Pie IX
Les derniers sonnets en dialecte de Belli sont du mois de mars 1847 2, c'est-à-dire que notre poète s'est tu dès les premières hésitations de Pie IX et les premières impatiences des libéraux, vingt mois avant l'assassinat de Peilegrino Rossi et la fuite à Gaëta ; le bourgeois égoïste et peureux qu'il y avait en lui s'effraya des symptômes de la tempête que le poète avait contribué à déchaîner.
Nous n'avons qu'une vingtaine de sonnets intéressants sur Pie IX; notre source tarit brusquement, et je me garderai bien de puiser ailleurs pour suppléer à ce qui manque. Quiconque connaît un peu l'histoire de ces temps-là et le drame intime de Pie IX, goûtera la tragique ironie de ces vers, écrits par le poète à tin moment où l'Europe entière, dans un accès d'illusions enthousiastes, acclamail La papauté ci attendait d'elle la parole suprême de justice et (\r liberté.
Comme tant d'autres, Belli se méprit sur le caractère du pape et sur la possibilité (\r réformer avec douceur. Il sou-
1 Sur Grégoire, voyez encore : II, 840, 8>1, 848, 307, lOOj III, 840;
IV, 144, 81 : V, 131, i 16, 147, 172 ; VI. L37,
2 il en esl un encore du 81 février U 19, mais 11 appartient à La caté-
lonnets « personnels » et est adressé à Christine Ferretti, Bile au poète Oiacomo Perretti, ei (lancée au m-> <i<' Belli, Cirot
linl Pie IX avec énergie contre les derniers fidèles du défunl Grégoire; el pourtanl ceux-ci avaienl raison, à leur point de vue, quand ils s'entêtaient dans la réaction et accusaient le libéralisme de préparer la Révolution el la chute de la Papauté temporelle. L'heure fatale avail sonné. A un demijlècle de distance, aujourd'hui que celle, époque esl dose e1 bu' une autre commence, on pourrait peut-être tirer quelque enseignement de ces choses passées; mais les politiciens ont-ils jamais su ce qu'est la philosophie de l'histoire*? Dans une mêlée confuse d'égoïsmes et d'illusions, les uns soutenaient un régime condamné et pourri de vices; les autres, uovaleurs timides, maladroits, fondaienl l'avenir sur quelpies paragraphes de lois: on essayait, on talonnait, on [jrgotait; surtout on hésitait devant l'inconnu! Mais cette t'ois encore, comme tant d'autres, l'histoire se fit malgré les politiciens; elles germaient partout ces « idées » que la nécessité développe jusqu'en leurs dernières conséquences; elles grandissaient et se faussaient dans les esprits incultes, dans les âmes aigries et crédules. Le peuple, toujours exploité, s'exaspérait; et comme il est aussi toujours prompt à l'espoir le plus extrême, tout en fourbissant ses couteaux, il roulait dans sa cervelle, pêle-mêle, des songes où le sublime se mêlait au brutal, la vengeance à la justice, l'anarchie sanglante à la liberté et à Rome république, derrière laquelle il voyait confusément surgir Y Italie!
Le Conclave qui porta au trône Pie IX (Giovanni-Maria Mastaï de Sinigaglia) * se réunit le 14 juin 1846, et l'élection eut lieu deux jours après, le 16. Dès les premiers jours, le nouveau pape se gagna les cœurs par ses manières simples et débonnaires.
Sto Papa che ce' è mino 2 rride, saluta,
È ggiovene, è a la mano 3, è bbono. è bbello. . .
* A présent.
D'abord facile.
ou encore :
Quanno te guarda lli cco' cquel' occhietti, Go' cquella su' bboccuccia risarella, Nun te senti arimove le bbudella ? Nun je daressi un bascio a ppizzichetti ?
Dès la fin de juillet 1846, Pie IX institua des audiences publiques afin de se mettre au courant des besoins du peuple1; il alla même jusqu'à visiter les pauvres et les malades, dans leur domicile 2.
On comprend quel enthousiasme soulevèrent ces actes généreux, si inusités de la part des papes; ce fut une explosion de joie, un délire ; de la part du popolino et des libéraux : des espérances exagérées que Pie IX ne pouvait pas réaliser; de la part des Sanfedisti : un redoublement de haine, de calomnies et de sinistres prophéties. Le pape se trouva bientôt a entre l'enclume et le marteau » 3, faible, hésitant, facile à effrayer, défaisant aujourd'hui ce qu'il avait fait hier 4. Les uns lui reprochent les réformes les mieux intentionnées et même les plus innocentes 5; les autres au contraire lui conseillent de procéder avec énergie, de chasser de leurs emplois toutes les créatures de Grégoire0; d'autres encore le poussent à sévir contre les jacobins trop impatients7 ou l'encouragent dans sa timidité en disant :
8 « A la troisième supplique, voila qu'un soir elle entend la sonnette à la porte; elle ouvre et voit deux abbés, run grand et beau, l'autre plus petit et gracieux. Alors le premier, très gentiment, la salua en ôtant son Chapeau : « Etes-vous, dit-il, la veuve..., celle qui espère... » Mais tandis que l'abbé parlait avec tant de douceur, voilà qu'une des fillettes s'écrie: « Maman, c'est Pie Neuf ! i Que veux-tu, cette pauvresse en est presque morte de l'émotion » (v, 1 12).
:> < T. v, 878, à prop<»s des compétences du Sénateur, et V, 34t», a propos du système de la division des heures, el v. 373, sur la réforme des tribunaux,
E in quant' a Ppapa Pio nostro sovrano,
Lassàmoje aggiustâ ccosa pe' ccosa.
Ghî vva ppiano, va ssano, e vva llontano.
El si les moines sonl mécontents, c'esl preuve que tout va bien2. Quatre mois de cette vie-là mil suffi pour faire maigrir le pape :
Santo-Padre, e indov' è cquel' alegria E cquele bbelle ganassotte :î ])iene, Ch' avevio prima? Vol mm state bbëne : Io ve vedo muta ffmosomia.
Le pauvre Pie IX, entre les jacobins d'une part et les cardinaux réactionnaires de l'autre4, ressemble à Jésus-Christ :
Cristo pe' li peccati univerzali Coinmattè cco' li scribbi e ffarisei, E Ppio, cascato in man de filistei, Tribbola co' pprelati e ccardinali.
Pio, corne Gcristo, ha la coron de spini, E vva a ffa YEcceomo s'una loggia 5 A 'na turba de matti e ggiacubbini.
E nun ze fidi lui de quer zubbisso D'apprausi e sbattimano e fliori a ppioggia. S'aricordi le parme e'r croscifisso.
(V, 364, 8 novembre 1846).
Je crois qu'on a le droit de porter sur Pie IX un jugement sévère; cependant il faut reconnaître qu'il a été surtout la victime d'un ensemble de circonstances dont lui n'était pas responsable ; il a sombré dans une tempête fatale où de plus
1 Cf. V, 362.
3 Les joues.
■> sur 1m loge du Quirinal, où il était appelé par lès acclamations du peuple.
forts que lui eussent sombré aussi; sa faiblesse, ses bonnes intentions n'ont fait qu'augmenter sa souffrance et ne lui ont été, en vérité, qu'une lourde couronne d'épines.