III. I IN
Essce in giardino in buttasû e ppianelle, A ppijjà *n;i bboccata d'aria fina.
Ll, ilegato co' ccerte catenelle, Sce tiè un brutto uscellaccio <1<4 rapina, El ddrento a una ramata, ana ventina O ddu' duzzine ar più de tortorelle.
Ghe ffè er zant' omo! ficca drento un braccio, Pijja 'na tortorella e la conzeggna Elidenno tra le granfie a l'uscellaccio.
Tutto lo spasso de Nostro Siggnore È de vedè cquela bbestiaccia indeggna Squarciajje er petto e rrosïcajje er core.
(IV, 219). i
Belli n'apportant point de « document » pour l'authenticité du récit, on pourrait l'accuser de simple calomnie; cependant, il faut se rappeler que « l'invention » n'était point dans le caractère de ce collectionneur de menus faits, à la conscience si minutieuse et quasi timorée. Du reste, même si ce récit n'était qu'une espèce de synthèse géniale, un symbole des souffrances endurées par le peuple, il serait encore profondément vrai, et ceux-là s'en convaincront qui auront la patience de suivre jusqu'au bout l'exposé d'une quantité de petits faits qui, bien que fort divers, convergent tous vers un même résultat : « Oui, mauvaises langues, oui, « je répète que Notre Seigneur est un homme..., c'est-à-dire « un pape au cœur bon; je le répète et n'en rétracte rien. (( N'entendez-vous pas ce qu'il promet ? Ne voyez-vous pas
1 Quand le pape a dit sa messe le matin, et qu'il a rempli les très saints boyaux, il s'en va au jardin, en robe de chambre et pantoufles, à prendre un peu d'air pur. — Il y a là, attaché à une chaîne, un vilain oiseau de proie, et, dans une cage, une vingtaine de tourterelles. Que fait le saint homme? Il fourre le bras dans la cage, prend une tourterelle et la met en riant, dans les griffes de l'oiseau de proie. Le plus grand divertissement de Notre Seigneur est de voir cette vilaine bête lui ouvrir la poitrine et lui manger le cœur.
ce la tristesse peinte sur son visage? et avec quel amour, « quand Dieu le veut, il rend justice? » d
Si, er zir piascere è de senti cchi strilla ; Ma ddisidera er maie de la ggente, Pe' addoprà la vertu de compatilla.
D'ailleurs, est-il si difficile de savoir si le pape nous aime ou non? Il suffit de lire ses édits... « Qu'il nous veuille du « mal, je ne puis pas le dire ; en tout cas, ça n'est pas sur ses « édits. Oui, certes, il nous veut du bien, un bien immense ; « seulement, voilà, c'est un amour de pape )) (IV, 241).
Le pape est un homme de chair tout comme nous ; il faut qu'il vive, qu'il mange.
Paga poi lavatura e stiratura, Lumi, vestiario, spie, preti d'ajjuto, Stalla, e ddu' fronne de villeggiatura - ;
Corn' ha da vive er povero siggnorc ?
Manna un editto, e ddisce : « Ho rrisoluto, Popolo mio, de rosicatte er core ».
La villégiature habituelle des papes était à Gastel Gandolfo, sur les bords du lac d'Albano, et Grégoire XVI faisait de fréquents séjours sous ces beaux ombrages, à des moments où son peuple bien-aimé souffrait la famine, en suite delà sécheresse3. ((Gomment! en un temps de si grands oc malheurs, où pour nous c'est un crime que de rire, le
i\ ici le sens, Ironique, de « far le vendetta ». 1 i n peu <ie villégiature, comme on dit : deux feuilles de salade.
1 Tanto, o ppiove o nun piove, er râpa maggna.
!•; cquanoo maggna er Papa, o ce poi
Me pare un' Lnzolenza st1 Lnterreeee
De chiede l'acqua a Ddio pe' mmaggnà anoi,
(in. 118), Voj ez encore [II, 38 ; V, B4, 116,
« pape, qui se prétend si affligé, va passer l'été à Caste] ci Gandolfo*? Romains, profitez de la leçon, et comprenez ce enfin que tontes ses singeries ne sont que des mensonges c d'avocat » (III, 144).
En réalité, la misère du peuple fut très indifférente à Grégoire; il se tachait même quand on lui en parlait1, et la peur seule lui arracha quelques distributions de pain. Par exemple, lors de la famine de 1837 provoquée non plus par la sécheresse mais par des pluies torrentielles 2 : le désespoir de la masse faisait craindre une émeute ; déjà (le 18 mai) le carrosse de Grégoire avait été arrêté aux cris de « pane e « làvoro 3; or le jour de la Fête-Dieu (25 mai) le pape devait marcher à la tête d'une procession à Saint-Pierre ; que faire pour éviter tout incident? on attira le peuple du côté du Golisée par une distribution de pain 4, et dès le matin du 27, le prix du pain fut baissé d'une manière générale5, car il importait de ne pas s'aliéner les sympathies de certaine populace papaline.
Dès les premiers jours de son pontificat, Grégoire ne cessa pas de trembler 6 et sa couardise de vieux viveur devint quasi proverbiale7. Le sonnet suivant est très populaire :
Notte addietro, ar quartier de la Reale De San Pietro, le scento sintinelle Strillorno air arme/ e a lo strillà de quelle Er tammurro bbatté la ggenerale.
2 En 1834 on eut de nouveau la sécheresse; mais cette fois encore le grand souci du pape était ailleurs : il fallait repourvoir treize sièges de
'cardinaux vacants ! III, 33-1.
8 On sait qu'en cas de danger les papes pouvaient passer directement du Vatican au château Saint-Ange, par le corridor que construisit Alexandre VI. Cf. V, 290.
Pènzete er Papa! Bbutta l'urinale, E in camiscia, e ssi e nno cco' le sciafrelle i, Va a li vetri; e cche vvede. Raffaelle ? Passa immezz' a ddu' torce er Prencipale B.
Cor naso mezzo drento e mmezzo fora 3,
Ghé ttanto inzin' a cqui llui sce s'arrischia,
Fà allora : « Eh bbuggiarà! ppropio a cquest' ora! »
Povero frate! è ttanto scacarcione *, Ghe ssi una rondinella passa e ffischia, La pijja pe' 'na palla de cannone.
C'est que les temps étaient orageux ; la sécheresse, l'inondation n'étaient que des hasards qui n'eussent point inquiété un gouvernement normal, tandis que celui des papes sentait s'effondrer finalement le sol tout entier; les partisans du Vatican se recrutaient dans la lie de la population 5; le popolino honnête et la bourgeoisie inclinaient de plus en plus vers le libéralisme ; le moindre incident devenait donc aisément un gros péril ; en 1837, au carnaval, on jugea prudenl d'interdire les masques et dominos6. Pour consoler le peuple, on lui fit rendre les menus objets déposés au Mont-de- Piété7 ! Cet acte de charité (?) se fit, selon les uns, aux frais du pape; selon les autres, aux frais de l'État, c'est-à-dire en dernier ressort aux frais du peuple lui-même. — Ce fut la peur aussi, bien plus qu'un sentimenl d'humanité, qui em-
1 En pantoufles. Le pape allait se mettre au Lit.
1 Le viatique qu'on porte aux mourants. Voyez page 203.
1 Qu'on se Bouvienne «lu graud uezde Grégoire,
1 Peureux.
■• n. -ii, 66,
7 v, lô. Chaque pape, ;• Bon avènement, faisait rendre if- ubjets nu- ou Le peuple spéculait la-de m I Grégoire XVI, par contre, ne s'était informé ■< cette habitude, ce qui lui attira <i<- vifs reproches a.' la part dea spéculateurs déçus, m. Yi .
pécha Grégoire de sévir trop cruellemenl contre les libéraux, an grand déplaisir dos « sanfedisti » fanatiques '.
Assoiffé de jouissances matérielles2 : d'une intelligence el (Tune culture médiocres3; réactionnaire étroit, il ne connut jamais l'enthousiasme, ni la pitié4, ni la charité. Pour remédier à la misère, il ne songe ni à diminuer les impôts, ni à punit' les malversateurs, ni à donner du travail ; non, il fait l'aumône d'un peu de pain ou... promulgue quelque édit sur le jeune! oc Vous me dites qu'il pense peu à nos misères: et « vous parait- il, pardieu, qu'il y pense si peu, s'il élargit les a mailles de la conscience ? » (V, 265).
Dans ses proclamations, le pape s'intitule à la vérité « le « serviteur du peuple », mais n'est-ce pas une cruelle ironie?
Der chiamà sservitore chi sse sazzia, E ppadrone chi ha vvote le bbudellaf
Certes ce peuple a de grands avantages; il obtient indulgence plénière rien qu'en baisant les santissimi piedV0^ mais
1 III, 107. Voyez là-dessus le chapitre v.
8 Outre tous les sonnets déjà cités, voyez encore V, 217 et 218 : le pape qui s'endort lourdement à Saint-Pierre, enfoncé dans ses coussins.
3 Cf. IV, 416 : une fine ironie sur le pape au milieu des fouilles du Forum ; il s'écrie :
« Bber bùscio ! bbella fossa ! bber grottino ! Bbelli sti serci ! tutto quanto bbello ! »
La turba, mezzo piano e mmezzo forte,
Disceva : « Ah ! sto sant' omo ha un gran talento !
Ah! un Papa de sto tajjo è una gran zorte ! »
Flatterie du reste plus excusable que les flagorneries des journaux offl deux d'aujourd'hui (même en république) qui relatent les jugements artistiques de quelque souverain.
4 Kn 1832, Grégoire adressa au czar Nicolas une lettre dans laquelle il condamnait et reniait pour ainsi dire les malheureux Polonais; plus tard, il regretta cet acte, et en 1845, lors de la visite de Nicolas à Rome, le pape intercéda vigoureusement en faveur de la Pologne (« l'unico nobile atto di Papa Gregorio » dit M. Morandi); mais le mal était fait. Cf. V, 202 et les notes.
5 II, 157. Sur l'abus de ce santissimo, cf. V, 3. Ailleurs un brave homme
encore faut-il payer, indirectement, sous forme de pourboires1 ! Sans doute le pape a d'excellentes intentions2, il est bon diable, (( et s'il tond ses brebis, c'est qu'il a besoin ce de leur laine ».
Lui fratanto fa er maie : e doppo, er bene Vierà, ccor tempo. E nnun zarias ppiù sturbo D'avé pprima li gaudi e ppoi le pêne?
Grégoire n'est pas même honnête ; il garde pour son usage personnel et pour celui de ses favoris certains bénéfices du Loto qui devraient être répartis entre les pauvres gens4. La médisance prétend aussi que certains fonds destinés à l'église de Saint-Paul n'ont jamais quitté le Vatican 5.
Pour toute consolation, le Romain a la satire.
Che ddanno fa la caristia, sor Gui, Oggniquarvorta er Zanto Padre è ssazzio ? A l'abbonnanza chi cce mette er dazzio ? Nun è llui capo e nnoi li membri suri?
Fatt' è cch' er zor Orazzio e ttoperazzio Da lui sempre arincipieta « : per cui Quanno er pane che ce' è, bbasta pe' llui, Bbast' a ttutti e Ssignore v5 aringrazzio.
proteste de ce qu'on ne fasse qu'une génuflexion devant le Saint-Sacrement et trois devant le pape : m, 171. — Voyez aussi page 803 de cet ouvrage.
8 Sarebbe. — Ne serait-ce pas plus ennuyeux d'avoir d'abord Le plaisir et puis les peines ?
5 n, 17. — Grégoire eu proie a de graves embarras financiers (voyes chap. V), lii un emprunt auprès de Etotschild, el le peuple lui reprocha amèrement de s'être fait juif : II, 853; iv, 199.
.. m cuncta nostra oratio et operatio a Te semper <>>> <i>i*>t », menl d'une prière très usitée, < l'est une forme de plaisanterie très aimée «lu ftomain : il répète, d'un air grave, des paroles latines, en les estropiant terriblement (,t en leur donnant hardiment un sens quelconque, Indéiim.
La Santa Gchiesa è ccome er corp5 umano. Ha La testa, la bbocca, er gargarozzo ', Li su* piedi, er xu" torzo e l<i su'mano.
lo lo provo in me stesso er paragone,
E sso cche cquanno La mi' t«vsta ha et tozzo *,
Le gamme mie so' sverte e ccontentone.
Un autre rêve d'être pape et
Poi me pareva d'avé ccento bbraccia,
Novantanove pe' ttirâ cquadrini
E uno pe' ddà indietro carta-straccia 3
Mais plus encore : ce pape ne connaît pas même la justice. D'abord, pas d'audiences publiques où les sujets pourraient protester contre les violences subies 4 ; pour avoir une audience privée, il faut l'acheter à force de pourboires5, et s'engager formellement à ne pas parler d' « affaires », c'està-dire de réclamations 6.
Iddio nun usa De senti le raggione de chi mmore, E lo manna a l'inferno a bbocca chiusa.
Cusi in terra er Vicario der Ziggnore Fa cco' li vivi; e nnun intenne scusa Da ggnisuno, ossii ggiusto o ppeccatore.
1 La gorge.
2 Ce qu'il faut pour vivre.
3 Du papier sans valeur.
1 v, 317. — Si par hasard le pape accorde une grâce, c'est pour ainsi dire à l'aveuglette, en masse, sans s'inquiéter de la culpabilité ; par exemple lors du jubilé de 1832. De pareilles amnisties ne sont pas un acte de bonté, mais tout simplement un moyen de se rendre populaire en certains milieux. Voyez IF, 259.
6 III, 168. — Sur la justice proprement dite et les tribunaux, voyez chapitre V.
Dans l'entourage immédiat du pape on vole impunément. « Ohé! il y a du grabuge au Palais ! Le Saint Père a décou- « vert que le majordome, qui pour le reste est un honnête (( homme, a les doigts un peu longs... Qu'a fait le pape, qui « ne manque pas de cervelle? Il a dit deux mots en arabe au « Consistoire et lui fera donner le chapeau rouge » (III, 395 )1.
Sa Sainteté elle-même ne craint pas au besoin de donner un croc-en-jambe à la justice 2.
Bref, il n'y a rien à espérer :
Si er Papa fussi un pescator de rete E pportassi da se la naviscella, Se poteria 3 sperà ssù a la Cappella Quarche ppostuccio pe' cchi ha ffame e ssete.
Ma. ffratèr caro, er Zanto Padre è un prête, E ttiè ar culo una seerta caccarella S Ghe ppe' noàntri ggente poverella Le su' funzione so' ttutte segrete.
Tu accostete a uno sguizzero 5 papale.
E tte dà in petto un carcio de libbarda <\ Che tte fa ttommolà ggiù ppe' le scale.
La carità ccristiana è una bbusciarda.
Cqua cchi ha, è; e cchi nun ha, Ppasquale, Ar monno d'oggidi tnmanco se guarda?.
C'est le règne du favoritisme : « Un bon souverain a mille « moyens divers pour pourvoir aux besoins d'un sujet fidèle.
1 il s'agissail de Monseigneur Constantin Patrlzi, créé cardinal le il juillet i
' i\ , 804j :| si potrebbe,
* L'orgueil,
• 3\ izzero,
■• La hallebarde.
Lui 'i111 ;| ,1'' l'argenl existe; celui m111 Q*en :| pas, ou ne le regardi léme. Le proverbe <iif : Ohi 'i<< >■: <• cchi >n'<t /"', n^,
m 11 peul en faire un Camerlingue de Fregnano4, ou lui c donner à ferme le vinaigre el le Bel2; Il peul l'envoyer ce par le monde à moucher les chandelles. Regarde le mari « de la belle Catherine : ils lui oui trouvé un emploi à trente l écus par mois, el avec ça une calèche cl un cheval, pour c< aller voir chaque matin au Palais s'il fait chaud ou froid » tll, 209).
Sous Léon XII, le grand favori était un certain Pietro Fumarolli, une franche canaille; sous Grégoire, cefutd'abord Paolo Massani, une créature du cardinal Bernelti (secrétaire d'État) 3, puis enfin le fameux Gaetanino!
Gaetano Moroni4 fut d'abord le barbier de Grégoire, alors que celui-ci n'était encore que cardinal; puis il devint premier valet de chambre, et enfin confident intime, prélat, presque accablé de faveurs et de décorations; c'est lui qui, en 1832, fut chargé par Grégoire de porter la rose d'or à sa destination5; naturellement, il accompagnait le pape dans tous ses voyages 6, et il ne sera pas inutile de rappeler que ce barbier avait une femme qu'on dit avoir été belle 7.
Naturellement, avec un tel état de choses, les défenseurs du pape ont une position difficile, et leurs plaidoyers sont le plus souvent d'une étrange ironie.
On dit que le pape est paresseux ; c'est une calomnie infâme.
1 Allusion obscène intelligible à quiconque connaît le dialecte romain.
2 Allusion à l'enrichissement scandaleux des fermiers; « vinaigre et fiel » par manière d'amère ironie.
4 Voyez III, 135 et la note 13. — Sur (( Gaetanino « (c'est ainsi que les Romains rappelaient), voyez encore : III, 148, 175; IV, 20; V 41, 313. — Rappelons que Moroni, cet étrange x^rsonnage, est l'auteur ou plutôt le compilateur du «Dizionario Ecclesiastico ». — La protection du pape s'étendait jusqu'au frère de Gaetanino : III, 300.