll' intento di promuovere lo studio (( délia grammatica e délia metrica latina » (Gnoli 29). — Ou ne saurait attribuera ce Pasquin-là aucune conception supérieure, ni dans la politique, ni dans la religion ; il est tout différent du Pasquillus exsul, peregrinus, germanicus ; il s'attaque aux personnes et aux moeurs, mais jamais aux institutions.
L'article de M. Gnoli, nourri de faits, riche en hypothf ingénieuses, niais aussi en conclusions trop absolues, mit le feu aux poudres. M. Morandi défendit son {joint de vue avec opiniâtreté, avec subtilité aussi, mais sans apporter ;ni fond des faits concluants. M. Gnoli citait doux passages d'Érasme qui lui à Rome vers 1509: « ll>i (in campo Florae) « venduntur quae Frigidi Grammatici nugantur in Pasqui- « iiiini » ci : « Scribuntur haec in aima Urbe; sed in eadem « Urbe Pasquillus quotannis suos edi] versiculos. » 8 M.
1 Sur Maazoochi, voyez page
1 sur ces troli viM-s. voyez pages M el
i Funfuilù <i''ii l Domettica, an do xii, u" ;, 10 Pebbraio iv.»<>.
Morandi s'attachail surtout à la fameuse pasquinade de Burcard: « Predixi tihi . . » el disait: « Questi tre unici ver- « solini bastano ed avanzano per Lscalzare nelle fondamenta u tutto l'edifizio dello Gnoli. » ' Peut-être, niais certaineiikmiI ces trois vers ue suffisaienl pas pourétayer l'édifice de M. Morandi. De part et d'autre, il ne s'agissait pas de ratiociner sur le sens de Bubulcus ou de quotannis ; une question d'ordre aussi général que celle de Pasquin ne doit pas dépendre de l'interprétation d'tm document ou d'une parole; il faut se garder aussi d'assigner des dates trop précises à certaines transformations ou manifestations de l'esprit public; c'est de l'exactitude mal comprise, aux dépens de la vérité. Les travaux de MM. Luzio, Rossi, Cian, ramenèrent enfin une discussion plus féconde, par une étude plus intime du milieu. Tout en admettant avec M. Gnoli les origines littéraires, MM. Luzio et Rossi ont prouvé que le caractère satirique de Pasquin s'est affirmé avant 1527, en 1521 déjà si ce n'est plus tôt ;2 le fameux Pierre Arétin a joué dans cette transformation un rôle si important qu'on la longtemps identifié avec Pasquin 3. — M. Cian, dans son très remarquable article « Gioviana » (Giornale storico. XVII, 1891, 277-357), a esquissé la « préhistoire » de Pasquin, en citant des satires de 1500, 1503 qui sont de véritables pasquinades dans le sens actuel du mot. M. Cian concluait (page 296, note) : « Secondo me, Pasquino non sarebbe sorto con « un carattere ben determinato e spéciale, con una fisiono- (( mia netta e précisa e costante, ma avrebbe rappresentato ce di quando in quando, secondo l'occasione, la doppia cor-
1 Fanf. délia Dom., XII, 7. 16 février 1890.
2 En effet, M. Pèrcopo est arrivé à avancer la date de plusieurs années ; il a donné aussi un prédécesseur à Pierre Arétin en la personne de Anton Lelio Romano. Voyez plus loin, pages 19 et 39.
■ Luzio : « Pietro Aretino e Pasquino » dans la Nnova Antologla. XXVIII, 1G août 1890.
Rossi : « Pasquinate di Pietro Aretino ed anonime per il conclave e l'elezione di Adriano VI.» Palermo. Clausen. 1891.
(( rente di poesia satirico - politica, antiecclesiastica, e di (( poesia scolastica, pedantesca, umanistica che preesistevano ce alla sua nascita. Solo alquanto più tardi, nel terzo clecennio c< del secoloXVI, per ragioni generali e particolari. la prima « corrente avrebbe soprafatto l'altra. »
M. Luzio, revenant à la charge, publiait dans le vol. XIX du Giornale storico délia lett. it. (1892) toute une collection de «pasquinate in anticipazione », du XVe siècle et des premières années du XVIe ; il disait (page 87) : « Nessuno avrà « certo mai pensato che per tagliare i panni addosso ai « Papi e alla curia, in Roma si avesse bisogno di aspettare (( che sull' angolo del palazzo Caraffa fosse elevata quella a statua, che prese nome o da un mitico sarto o da un ignoto «maestro di scuola. Il vero punto délia quistionesta dunque (( nel fissare approssimativamente in quai tempo Pasquino (( diventô l'interprète vero, abituale délia coscienza popolare « e délia maldicenza aulica. »
Nous nous rapprochons déjà d'une opinion intermédiaire, entre les extrêmes Morandi et Gnoli. L'avant-dernier travail important sur la question est celui de M. Cesareo : La formazione di Mastro Pasquino. i Il y cite d'abord la « Gonfes- <( sione di Mastro Pasquino a fra Mariano martire et confes- « sore », 2 où Pasquin se vante d'avoir exercé son métier de satirique dès 1447 environ; puis il dit nettement (page 5) : « la pasquinata, propriamente detta, si compone di due ele- « menti : la satira anonima e generalmente politica, e L'attri- « buzione a Pasquino; or se il secondo elemento ch'è, senza g paragone, il men rilevante, va riportato a un' età più iv- « cente, il primo esisteva di certo Un dalla meta del secolo « decimoquinto. Se non che, quando Pasquino eominciô a « impersonare la satira, egli s'approprtà anche tutto il mate-
1 Extrait de la Nuqvq AntoloQia^ vol. i. -i.i. série ni. I* mai e< l#l juin
\i. cesareo b promi une édition il»* cette Confession; jusqu'à pré -,«•111 (janvier 1897), je ne sache pas qu'elle ait paru.
« riale 3enz' autore. ma secondo il suo spirito, degli anni (( avanti. * -- A mon avis. M. Cesareo, en Taisant cette distinction bien nette des deux étéments divers, a touché le point essentiel de la question, celui qu'il ne Tant jamais perdre de vue.— Aux pasquinades par anticipation citées par Cian et Luzio, M. Cesareo en ajoute d'autres encore, et de celles qui tïiren! composées ailleurs qu'à Rome; celles qu'il a tirées du ins. Ottobon, 2817 d, procurent, comme nous allons le voir, des renseignements décisifs sur la nature satirique de Pasquin.
Enfin M. Pèrcopo apportait une nouvelle contribution, de nouvelles satires inédites et concluait : 1° « Che la trasfor- « mazione di maestro Pasquino di accademico in satirico si « debba principalmente al letterato romano Antonio Lelio ; il (( quale già « quando Léon X fu fatto papa », cioè nel marzo (( 1513, aveva scritto una délie sue più celebri pasquinate : ç Dapoi che Costantin fece il présente. — 2° Che se è cosi, la (( trasformazione del Pasquino satirico è, se non tutta popo- « lare, tutta romana. — 3° Che nel 1517, quando l'Aretino (( venue a Roma, essendo già avvenuta da molti anni la a trasformazione, messer Pietro... è da ritenersi quale un a semplice imitatore di Antonio Lelio »2.
Au cours de la discussion, l'opinion générale s'est donc sensiblement rapprochée des conclusions de M. Morandi, sans les adopter toutefois. Je viens d'insister particulièrement sur les divergences, afin de désigner les points essentiels de la question ; dans l'exposé qui va suivre, je m'efforce au contraire de fondre en un tout harmonique les nombreux matériaux et documents disséminés dans tant de brochures et revues. Je n'apporte à la discussion aucun fait nouveau, n'ayant guère eu jusqu'ici l'occasion de rechercher dans les bibliothèques d'Italie les nombreuses pasquinades qu'on y
1 Encore une édition promise par M. Cesareo, et qui sera du plus grand intérêt.
2 « Di Anton Leiio Romano edi alcune pasquinate contro Léon X » dans le Giorn. siorico, XX VIII, 189G, 45-91.
retrouvera sans doute dans les années qui vont suivre. Pendant un court séjour à Florence, en décembre 1894, je n'ai pu qu'y étudier attentivement les ce Carmina ad Pasquillum» de 1509 et 4510, dont les préfaces sont importantes. Mes conclusions sont en général identiques à celles des auteurs récents. Je n'ai pas cru devoir sacrifier ma conviction au ulaisir d'être original.