‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 5 sur 80 · Les Origines de Maestro Pasquino. a) jusqu'en ihOi · texte numérisé non relu

Les Origines de Maestro Pasquino. a) jusqu'en ihOi

Quand on considère les aptitudes spéciales de la race latine pour le genre satirique, l'évolution historique de l'Italie et en particulier les conditions sociales et politiques de la ville de Rome, on est amené à admettre comme un fait certain que la satire, et plus spécialement la satire politique, a dû être, longtemps avant 1500, en grande faveur auprès des Romains. Rien avant que le nom de Pasquin fût connu, ce que nous appelons aujourd'hui une pasquinade 4 a dû éclore, à tout moment, dans le peuple et chez les lettrés, tantôt en vers et tantôt en prose, soit en latin, soit en langue vulgaire. Citons quelques témoignages de cette satire anonyme :

1° Contre Grégoire X (1271-1276) :

« Post electionem Cregorii Papae X publiée haeç carmina « vulgata fuere :

ô Papatus miiniis tulit ÀJchidiaôonus unus,

a Huno patrem Patrum fecil discordia fratrum ».

• c'est-à-dire une satire brève (souvent éplgrammatique) frappant un ridicule, un rice, mais toujours à l'occasion d'une personnalité ; se plaisant aux jeui de mots, ne se perdanl jamais dans i<i- considérations générales. La pasquinade n'a aucune allure philosophique ou moraliste; elle est éminemment réaliste, critiquant <i»is individus, non pas * i « ■ s types. Bile trahit souvent une profonde et sincère indignation, mais elle ue V exprimé quand elle éveille des idées générales, c'est toujours au m cas particulier. J'insiste-là-dessus, car c'est aussi uu trait caractérl tique de Belli.

Cf. Giorn. Stor. XIX, NT. noie. — Tizio : StoHe Senesi.

2" Sur la mort de Boniface VIII (1294-1303) :

« Die octobris XI miserabiliter expiravit, ut de ipso ea a tempestate haec verba in vulgus iactarentur : lntravit ut a vulpes, ri. cil ut leo, mortuus est ut canïs% »

Cf. Giorn. Stor. XIX, 87. — Tizio : Storie Senesi.

3« Coi i(tv Sixte IV (1471-1484) :

« Condita fuerunt, nescitur tamen per quem, multa carce mina in eum, videlicet :

a) « Leno vorax, pathicus, meretrix, delator, adulter,

« Si Romam veniet, illico cretus erit.

b) « Psedico insignis, pnedo furiosus, adulter, « Exitiumque Urbis, perniciesque Dei.

c) « Gaude, prisée Nero : superat te crimine Sixtus ; a Hic scelus omne simul clauditur et vitium ».

Cf. Morandi. Introduz. CLIX. — Infessura : Diario.

4° Contre le même Sixte IV :

a) Une longue satire, commençant par : ce Menia quse nu- « per sceleratis presserat armis Alfonsus » contient entre autres les vers suivants :

« O quanta est Systi dementia : vicerat hostem, « Nunc tamen vinci passus ab hoste suo est. « 0 quanta'est Systi levitas : qui fédère fedus « Implicat ...

« 0 quanta est Systi : totum qui sustinet orbem « Perfidia ...»

b) ce In eumdem Inventa In Campo flore rome :

« Systus agit secum fugiat vendat ne corona « Quadrantem lnsubris non habet arca ducis (( Res quoque decoxit siculus : decoxit etfïiscus, « Sint tamen ii fortes, Tu m leo toile jubas ».

c) (( Dispersit gemmas : et vasa argentea sistus ; « Dispersis gemmis dividit Imperium ; « Diviso Imperio restabant oppida • donat : « Mitra cave statuit dicere : su m quod eram ».

Cf. Giorn. Stor. XVII, 295, 296. — God. Marcian. Lat. XIV,

5° Encore contre Sixte IV :

a) « Bella gessit plurima ita ut sopita ferrariensi expedi- (( tione et pace confecta protinus objret, ex quo haec carmina « édita in illum fuere...

« Non potuit saevum vis cella extinguere Sixtum, « Audito tamen nomine pacis obit ».

b) « Plorat Salvatius Pètrum, Tyrresis et Agnus, « Hic leno, hsec meretrix, ille cynedus erat ».

Cf. Giorn. Stor. XIX, 88 et 89. — Tizio : Storie Senesi. 6° Contre le cardinal Riario, mort en 1474 :

Omne scelus fugiat latia modo procul ab urbe, Et virtus, probitas, imperiterque pudor.

Fur, scortum, leno, Mœchus, pedica, Cynedus, Et scurra, et Phidicen cedat ab Italia. Namque illa Ausonii pestes scelerata Senatus Petrus ad internas est modo raptus aquas.

Cf. Grégorovius : Storia délia città di Roma, VU, 280.

7° Tizio raconte à propos de la guerre contre Lorenzo de' Medici, 1479 : « Senensibus interea nuntiatum est Romae « ad pontem Hadrianse molis noctu Lupam Leoni, quem c Marzochium vocant, ac si àegrotarel argumentum clys- « terij ingerere fuisse depictam, illumque hœc dicere :

« - Non amplius, crepo enim

« — N'iiiif inchoamue, patienter feras.

Ijiipiiin respondisse. »

Cf. Giorn, Stor. XIX, 89. — Tizio : Storie Senesi.

8° A propos de l'élection <lo [nnocenl VIII (1484-1492) :

Exhausit Sixius Ix'llis et cœdibus CJrbem,

Tercentena hseres restituil sobole.

Quid quseris testes, sii m.-is ;ni fœminaCibo?1

Respice natorùm, pignora certa gregem.

Octo Nocens pueros genuit, totidemque puellas,

Hune merito poterit dicere Roma pal rem.

(11". Grégorovius ; Storia délia città, VIL, 321. 9° Contre lo même Innocent VIII :

0 Roma, infelix, modo jam liberata, venenum Hausisti, sed nunc jamque aconita bibes.

Nec quicquam miles, puer, meretricula, lseno, Deficiet, multo cœpta rapina minus.

Cf. Giorn. Stor. XIX, 89. — Infessura : Diario. 10D Contre Alexandre VI (Borgïa, 1492-1503), nous avons une quantité de pasquinades :

a] En septembre 1493, le pape simoniaque ayant nommé plusieurs cardinaux à prix d'argent, on dit de lui : « Quasque « maie amisit nunc maie quserit opes ». (Infessura : Diario.)

b) En janvier 1497, l'armée pontificale ayant subi une honteuse défaite, Matarazzo note en riant que « per la città de « Roma se ponevano scripte che dicevano cosi : Chi avesse o (( sapesse chi avesse auto el campo de la Chiesia lo debia « restituire e revelare al S. ecc, — cum altre scripte in vili- « pendio de lo Papa e de Spagnoli marane. »

r.J « Inita iuter barones concordia — (contre le pape, en « juillet 1498), — haec carmina Romse pluribus in locis pu- « blice sunt appensa :

« Merge, Tyber, vitulos animosas ultor in undas, « Bos cadat inferno victima magna Jovi. . .»

(Tizio, Storie Senesi.)

1 Innocent VIII.

Cf. CAorn. Stor. XIX, 89 et 90. — Morandi : GLXIV. 11° C'est contre le même pape qu'est dirigé le « Dyalogus « mortis et pontificis laborantis febre » (mai 1500):

Pontif. Quid mors saeva petis?ikf. Te. P. Me! Quojure?M. Quod En properat. P. Quid ais? M. Parcaque lila secat. [hora]

P. Hei mihi! M. Quid luges? P. Parum vixisse. M. Videtur Omnibus at nimium. P. Gur, rogo? M. Quod malus es. P. Die quid, quœso, mali commisi? M. Causa fuisti Quod prseda Gallis itala terra liât.

Non hoc parum. P. Invitus feci: non sponte; necesse Sed fecisse fuit. M. Jam satis est : morere. P. Hoc numquid solum cogit me tartara adiré ? M. Non; fas esse tibi quod scelus omne putas. P. Quod scelus ? Heu miserum! M. Solitus quod vendere cuncta Per fas atque nefas. P. Pœnitet. M. Hoc nihilest. P. Sœva nimis, cur hoc nihil est? M. In funera quando Haud prodest aliquem psenituisse mali.

P. Julia, me miserum, cur non défendis, amavi Si te corde magis? M. Digna lenone, satis. Nunc morere; et te non defendet Julia, neque Enixa est utero terque quaterque tibi.

P. Da saltem ante obitum... M. Garris. P. Concède roganti Hoc unum. M. Insanis. P. Hoc. M. Citius morere. P. Hoc. M. Cedo. P. Ut peream illius susceptus in ulnis, Quse modo ab Hispania victa puella mihi est. M. Hiec est illa senem quae te sine line coegit Insanire; furor non amor! Hem, morere!

P. Ergo mihi moriendum est? M. Est. P. Qua morte? M. Peribis Febre gravi qua nunc languida membra jacent. P. Febre cadam? M. Sic est. P. Fugiasl M. CmyI P. Stulta, ri <|iii non perii fulmine febre cadam ? [putasne]

Diarii di Marino Sanuto, t. III. Venezia, L880, col. 277.;

Ic2u Contre le cardinal Alexandre Farnése (vers 1492) :

Alexandre Kaniese devait la pourpre aux rapports 1res

intimes de sa sœur Julie avec le pape Alexandre VI, C'est pourquoi, par un calembour atroce on changea sou nom de Farnese en Fregnese, - Ces! la certainement L'exemple le

plus typique de la pasquinade populaire ; celle e pointe » n'a pu être faite que par un Romain.

13° Enfin, en 1501, nous trouvons, pour la première fois, le nom de Pasquin dans le fameux passage de Burcard qui a

soulevé de si vives discussions :

u Feria sexta, 13 dicti mensis augusti, in mane, affixa fuit « cedula statut magistri Pasquino noncupatae, sitae in « angulo domus Rmi. D. cardinalis Neapolitani, de obitu « Papee, si recédât ab Urbe; quod sine mora per totam Ur- « bem divulgatum est, et fuerunt eodem mane similes ceduke i in pluribus loris per Urbem affixse hujusmodi tenoris:

« Pmedixi tibi Papa bos quod esses.

« Predico : Moriere, si hinc abibis ; « Succedet Rota consequens Bubulcum ».

Cf. Morandi, GXLVIII. — Burcardo : Diario. Éd Thuasne. Paris, 1883-85, tome III, page 157.

Arrêtons-nous ici, à cette première apparition du nom de Pasquin, pour noter deux faits importants : 1° la plupart des satires citées sont en latin; elles trahissent leur origine lettrée ; nous n'avons que deux témoignages de la satire en italien (n° 10, 6, et n° 12), qui devait cependant être aussi active que l'autre; il est naturel d'admettre que ces manifestations de l'esprit populaire demeuraient à l'état oral. — 2° On affichait ces pasquinades anticipées un peu partout : sur les tombeaux, — in Campo flore Rome, — ad pontem Hadrianse molis, — Romae pluribus in lotis, — su le porte délia libraria del Papa (Giorn. Stoim. XIX, 90) — in su una collona del palazo dil Papa, etc. A propos de l'épigramme affiché à Pasquin en 1501, Burcard dit nettement : « fuerunt « eadem mane similes cedulae in pluribus lotis per urbem « affixas ». La statue du palais Braschi ne jouissait donc, en 1501, en aucune façon du monopole des satires K

1 M. Cesareo cite aussi plusieurs exemples de la satire politique hors de Rome : ainsi à Florence, en 1499, on chante dans les rues contre Venise :

Ouvrons une parenthèse : L'épigramme cité par Burcard est-il bien une satire? On en a douté : le pape Alexandre VI voulait quitter Rome, ce qui aurait entraîné des pertes considérables pour toute la ville; pour le retenir, quelques courtisans imaginèrent cette prédiction, qui le menaçait de mort en cas de départ. Le pape, superstitieux, ne partit pas. Rota signifie le cardinal de Lisbonne et Bos désigne le pape Borgia (d'après les écussons de famille) ; bubulcus (bouvier), c'est encore le pape4. Telle est l'explication que Agostino Vespucci donne à Machiavelli2. — M. Gesareo dit cependant avec raison « si ce n'est pas une satire, c'est du moins une menace », et sans y voir précisément avec M. Morandi « un c< epigramma atrocemente satirico » on y sent toutefois une certaine méchanceté (justifiée ou non, peu importe) dans le double sens de Bos et Bubulcus.

Toutes ces subtilités d'ailleurs ne mènent à rien. Revenons-en à des faits certains.

b) 1501. La statue.

La statue de Pasquin a dû subir de terribles vicissitudes; il se peut qu'au temps où le groupe était encore intact, il ail orné le Stade de Domitien. Par qui et comment ce chef-

« Viva, viva el gran marzocho — Che già mai non verà mancho » etc., etc. v Venise en 1501, contre le général Antonio Grimani " i puti andavano gridando per la terra : Antonio Grimani — Ruina <1<> cristiani, — Rebello de' venitiani, — Pnosta esser manzà da1 canni, — Da'canni, da1 cagnolli, — Ti e toi fiolli. » Et d'autres témoignages encore que .m. Cesareo a extraits du Dtarlo de Sanuto (Cesareo, <>i>- ctt.t 10-1 L). Voyes au^si Qiortnri<'<> xix, 93. — Pitre! Pasquinatein Messina (cf. Giorn.stor,XX'\ 168). km mi mot, nous avons La preuve certaine «un» lu satire politique, anonyme, étail répandue, au. xv siècle, un peu dans toute l'Italie, à Florence, a Venise, à Bologne, à Vérone, à Ferrare, ;> Mantoue, à Brescia, à i esena, ••''•., <••«■.

' < r. Fanfulla délia Domenica. Anno XII, 1890, N°"6f 7, 8. Oiorn. storico^ \i\. 94, note.

\ i v i - i « Lett. <ii x. Machiavelli », p. 49.

\ Mari .v. Machiavelli, i. i

d'œuvre de Tari grec fut-il brisé*? On l'ignore. En tout cas. le fragmenl que nous appelons aujourd'hui o Pasquino » demeura longtemps méconnu, gisanl à moitié enterré; en temps de pluie, il émergeail du milieu des flaques el offrait aux piétons un passage à pied soc. Il est probable que cette statue ne fui découverte que vers la fin du XVe siècle e1 qu'elle resta longtemps simplement appuyée à quelque maison de la place Navone; alors, on croyail y voir Hercule tuanl Gérion. Le milanais Prospectivo nous dit dans son poème de la fin du XVe siècle * où il énumère les statues et les ruines de Home :

Ëcci un mastro Pasquillo in Parione

Dal sasso spinse el suo nemico in aria Questo è colui che estinse Gerione.

Mais d'où est venu à la statue ce nom de Pasquillus ou Pasquinus? On a beaucoup discuté pour le faire dériver tantôt d'un tailleur et tantôt d'un maître d'école 2. La question est loin d'être élucidée et pourrait même être plus compliquée qu'il ne paraît d'abord. Sans vouloir la résoudre ici, je ne ferai que réunir quelques indications :

Xanthippus 3 a fait remarquer la forme curieuse de Pasehitius dans quelques vers du recueil de 1511, cités par Gnoli (op. cit.. page 24) :

Paschitium, moneo, vatem celebrate, pœtse; E multis solus hic favet ingeniis.

Le critique allemand s'appuyant sur un Pascha (pasqua;

l« Antiquarte prospettiche Romane composto per Prospectivo Milanese (( depictore. » Cf. Gregorovius Storia délia città cli Roma, VII, 663 et 830.

2 M. Gnoli fait la jolie supposition que des gamins (ces terribles monellî de Rome) se rendant à l'école, auraient appliqué à la statue, par manière de dérision, le nom de leur maître (op. cit., 13).

3 Das Magazin fier die Litter. des In- und Auslandes, 1890, n° 12; du 22 mars. Xanthippus finit par rattacher ce « ludus pasqualis» au Carnaval.

hébreux Pesach) admettrait un « ludus paschitius » ou « pasquillus », synonyme de « ludus pasqualis ». — Mais cette forme ((Paschitius», si isolée, est-elle sûrement établie? Ne serait-ce pas plutôt une simple faute d'impression pour (( Paschillus »? Du reste l'hypothèse de Xanthippus est infirmée par un fait sans réplique : Dans un recensement de la ville de Rome de Fan 1526 ou 1527, dont j'aurai à parler plus amplement ailleurs,1 j'ai trouvé le nom de Pasqùino jusqu'à huit fois (et deux fois Pasquina), appliqué à un chef de famille, c'est-à-dire qu'il a dû être en usage bien longtemps déjà avant 1500, du temps où le Pasquin de marbre gisait encore, inconnu, dans la boue. 2 D'une façon générale, Pasquillus est la forme des écrits latins et Pasqùino celle des satires en langue vulgaire, mais on trouve aussi vice versa les formes: Pasquinus et Pasquillo, désignant toutes la statue; plus généralement (et aujourd'hui exclusivement) pasquillo signifie : satire, pasquinade. — Diez3 fait dériver, avec beaucoup de vraisemblance, (( pasquillo » de « Pasqùino », en passant par le diminutif ce pasquinolo » (comme « culla » de « cunula »). Pour résumer, nous aurions donc la série: Pasqùino — pasquinolo — pasquillo, et les correspondants latins : Pasquinus et Pasquillus. L'usage amena, par élimination et spécialisation le résultat final : it. Pasqùino et latin Pasquillus pour le nom propre ; et ital. pasquillo, nom commun : satire.

En 1501, le cardinal Oliviero Caraffa (appelé le cardinal

1 Voyez plus loin, La section v, sur le Transtévère.

8 Les dix appellations de Pasqùino et Pasquina sont réparties en sept quartiers différents; de plus, trois des individus ainsi nommés sont désignés comme étant d'origine Lombarde. — Que Pasqùino, comme uom propre, vienne de Pasqua, c'est possible; mais des indices sont encore Loin d'être une preuve suffisante. Tou1 ce que j'ai voulu établir Ici, c'est qu'il n'y a aucun rapport de causalité intime entre le nom et La fonction de la itatue.

Etymologieches Wôrterbuch der rom. Sprach* [abe Bonn,

Marcus 1887, page 237. M. Kôrting ne donne aucun fait nouveau dans s. m LateinischrromanUiche& Wôrterbuch. Paderborn 1891, nfl &019.

de Naples) donnait à la statue un piédestal et la plaçail devant son p.Hais. le palazzo Orsini (aujourd'hui Braschi). On lisaii sur le piédestal : Olivierii Garafae beneflcio hic sura anno salutis M. D. I. — (Tétait le commencemenl de la gloire.

c) De 1501 à 1521.

Le 25 avril de chaque année, les prêtres de saint Laurent en Damas, faisant une procession, avaient l'habitude de se reposer un moment, non loin de la statue, sur quelque siège en pierre qu'on recouvrait de tapis pour l'occasion. On ne tarda pas à parer aussi Pasquin lui-même; plus encore, on le travestissait en personnage mythologique (selon les événements de l'année en Minerve, Jupiter, Apollon) et de nombreux poètes brodaient là-dessus des vers latins qu'ils affichaient à la statue. Cette fête n'avait rien de la spontanéité populaire; elle se faisait aux frais du cardinal et sous la direction d'un professeur de l'Université de Rome, Donato Poli *, qu'on finit même par appeler « secretario di maestro « Pasquino ». Le contingent des poètes était fourni tout d'abord par les étudiants du Gymnase et de l'Université, qui trouvaient là une excellente occasion de faire leurs premières armes ; à eux se joignaient tous les poétereaux dont Rome était pleine :

Roma3 at sunt vates plures quam sidéra cœlo.

(Pasquinades de 1521).

Mais même des professeurs, des lettrés de talent ne dédaignaient pas de descendre dans la lice ; c'est qu'on vivait sous Jules II et Léon X, en pleine Renaissance ! (Je rappelle en passant la célèbre collection Coryciana, publiée en 1524.)

Tous ces renseignements nous sont fournis par l'éditeur des premiers recueils de pasquinades, par Giacomo Maz-

1 Identifié par M. Gnoli (op. cit., 15 et suiv.).

zocchi, « bibliopola academiae romanae », éditeur d' œuvres savantes et lettré lui-même.

Les premières collections de ces poésies du 25 avril que nous possédions sont celles des années 1509 et 1510 *, où Pasquin fut travesti en Janus et en Hercule. A peu d'exceptions près, toutes ces poésies sont en latin ; au point de vue de la forme, beaucoup trahissent 1 inhabileté des écoliers : quant au fond, il est d'une monotonie désespérante; on n'y trouve qu'une vaine érudition mythologique et des louanges en l'honneur des cardinaux et du pape; l'esprit consiste le plus souvent en épigrammes ordurières, imitées de Martial; les allusions à la politique extérieure des papes ne sont pas rares, mais il y a trop de rhétorique dans ce patriotisme ; « l'idée italienne » était loin d'être mûre encore. Ce qu'il y a de plus vivant, ce sont les railleries des écoliers à l'endroit de leurs professeurs.

• L'éditeur Mazzocchi nous avertit dans les préfaces de 1509 et 1510, qu'il n'a pas publié les vers d'écoliers trop ridicules ou insipides2; mais il est un peu hardi d'en conclure, ainsi que le fait M. Morandi, que Mazzocchi ait brûlé aussi les vers satiriques5 n'osant pas les publier. Une telle mesure serait en contradiction avec la liberté de langage assez grande dont on jouissait à cette époque à Rome. Nous relèverons d'ailleurs bientôt quelques vraies épigrammes qui se sont glissées au milieu de cette pompeuse rhétorique ; :] ces quelques exceptions ne changenl en rien le caractère de la fête du 'io avril des premières années, <|ui était, ainsi que M. Gnoli l'a dit, toute littéraire.

Mais nue fois dépouillé de ses oripeaux, en dehors <hi 25 avril, Pasquin restait-il muet?— Nous trouvons, il est \ rai, dans !<■ recueil de 1509, ces vers :

t Mais la fête «'ii<- tnême date déjà «i«- plusieurs années auparavant, ^:u»> ii possible de bien précl i i Gnoli. Op. '•</., [2,

Marmoreua toto cum sis el mutus in anno : Nunc in florenti mense loquare nimis.

Cependanl plusieurs laits nous forcent à ne voir là qu'une affirmation erronée. Nous avons déjà vu que l'usage d'afficher des vers satiriques aux statues, aux colonnes, aux portes, aux tombeaux, esl antérieure 1501. (Tus! un usage que la Renaissance a sans doute copié de l'antiquité si tant est qu'il ait jamais été complètement abandonné1. — On ne voil pas pourquoi Pasquin aurait, été épargné! — D'autre paru si nous avons déjà relevé de nombreuses pasquinades avant 1501, nous en trouvons tout autant dans les années suivantes :

1° En 1502, à la mort du cardinal Ferrari, de Modène, homme très rapace, Burcard raconte : « Relatum est mihi a quodam mane repertam fuisse in primo ostio camerarum « praedicti quondam cardinalis mutinensis in palatio aposto- « lico aftixam cedulam verba seqnentia continentern :

« Bos bona, terra corpus, Styx animam ».

Cf. Giorn. Stor. XIX, 91. — Burcardo : Diario. 2° A la mort d'Alexandre VI (1503) ce fut une pluie de satires.

Sur le tombeau :

a) Quis jacet hic? Sextus. Quis fanera plangit? Erynnis. Qiiis conies in tanto funere obit? Vitium... Et quse causa necis? Virus, proh numina, virus Hurnano generi vita salusque fuit.

1 « sarebbe utile e enrioso il raccogliere in un volume tutto ciô che si pensa e si dice e si fa di certe e su certe famose statue esposte ab pubblico » Giorn. stor. XXIII, 478; ceci à propos de : Giacinto Pannella : Usi nuziali delV Abruzzo Teramano e Pasquino di Teramo. Teramo 189 i (per nozze anonime!) — Cf. Cesareo : op. cit., 17, 23, 27. — Gnoli : op. cit., 15, 25. — Fanf. délia Dom. XII, n° 52. — Giorn. stor. XVII, 279. — Et surtout la très intéressante étude de Carmelû Cali : Studt su l Priai>c<i, Catania 1894, pages 30 à 39. iCompte-rendu dans \^ Giorn. stor. XXV, 153). U y aurai! vraiment, sur cette question, ample matière pour un volume.

b) 0 tu che passi, ferma un poco il passo, Risguarda questa bassa sepoltura,. . .

... Io son quello inimico Mida e Grasso, Sexto Alexandro Papa di ventura ecc. ece.

Cf. Giorn. Stor. XIX, 91. — Tizio : Storie Senesi.

3° a) En 1503 encore, Francesco Gonzaga écrit à son épouse Isabelle, à propos du tombeau d'Alexandre VI : « ogni giorno se gli trovano attachati li più vituperosi épita- « phij del mondo » i.

Cf. Giorn. Stor. XIX, 92.

b) En 1504. quand Rome souffre de la faim, Giustinian note dans une dépêche : « Già se comenzano a taccare per i (( cantoni de Roma polize di grandissima ignominia del Papa ; « et non tantum in absconditu sed palam quilibet pro arbi- « trio parla, quoniam nescit plebs jejuna timere ».

Cf. Giorn. Stor. XIX, 92.

4° En février 1509, on trouve un sonnet contre Venise ad statuant marmoream, magistrum Pasquinum nuncupala ut .

Cf. Giorn. Stor. XIX, 92. — Tizio : Storie Senesi.

5° Le gouvernement violent de Jules II avait soulevé bien des mécontentements; à sa mort, en 1513, Mario Equicola écrit à Isabelle d'Esté : « Contra Papa Julio sono stati facti « un milion di versi latini di gran maledicentia et altretanti « vulgari ; di alcuni più belli ne portarô la copia »

et Tizio nous transmet le distique suivant :

Julius hic Ligurest, belli, non pacis amator, Qui rabidus cunctis, \ïr<(u<i tremendus erat.

Cf. Giorn. Stor. XIX, 93,

(r M. Gnoli a communiqué c da fonti inédite r\\c indicherà

1 Deux sonnets en italien, sur la tnorl d'Alexandre \i et sur l'élection du successeur, furent m's probableoienl composés à Florence. Cf. Giorn.

> n-o : <>j>. cit.t 9.

.i- Mario Equicola, qui fui un prédécesseur de Castiglione. cf. Fanf,

délia Dom. \nn«. \i, n° i1.-. ri Oiorn, ttor. w, LOS

u ii) uno studio a cui sta lavorando », un sonnet intitulé: a Quando Léon X fu fatto papa », c'est-à-dire du mois de mars 1513.

I >;i poi che ( iostantin fece il présente Per levarsî la lebbra da I<i spalle, Non t'u più coltivata questa valle, Ne venne a Ronia niai cotanta gente.

l)i Firenze, «lel papa ognun parente, E' vengono gridando palle palle, Per istaffetta, in ceste, in mazzi. in balle, E lassan le lor donne malcontente.

Chi pensa aver la barca e chi la rete, O qualche gran ventura trafficando O per un benelicio farsi prête.

Si che, florentin mia, vi raccomando La patria vostra, se voi non voleté Che la vi venga fra le man mancando.

Fate mettere un bando, Che chi 1 na o non l'havessi o non la toglie Non possa stare a Roma senza moglie.

Cf. Gtorn. Stor. XXII, 263.

Les deux premiers vers de ce sonnet sont cités dans une scène de la Cortigiana^ de Pierre Arétin, où il est question des sonettini di maestro Pasquino; le sonnet lui-même est certainement de Antonio Lelio Ptomano 4. dont nous aurons à parler tout à l'heure.

7° Tizio nous raconte qu'en 1515 (sous Léon X) : « Pictura « interea per hos dies Divi Pétri ad pontem Hadrianœ molis « Romae jacentis ed tenentis ad gehennam manum, cum his « verbis conspecta est, querentis et in medicos invehentis, « videlicet :

« Quid tristis tam, Petre, jaces? opus medico ne est? « Heu, Medici nostri causa fuere mali ».

1 Cf. Kossi : Pasquinate di Pietro Aretino, page XXXII. Gnoli : Giorn. stor. XXII, 262, et surtout Pèrcopo : Giprn. stor. XXVIII, 59.

ROMB — 'A.

Cf. Giorn. Stor. XIX, 93.

8° M. Cesareo a copié du cod. Ottobon. 2817. plusieurs pasquinades très intéressantes, entre autres :

a) Un sonnet, composé vers 1516 : « In creationem Leonis « ad Pasquillum :

Un papa habiam creato fiorentino El thesor del gran Julio a dissipare, Un papa el tradimento ha fatto usare Per quai pianger po' Italia el suo destino.

Un papa contro a un re puosi in camino La gloria délia chiesa a ruinare, Da i sciocchi farsi un papa governareî Bisogna pur ch' io parta ogi, o Pasquino.

b) Un autre sonnet, commençant par ces vers :

Il thesor (ac)cuinulato di Leone.

Il dispregiar di San Georgio il papato : Di Sinigaglia el verginale stato E di Sanseverin la divotione:

Cf. Cesareo : op. cit., pag. 31-33.

9° Dans la seconde partie des Epistolse Obscurorutn Virorum, on trouve, à pag. 227-229 de L'édition de Bôcking, un poème satirique dont l'auteur, qui est probablement Ulrich Hutten, dit: a Hic mitto vobis unuiii (car- « mon), quod composui nuper, quando Magister Noster « Hochstrat advenit, et potui (ni Pasquillum in honorera « illius doctoris ». Or l'inquisiteur Hochstrat lil un séjour à Rome en 1514. .

Cf. Morandi : Fanf. délia Dont., 1890, n° 52,

10" Nombreuses sonl les pasquinades de tout genre, en

latin e1 en italien, que M Cesareo a si bien illustrées dans

études de la Nuova Rassegna : Pasquino e la satira

sotto Léon A. -— Par exemple, contre le prétendant fan-

tastique au trône de Chypre, la satire populaire décochail l'épigramme du château dans les airâ avec le motto : a Rei gnum iiieimi non est de hoc mundo ». El tanl d'autres encore contre les « archipoètes d Gosimo Baraballo e1 Camillo Querno, contre le cardinal Arméllino et Madonna Onesta, contre l'homme de confiance du papeGiovan Lazzaro de Magistris, dont le surnom Serapica est tiré du romanesco et est une satire à lui seul (en italien : zanzara, c'est-à-dire cousin, moucheron).

Je suis convaincu que les travaux des années prochaines vont remettre au jour des centaines de ces documents-là. D'ailleurs, aujourd'hui déjà, qui pourrait douter de l'existence d'une vraie littérature satirique, à Rome, au XVIe siècle ?

En dehors de la fête du 25 avril, nous avons rencontré le nom de Pasquin quatre fois : en 1501 (la fameuse prédiction : « Predixi tibi »), en 1509 (le sonnet contre Venise, n° 4), en 1514 (Ulrich Hutten, n° 9), en 1516 (in création em Leonis, n° 8a). De plus, nous avons vu que le sonnet d'Antonio Lelio : « Da poi che Gostantin fece il présente » (n° 6) est attribué à Pasquin, dans la Cortigiana, qui date, il est vrai, de 1525, de sorte que l'attribution est rétrospective et perd quelque peu de sa valeur.

Si nous considérons que la statue de Pasquin était admirablement située, tout près de la Place Navone, à deux pas de Campo di Fiori, où se donnaient rendez-vous les mauvaises langues de Rome, * et s'il est naturel de penser que la fête du 25 avril donnait un certain renom à ce torse mutilé, nous devons raisonnablement admettre que, dès 1501. on afficha des satires à Pasquin aussi bien qu'à d'autres statues et endroits propices de la ville. Les premières années sans doute, la chose ne fut pas fréquente, mais à mesure que le renom du Pasquin littéraire grandissait, les poètes populaires devaient s'habituer à porter là, eux aussi, leurs pro-

1 Cf. Giora. stor. XIX, 88.

ductions. Ce fut une lente concentration, que nous ne pouvons, faute de documents, suivre pas à pas dans ses progrès constants, mais qui est indiquée par la logique naturelle des choses. Ce fut une lutte aussi entre le Pasquin littéraire et le Pasquin populaire ; dans le cours d'une quinzaine d'années à peine, ceci devait tuer cela.

Mais comment se fait-il que des contemporains, lettrés curieux et intelligents, tels que Giovio, Valeriano, l'Arsilli, Castiglione, Mazzocchi, ne nous aient pas tenus au courant de cette transformation ? On en trouvera la raison dans un fait psychologique que nous pouvons observer, ce me semble, en chacun de nous : tous les jours, sous nos yeux, des milliers de faits imperceptibles, je dirais presque des embryons de faits, souvent contradictoires en apparence, se croisent et se modifient réciproquement, pour se manifester soudain en un seul grand fait, visible pour tous, et tangible en quelque sorte. Quand la population d'une ville envoie siéger au Conseil une minorité socialiste, on note ce « symptôme » en disant : « Encore une ville qui va se perdre ! » Cependant, longtemps avant que le premier député socialiste fût élu, la chose s'élaborait déjà. — La genèse d'un fait, tout en se déroulant sous nos yeux, nous échappe pourtant, parce que nous ne songeons pas encore au fait; nous n'étudions cette genèse qu'après coup. Les lettrés qui vivaient à Rome entre 1500 et 1520 ne devaient pas faire grand cas de la satire grossière du peuple; ils vivaient dans un autre monde de pensée, avec des goûts tout différents ; el d'ailleurs, en dépit de toute perspicacité, il ne leur eût jamais été possible de prévoir alors ce que serait Pasquin vers 1550 et plus tard.

Peu à peu cet élément satirique et populaire dut s'introduire môme dans la fête «lu c2~> avril. En 1510 déjà, quelques Romains protestaient en italien contre la rhétorique :

( !he ihi«»\ :i c'ô, ter quaterque pedanti ? Forse credete ^i;i un j » 1 1 1 1 : 1 1 - i « * 1 1 « »

D;i Lmparar? ma questo bastoncello* So \i farà tornar a far li guanti.

Ou encore :

Ma gitene nel fin me

À Lmparar a' pesci, o pazzarelli.

Perché qua a Roma questo letterume

Appena si conosce tanto e poco,

Corne lucciola quando è innanti al lume.

Cf. Gnoli : op. cit., 21 et 22.

De la même année 1510, nous avons une vraie satire en italien :

Hercul, già da tua maza et brava mano Varii monstri gustorno amara morte : Hor qua richiede uno huom di te più forte, Tanti Cerbari pasce in Vaticano !

Cf. Morandi, CLI.

Dans une étude récente, à laquelle j'ai déjà fait allusion, M. Pèrcopo nous communique diverses pasquinades, dont deux sont certainement du 25 avril 1514 ou 1515 :

Voici la première (elle est de Antonio Lelio) :

Rome in magistrum Pasquinum.

Non ha Papa Léon tanti parenti,

ne figli Anchona, el Grassi o el Fratacino. ne ducati Strigonia o el Sodorino, ne Sanctiquatro fa tanti instrumenti;

non ha San Georgio tanti paramenti, ne tanti bravi tien San Severino, ne ha tante reserve el Surentino, ne sgomfia Santa Croce tanti venti ;

1 Pasquin était travesti, cette année-là, en Hercule; « bastoncello » désigne la massue.

ne tanti can Corner, Ragona o Siena

non han ; ne tante lite fa el Grimano.

ne tante burle fece mai el Bibiena ; ne tante argutie scioehe el Gornetano.

ne fassi a Frara tante barbe a pena,

o tanti assorda el campanon Montano ; non ha fra Mariano,

tanti caprizi, o rabia el Thesoriero,

ne tante doglie el Vice Ganceliero ;

ne contra un forestiero

usa tante braùre un romanescho,

ne fa tanti desegni el gran Todescho, hor con gesto canescho

chiachiere tante non ha un fiorentino ;

quanti hogi versi harà Mastro Pasquino î »

Le second sonnet est une réponse au précédent, mais si fade qu'elle ne mérite guère d'être citée. Cf. Giorn. Stor., XXVIII, 49-56.

En 1516, un poète dit à Pasquin travesti en Protée :

Ceruleis melius fuerat latuisse sub undis Ne spectanda tibi, Prothee, Roma foret.

Un autre parle de Rome :

Ubi nihil Est, quod non liât vi, prece, vel pretio.

Cf. Morandi : tarif. Dom. 1890, n° 52.

Une autre satire contre Léon X, de 1516, commence :

Pastor ut ambiguo Proteus dignoscitur ore:

• •î continue en traitant l<> pape de menteur, de tyran, etc.

Cf. Cesareo : "i>. cft., "29.

M. Cesareo nous avertil aussi (page 39) que dans le cod. Marcian. cl. lat., XII, 211, Sanuto a copié plusieurs satires violentes contre le pape et les cardinaux, sous le titre de: 6 Carmina 1518 ad Pasquillum non Impressa •>.

C'est aux environs de 1516 que se passa dans l'évolution de Pasquin un fait sur lequel il faul insister: Dans les premières années, on avait affiché les sa! ires à la statue, sans les lui attribuer ; elle jouait simplement le rôle d'une colonne d'affichage ; peu à peu cependant, sans doute en transmettant de vive voix les vers qu'on y avait lus le matin, on prit l'habitude de dire : « Pasquin a dit.... Pasquin prétend » de même que nous aujourd'hui: « Le Figaro raconte....» De fait nous trouvons dès 1516 : Respondet Pasquillus. — Pasquillus loquitur*. Et nous avons déjà vu (page 34, 8a) le vers :

Bisogna pur ch' io parta ogi, o Pasquino.

Voilà tout autant de faits, isolés, mais significatifs, auxquels M. Pèrcopo vient d'en ajouter un autre, de caractère plus général. En effet, son article déjà cité du Giornale storico 2 nous prouve que le poète romain Antonio Lelio a eu dès 1513 (au plus tard) une grande influence sur le développement de Pasquin. De lui sont les deux pasquinades déjà citées :

Da poi che Gostantin fece il présente,

(mars 1513), et :

Non ha Papa Léon tanti parenti,

(25 avril 1514 ou 1515).

De lui sont sans aucun doute trois autres pasquinades, de 1521, citées dans la Cortigiana :

Guoco è San Pier, s' è Papa un de' tre Frati. et :

Piacevi, monna Ghiesa bella e buona, Per legittimo sposo l'Armellino ?

1 Cesareo : op. cit., 35, 30.

2 Di Anton Lelio Romano e di alcune pasrjuinate c&rttro Léon X. Giorrt. stor. XX VIII, 45-91.

et :

0 cardinali, se voi fossi noi.

Che noi per nulla vorremmo esser voi. i

Et de lui encore sont très probablement deux satires contre Léon X.

La première du 25 avril 1519 ou 4520 :

Ad Leonem decimum de Martino Luthero.

Pasquinus in Cardinales Générales très.

Léon, che fa lo hyppocrita prestante

Egidio cardinal, se con 1' hebrea

e greca lingua, arabica e caldea

non monstra a Fra Martin, che 1' è ignorante ? Le sue Conclusion, quai 1' arrogante

Thomista Gaétan solver dovea

in Alemagna, quando ivi sedea

legato per excluder lo Imperante, e non lassar che un mastro in tenebria

scoprisse la ignorantia de tua corte,

che fonte de dottrina esser devria ?

E quel che a' Zocholanti âpre le porte.

che di se ha fatto honor e simonia,

perché non vien con Scoto in campo forte ? O christïana sorte,

che? 1 papa, cardinali e' 1 Concistoro

non san quai de la Ghiesa sia el thesoro ! Non dico argento o oro ;

che quel ben sanno, e in quel han posto fede,

e )>iù che Ghristo ognun adora e crede! Ma sciai dove prociede

che si fa[n] l'ignorante, el muto e* 1 Bordo '

Perché san che tu seicieco <> balordo!

Hor piglia un bon ricordo

per farli pronjpti a disputar con quello :

fàlli frati tornar, tolgi <il capello ! »

i < r pèrcopo, i»;i^r'' 80. Dans La collection <i<v M. Ross! : Paxquinate ,///'.!.. lei n" \iv, \\i\, \\\\i. M. Rossiei surtout M. Lu lio attribuaient ;i torl cet troll latifeià L'Arétin; m. GnoU fut Le premier I mettre la chose en doute. Oiorn, stov, \ XII,

La seconde du mois de décembre 1521 :

Roma loquitirr. Sonetus,

Quando da un grave e periglioso affanno, da proceloso mar, da pruni o sassi, con più fretosi <i men turbati passi lo errante peregrin fuge un grau danno :

l'horribil caso, el giorno, el niese e l'anno in carta o in pietra par che sculpto lassi a un nume. a un divo, ove la gente passi, col cor contrito, senza flele o inganno.

Io, che non solo un periglioso intoppo, ma mille, e più, fugito haver conosco, con questo a tuto el ciel le gratie rendo ;

dopoi che' 1 ladro, el florentin, el losco, il Medico Léon, rapace troppo, libéra e solta mi lasso morendo î

Cf. Pèrcopo iGiorn. Stor. XXVIII, 56, 57, 58 et 76.

Il est clair qu'Antonio Lelio doit avoir écrit bien d'autres satires encore, perdues ou non retrouvées ; on l'associe souvent à Pierre Arétin :

ou :

Non Anton Lelio, ne Petro Aretino.

Che fian poi savii Antonio e r Aretino,

che per ogni cammino, van di notte attaccando la canzone :

Pietro nel Borgo, e Antonio in Parione,

ou encore :

lo non son ne Marphorio, ne Pasquino, ne Lelio o alcun di roman poeti.

Cf. Pèrcopo : Giom. Stor. XXVIII, 63, 64.

Mais M. Pèrcopo a raison de dire — en opposition à M. Rossi et surtout à M. Luzio, qui faisaient dépendre uniquement de r Arétin la transformation de Pasquin — c< che la

« trasformazione di maestro Pasquino di accademico in sati- « rico si debba principalmente al letterato romano Antonio ce Lelio;... che nel 1517, quando l'Aretino venne a Roma, « essendo già avvenuta da molti (?) ailni la trasformazione, « Messer Pietro, oltre che nonautore di questa, è da ritenersi « quale un semplice imitatore di Antonio Lelio. » (Pages 76 et 77.)

Il est inutile et surtout imprudent de vouloir trop préciser la date de cette transformation ; on pourrait peut-être, il me semble, prendre les années 1515 et 1516, mais à la condition de ne pas s'y attacher trop rigoureusement [ . Le phénomène pourrait se résumer ainsi :

La personnalité de Pasquin est allée se dessinant de jour en jour avec plus de netteté : grâce à sa position centrale et grâce à la pompe du 25 avril, il a d'abord relégué dans l'ombre tous les autres lieux d'affichage ; puis il s'est simplifié lui-même : la satire populaire qui était un besoin de l'époque, devait avec le temps l'emporter sur la rhétorique qui n'était qu'un jeu d'écoliers et de pédants.

Ce résultat définitif se manifeste nettement à la mort de Léon X, advenue le lcl* décembre 1521. Ce fut alors une explosion violente de douleur chez les uns, de joie haineuse chez les autres. Les rancunes, les malignités, les inquiétudes s'épanchèrent librement en des centaines de pasquinades. Parmi ceux qui suivirent avec un intérêt passionné les délibérations du conclave, on remarquait surtout Pierre Arétin, le protégé du cardinal Jules de Médicis, et établi à Rome depuis 1517. On sait que le conclave élut Adrien VI. le théologien sévère, ennemi des lettres et des arts : ce choix fui accueilli à Home par des sifflets, des hurlements et des imprécations. <x Pasquino è stato in gran faccende », écrit-on

1 m. Morandl avait «iii : dès i:,ni : et m. Gnoli avait répliqué : p;iv avant mm. LubIo el Roisi proposera ni : vers 1521; Les derniers auteurs -'•ut pour Les environs <i«' 1515. L'spérona que tout le monde finira par -<i e d'accord*

de Rome ', el c'est précisément sous le nom de Pasquin que

Pierre Arétin composa [es laineux sonnets que M. Rossî a publiés-. En s'approprianl ce nom déjà célèbre, l' Arétin prétendait en quelque sorte personnifier la satire. Quelques contemporains identifièrent même l'Arétin avec Pasquin (sans oublier toutefois Antonio Lelio), comme si, à côté de lui. personne n'eût plus osé manier l'épigramme. Mais dans la réalité il ne pouvait en être ainsi: l'Arétin n'aurait pas pris le nom de Pasquin si celui-ci n'avait pas eu déjà le renom de satirique ; et s'il est indubitable que l'auteur des Sonetti lussuriosi fut la plus méchante langue de son siècle, -erait pourtant une grosse exagération que de croire que les Romains, de peur d'empiéter sur son domaine, aient réprimé un seul jour la satire qui naît spontanément sur leurs lèvres3.

Dès 1521 du reste, la période plus ou moins obscure des origines de Pasquin est définitivement close, et je m'arrête ici. Il y a deux points de la question toutefois dont je n'ai rien dit encore ; chacun d'eux mériterait une soigneuse monographie. Nous n'en parlerons que très brièvement.

C'est d'abord une question de forme k : les satires en latin étaient une simple imitation de l'antiquité; mais la satire populaire, en italien, dans quel moule se coulait- elle cle préférence? Elle a dû tâtonner d'abord ; puis elle a trouvé sa forme idéale, la plus appropriée à son but dans le sonetto candato de Burchieilo, Bellincioni, Matteo Franco, Antonio

1 cf. Rossi : Pasquinate cli P. A., page XIX. C'est une étude précieuse, inépuisable en renseignements sur la Rome du Cinquecento.

2 Voyez aussi l'appendice de Pèrcopo : Giorn. stor. XXVIII, 78-91.

8 Je n'entre pas dans la biographie de l'Arétin, et me contente de faire remarquer aux trop nombreux admirateurs du livre de Gauthiez le compterendu de M. Luzio dans la Nuova Antologia, 16 janvier 1897. M. Pierre Gauthiez a publié un volume intitulé : V Italie ûû XVIe siècle. L'Arétin (Hachette 1895), ouvrage aussi superficiel que prétentieux, qui fourmille des erreurs les plus grossières. L'auteur ne comprend pas même l'italien.

4 Ce qu'on a écrit jusqu'à présent de plus complet sur ce point spécial sont les quelques pages de M. Cesareo, op. cit., 20 ss.

C tmmelli (detto Pistoia) et nous verrons bientôt Belli s'approprier cette forme du sonnet et la pousser jusqu'au plus haut degré de perfection1.

C'est ensuite la question de savoir si Pasquin a servi les intérêts de la Réforme, ainsi que le prétend M. Morandi. Il faut d'abord, avec M. Gnoli et d'autres, distinguer bien nettement le Pasquin du Palais Braschi du Pasquin luthérien (Pasquinus exsul, marranus, peregrinus). Le second est postérieur au premier2; il ne s'est jamais confondu avec lui ; pourtant, ils sont certainement cousins germains : l'identité du nom repose sur cette parenté des esprits. Avec les quelques documents que nous avons en mains, nous sommes déjà en état d'affirmer que le Pasquin de Rome n'a pas ménagé les papes, dès les premières années de son existence : cependant (et cela est bien dans le caractère italien3) il s'est contenté en général d'attaques toutes personnelles, portant sur des faits concrets; il ne s'est guère élevé à l'expression d'un principe général ; il n'a pas combattu la papauté ; cela n'aurait pas été dans ses intérêts. Peu à peu seulement, lorsque des milliers de scandales eurent soulevé des milliers de satires, il s'en dégagea nécessairement l'idéal d'une morale et d'une politique meilleures.

1 Belli emploie, il est vrai, presque exclusivement le sonnet simple de Il vers, mais il a aussi quelques exemples du sonetto caudato.

2 Le premier sonnet qui fasse mention de Luther est celui que noua avons vu à page 10 : « Ad Leonem decimum do Martino Luthero » : il est contraire au réformateur; de même les vers de la collection de 1521, citéa par M. Gnoli (op. cit., 53) :

in Martinum.

[nsanis, démens, contortaque cornu;» Laadent

Te qui laesisti pontificale decus.

et d'autres encore.

* a l'heure ofi j 'écria ces Ugnea pour L'imprimeur (février 1897) Lea étudiants de P Italie entier «• iodI en grevé depuis Bix jours; Us sifflent les recteurs, plusieurs journaux et.... le ministre. Leurs ordres du jour se rapportent a quelques faits précis, isolés; mais pas un étudiant, pa journaliste, pas ua professeur o'a encore pris la parole pour demander une réforme organique <ie tout l'enseignement universitaire I

Quelques mots sur la satire jusqu'à nos jours.

M. Morandi, dans son introduction aux oeuvres de Belli, a résumé l'histoire de Pasquin jusqu'en 1870. Il faut espérer qu'un jour on publiera une étude complète sur cette littérature des pasquinades, une étude qui apporterait une précieuse contribution à l'histoire telle que nous la comprenons aujourd'hui, non plus l'histoire des rois et des guerres, mais celle des innombrables détails qui font la vie des individus et des masses, et qui préparent insensiblement les grandes révolutions politiques, intellectuelles et morales {.

Pendant trois siècles, la papauté fut battue en brèche dans chacun de ses représentants, le clergé dans chacun de ses membres, le catholicisme dans chacune de ses mystifications. De 1731 2 à 1778, Pasquin a eu pour allié un certain Voltaire, dont les gens bien pensants de notre époque parlent à peu près comme ceux du Ve siècle parlaient d'Attila le fléau de Dieu. Peu après, un souffle étrange passa sur l'Europe, un souffle de justice et de liberté. Les armées françaises entrèrent même à Rome et y portèrent le nouveau catéchisme des droits de l'homme.

Or, il est permis de porter sur Voltaire comme sur la Ptévolution française un jugement sévère ; bien plus, on peut, en de sages traités d'édification, réfuter brillamment ces « erreurs »; on peut même les ignorer, mais nul ne saurait

1 On lira avec profit, mais avec prudence aussi, le livre de Mary-Lafon : Pasquino et Marforio. Voyez la bibliographie.

2 Date des Lettres philosophiques. J'aurais pu citer déjà celle de 1722 : Le pour et le contre.

se soustraire à leur influence. Qu'ils le veuillent ou non, tous ceux qui sont nés depuis 1790 ont porté dans leur chair quelque chose que les pères n'avaient pas.

En 1831, les cardinaux portèrent au trône pontifical Grégoire XVI, qui devait entreprendre et entreprit réellement de faire oublier au peuple de Rome tout ce qui s'était dit et fait depuis trente ou quarante ans ; on ne négligea dans ce but ni la corruption, ni la prison, ni la torture, ni le bourreau. Raconter ici le pontificat de Grégoire XVI, ce serait anticiper sur les chapitres IV et V de mon travail. A l'époque troublée, mais généreuse et ardente de la Piévolution. à l'épopée de Napoléon, succédait depuis 1815 une époque de réaction brutale et idiote, une politique sans grandeur. On essayait d'« abêtir » les esprits ; il était trop tard ; les esprits se regimbaient : la satire était chaque jour plus âpre et plus sérieuse.

En ce temps critique, où l'orage menaçait, un des fils de la nouvelle génération a résumé pour ainsi dire l'œuvre séculaire de Pasquin, mais en lui donnant une perfection de forme et une profondeur d'idées inconnues jusque-là. Vers 1500, Pasquin parlait le latin mieux que l'italien : vers 1830. Belli s'empare du dialecte populaire, du plus pur romanesco. et sans en violer jamais la spontanéité, il le coule en de merveilleux sonnets. Au XVIe siècle, la satire est plus méchante que sincère ; on y devine, il est vrai, les réelles souffrances du peuple, mais plus souvent encore des intérêts mesquins et de basses jalousies de courtisans: la satin' de Belli est autrement austère, autrement vraie ; au lieu d'insultes : des faits pris sur le vif, huile la vie intime d'un peuple, une misère, une ignorance, une corruption si lamentables, que le cœur s* emplit de pitié pour ces pauvres gens, et de haine contre ceux qui ont préparé sciemment un tel avilissement et qui l'ont exploité.

Depuis ixio. la satire ne s'est pas tue à Rome : les miniset certains députés y sont seuls à croire que « tout va

bien». Le peuple a de bonnes raisons pour croire le contraire. Seulement la satire a changé «le forme : Pasquin <isi remplacé par des journaux, tels que l'inimitable Don Chi* ciotte, Il Folchetto, el eu dialecte le Rugantino, VOrazzio Côccola '. Hors de Home, citons le Pappagallo^ le Pasquino (à Turin). Il serait intéressant de comparer tous ces journaux avec le Journal amusant et les caricatures de la Semaine comique dans Y Illustration, avec lesFliegendc Blàtter, le Nebelspalter, ou avec le Punch. Ces productions sont moins futiles qu'on ne le croit généralement; on en dégagerait aisément quatre types d'esprits très différents. Constatons du moins (le fait a son importance pour juger les pasquilles et les sonnets de Beili) que l'Italien n'est pas spirituel dans le sens où l'entend le Français ; il est sérieux, âpre ; sa « pointe » vibre et s'enfonce, comme ces flèches barbelées qu'on ne saurait plus retirer de la blessure.

Giuseppe Gioacchino Belli.

Page 1