‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 6 sur 80 · La Vie · texte numérisé non relu

La Vie

Celui qui se promène dans les larges allées du Pincio voit se dresser à gauche et à droite les bustes de tous les grands hommes qu'a produits le sol fécond de l'Italie. Beaucoup de

1 VOrazzio Coccola a déjà sombré, ainsi que le Poèta. En mars 1897, on publiera probablement un Ghetanaccio de liorgo. Je parlerai de ces divers journaux et des poètes romains contemporains dans une étude spéciale.

noms connus rappellent au passant tout ce que la civilisation doit à ce beau pays ; par contre les noms inconnus, c'est-àdire oubliés, disent l'ingratitude humaine, quand on songe à ce qu'ils représentent de vertus et de talents. Derrière le petit casino où l'on prend souvent une « bibita » en admirant le coucher du soleil, au milieu même de l'hémicycle, on trouve le buste d'un certain G.-G. Belli, un inconnu pour presque tous ceux* qui passent là, le Bxdeker à la main ; il fut pourtant un des plus grands poètes de notre siècle 4.

Giuseppe Gioacchino Belli naquit à Rome le 7 septembre 4791 2. Son père, Gaudenzio, était employé de bureau ; condition modeste d'abord, puis brillante pendant quelques années ; sa mère, Luigia Mazio, était fille d'un banquier. — La famille Belli, dévouée au pape et à la maison royale de Naples, eut beaucoup à souffrir de l'invasion française et de tous les troubles politiques qui suivirent. La vie des parents et des enfants fut souvent menacée ; dévalisés sur les grandes routes, ils furent aussi exploités par des parasites, et quand le père, homme assez brutal et prodigue, mourut, en 1803, la mère avec ses trois enfants, enceinte d'un quatrième, fut indignement volée et abandonnée par les amis de jadis. Ce

1 La vie de G.-G. Belli a été racontée d'une façon aussi intéressante 411e complète par M. Gnoli, dans la Nuora Antologia de 1877-78, travail publié plus tard dans les Studi letterari, Bologna, 1883. M. Gnoli a connu le poète personnellement : de plus, il a eu en mains des lettres et des notices précieuses, ainsi 411e plusieurs œuvres encore inédites. Dans la première partie de la biographie, je ne ferai donc 4ue résumer l'étude de M. Gnoli, en cherchant surtout a marner nettement les [joints saillants du caractère : dans la 3econde partie par contre (c'est-a-dire depuis 1S4S). je ferai des poésies italiennes publiées dans l'édition Salviucci de 1865-66, pour tâcher de prouver que la conversion de Belli n'a pas été aussi absolue m ;m>si Bincère qu'on Le croil généralement, a ceux 4111 liraient l'étude de m. Gnoli, je ferai remarquer que M. Morandi y a relevé plusieurs erreurs, corrections donl j'ai tenu compte. Cf. Morandi, CCXLIU, ss. n va >;ms dire que j'ai tenu compte aussi de toutes les autres études biographiques, lurtoul de Silvagnl et de Zaccagnini. Voyez la bibliographie. Mai- je e qu'il n'était pas dans mon intention d'accumuler Ici tous les détails connus,

non pas le 10, comme Le disent M. Gnoli et Silvagnl. Belli naquit le! ti baptisé le i<>.

t'uivnt des temps de vraie misère. En 1807, la mère mourul et les orphelins furent recueillis par un oncle el par une tante, qui leur tirenl payer cher de légers bienfaits.

Or Giuseppe était né déjà taciturne, timide et fort sensible ; on s'imagine l'effet de ions ces troubles et malheurs successifs sur son esprit. [I raconte lui-même ses accès de mélancolie, au temps où son père avait à Civitavecchia un emploi très lucratif: « Io scendeva, particolarmente nèlle a prime ore notturne, a sedermi tuttosoletto sulla silenziosa « spiaggia del mare. Quivi in pace io nudriva le mie care c< idée melanconiche ; ed al fine délie mie meditazionï, « spesso spesso, senza neppure saperne il motivo, mi ritroe vava umidi gli occhi di pianto ».1 — Plus tard, quand une tante lui reproche ses bienfaits, il s'écrie : « Ah, quale mar- « tirio pel mio vivo amor proprio quell' udire alla presenza « di qualunque persona esaltar sempre dalla bocca de' miei « parenti la mia miseria e la loro carità. Quahto voleritieri 4 avrei ricusato un pane si amaro, se non avessi temuto, più « assai che la mia, la estrema indigenza del mio amabile fra- « tello e délia mia innocente sorella. Perô io taceva et sof- « friva in pubblico, ma poi in privato disfogava con sospiri « e con lacrime l'acerbità délia mia umiliazione ». -

Il est enclin aux larmes, il voit les choses en noir ; des malheurs très réels du reste amassent en lui un fonds d'amertume qui s'épanchera facilement en sarcasmes ; il se replie sur lui-même comme une fine sensitive. — Ses lectures à cette époque sont : la Bible. l'Ossian, traduit par Cesarotti et les Nuits de Young (ou Pensées nocturnes), poème religieux, romanesque, satirique, riche en antithèses et en déclamations sentimentales.

Cependant Belli avait trouvé un gagne-pain : il était teneur de livres. Et même il s'amusait : billard, banquets, « veglioni »,

1 Gruoli : Studi letterari, 15.

i (rnoli : Studi letterari, 24.

femmes légères ; il était l'âme de ces gaies sociétés : « Benchè « per natura amico del silenzio e poco proclive alla gioia. « ciononostante io sapeva esser ail' occasione loquace ed « allegro : in spécial modo quando io mi vedeva aperto un « campo al sarcasmo e al motteggio, una allora délie mie « passioni predilette » *.

Ayant perdu son emploi, il retomba dans la misère.

C'est de cette époque (1810) que datent ses premières poésies vraiment personnelles. Dès 1807 il avait rimaillé : La battaglia Celtica. — Bajazette 1° et des Lamentazioni . œuvres sans valeur.

Certains sonnets de 1810 par contre, très imparfaits de forme, sont profondément sentis. Il faut avoir connu la faim pour écrire ces vers - :

Giuoco del Fato, del Destin ributto, Di vera Carestia vero ritratto, Nel mondo contro me congiura tutto A farmi diventar o ladro o matto.

Dimmi, Natura, dimmi, e a quai costrutto Un esquisito gusto tu m' h ai fatto, Se a tal per famé sono poi lïdutto Che invidio gli ossi al can, li sorci al gatto ?

Par la recommandation d'un ami, il devint secrétaire du prince Stanislas Poniatowski ; il put alors observer la corruption des hautes classes 3 ; incapable de réfréner l'invective et le sarcasme devant certaines turpitudes, il préféra quitter le service du prince, enl8134. — Grand travailleur, il avait appris le français, l'anglais; il avait suivi des cours de phy-

1 Gmoli : Studi lett.j 25.

" Guoli : Studi lett.% 30.

• on rem i<* résultai <i<4 ^<i> observations a l'avant-deroier chapitre <i<' cet ouvrage, celui des serviteurs,

* il semble 'i1"' ',,,ti<' détermination ait été provoquée par un lucide ni particulier, sur lequel nous sommes mal renseignés, quelque intrigue de femme. Voyez Zaccagnini, pages LS et 13 : el Silvagni, page 106.

si. pic. de chimie, de mathématiques; il détail occupé beaucoup de mécanique el de géographie, révélanl ainsi aptitudes particulières à l'observation réaliste. En quittant le palais Poniatowski, il trouva un refuge dans un couvent de capucins et gagna sa vie eu donnant des leçons de graphie, d'arithmétique et en faisant aussi le métier de copiste.

Depuis quelque temps déjà, il était membre d'une académie littéraire, les « Hellènes », où il portait le nom de Tyrtée le Lacédémonien. Sur les ruines de cette académie il en fonda une autre, en 1813, la Tiberina (qui végète encore aujourd'hui), une société dans le goûtdela « fruchtbringende Gesellschaft » ou des a Pegnitzschcefer » du XVIIe siècle. De braves gens qui voyaient dans la poésie un passe-temps honnête, s'associaient pour s'applaudir les uns les autres ; il s'agissait d'avoir un répertoire d'éloges très varié, un esprit suffisamment borné et une inaltérable bonne humeur; pour les talents, ces académies ne sont que des éteignoirs1. Belli s'essaya donc dans la poésie pastorale, anacréontique. visionnaire et biblique : il ne trouva nulle part sa voie. Il subissait alors l'influence d'Alfieri et surtout de Monti. En 1813. il fit imprimer un poème en trois chants : La pestilenza statu Firenze Vanno di nostra sainte 1348 qui eut un grand succès. Pourtant, toutes ces œuvres-là ne valent rien. « S'aggi- « rano nel falso. dit M. Gnoli. fuori d'ogni realtà e d'ogni <• vita : e speciaimente è notevole conï egli non indovini >■ quasi mai il tono délia poesia... Confesso che gli avrei « detto : Lasciate andare di far versi, che non è pane pe'vostri « denti ■> -.

Belli n'en jouissait pas moins d'une grande réputation à

: Elles étaient bien loin toutefois d'avoir les prétentions de ces cénacles er coteries où. depuis quelques années, tant de fruits secs et génies incompris déversent, en de petites Revues, leurs vers et leur bile avec abondance.

2 Studi letterari. 40-41.

Piome ; le goût devait être bien corrompu alors, ou plutôt il faut supposer que Belli plaisait non pas tant par ses œuvres académiques, mais surtout par sa, parole satirique, incisive, et par son art de mimer.

Une veuve1, riche et jeune encore, quoique ayant dix ans de plus que le poète, désira le connaître et fut conquise « pel suo spirito e per le qualità deli' uomo reale, che ogni « giorno meglio si rivelavano. Il poeta tristo, querulo, mora- « lista, in compagnia diveniva un burlone, un canzonatore « vivace e acre da tener tutti sospesi dalla sua bocca. Se « egli prendeva a contrafïare un qualcheduno, sapeva co- « glierne la voce, i gesti, le parole corne il più abile caratte- (( rista : aveva un tesoro di novellette, di sproposili, di « motti. di scede, che spesso costringeva gli astanti ad allon- « tanarsi colle mani ai fianchi, in una convulsione di riso. « In brève, l'intéresse délia vedova divenne amicizia, questa « si cambiô in amore, e finalmente gli offerse la sua mano »2. — Belli refusa d'abord ; il ne voulait pas vivre aux dépens de sa femme. Pour apaiser ses scrupules, la veuve lui trouva un emploi et réussit enfin à le persuader. Les nocesfurent célébrées secrètement en été 1816. Peu de temps après, étant enceinte, la jeune femme obtint le pardon et la bénédiction des parents.

Molli fut beaucoup blâmé, même par ses amis ; ses biographes aussi semblent un peu embarrassés par ce mariage Je dirai nettement: si Belli avait pour la jeune veuve non seulement de la reconnaissance, mais encore un véritable amour, son acte n'a pas besoin d'excuses; si par contre, comme je le crains, cette passion désintéressée a manqué, alors, on dépit dos circonlocutions, Belli s'est vendu ; il a sacrifié sa dignité an désir d'assurer son pain do ions les jours oi son libre travail intellectuel, Nous retrouverons

' in.- l'appelait Maria » onti, et était veu?e du comte Qiulio Pletrl. ttnoli Studi lett., 1 1.

chez lui. plus tard el d'une façon plus précise, ce même manque de dignité el de force morale. A Rome, l<is caractères «le bonne trempe étaienl rares alors ; il suffit pour s'en persuader de lire les Ricordi de Massimo d'Azeglio. Hue cause directe de cet affaissement des vertus, de cet obscurcissement des notions morales dans la bourgeoisie, ès1 à chercher dans le régime des prêtres. Cecin'est ni une assertion dictée par une malveillance systématique, ni une simple explication donnée en passant; c'est la conviction qui se dégage d'une étude attentive de l'œuvre de Belli ; c'est en quelque sorte une vérité scientifique dont on ne tient pas assez compte quand on juge l'Italie d'aujourd'hui. Il y a vingt-sept ans déjà que les Italiens sont entrés dans Rome par la brèche de Porta Pia, mais ils n'ont pas encore purifié leur sang du venin de corruption morale infusé patiemment dans le cours des siècles.

Retenons bien ce trait de caractère chez Belli : la faiblesse ; elle lui a inspiré l'horreur de la violence et de la cruauté et nous devons à cette indignation une belle part de son œuvre ; mais d'un autre côté, elle l'a empêché de s'élever jamais au mâle idéal de liberté et de justice des patriotes italiens.

Le mariage de Belli a tout l'air de n'avoir été qu'un lâche compromis. Il disait à sa belle-mère : « Sarô sempre figlio e « servitore ; Mariuccia l'amo corne moglie, la rispetto corne « madré e mia benefattrice ;>4. Voilà certes de beaux sentiments ; il n'y manque que le souffle de la passion ; le respect et la reconnaissance sont nécessaires à l'amour., mais ils n'en sont pas l'élément principal. — Du reste, nous avons des preuves que Belli a aimé ailleurs : en 1822, il fit la connaissance à R.ome d'une jeune fille, spirituelle et cultivée, qui, dit M. Gnoli. « occupe il cuore del Belli, vuoto corne

1 lïnoli : Studi lett., 45.

« un appartamento da appigionare, e vi pose stanza »4. C'était la marchesina Vincenza Roberti 2, venue des Marcher à Rome, à l'âge de vingt-trois ans, et qui visitant la Ville Éternelle sous la conduite de Relli, s'amouracha de son cicérone. Silvagni a raison d'attribuer à cette passion une grande influence sur la vie de Relli; Vincenza Roberti (que Relli appelait Cencia mia) inspira certainement au poète des sentiments de patriotisme et de libéralisme ; elle élargit son cercle d'idées, contribua à le faire sortir des cercles académiques et à le lancer dans le courant de la vie réelle et moderne. C'est pour elle qu'il écrivit ses meilleurs sonnets en langue italienne. — Plus tard, il semble avoir ressenti une forte passion pour une actrice, Amalia Rettini 3.

Quoi qu'il en soit, le mariage lui assura en tout cas la tranquillité pour de nombreusos années. Son emploi, aux bureaux du Timbre et Registre, était plus ou moins une sinécure, et en décembre 1826 il fut mis au repos, en conservant sa solde entière. Il put voyager et s'instruire ; une fièvre de savoir le poussait à lire un peu de tout, au hasard ; et de ses lectures il faisait, avec une patience souvent peu judicieuse, de longs extraits pour l'édification future de son fils, Ciro, né en 1824.

A ce moment, il lit Manzoni, Roccace, l'histoire littéraire de C.inguené, Grossi, Victor Hugo et surtout Voltaire H Rousseau. L'influence de Voltaire est très sensible : il lui a même emprunté directement quelques sarcasmes contre « l'infâme »4. Pour être plus cachée, l'influence de Rousseau

1 Gnoli : Studi it'tt .., 52.

1 m. Guoli avait tu le nom, qui fut révélé par silvagni. Vincenza était

fille «lu marquis Tullio Roberti el de Marianne Botti, domiciliés a Morro-

talle (Macerata). Bile épousa, s trente ans, Le i»1 Pirro Peroisi. Voyei La

biographie dans Silvagni : op, cit., 109-413, el Zuccagnini, 17.

i r. Dans Les Bonnets <in dialecte. Vol. I \ vol.

* on sait 'i'"' p&r i L'infâme », substantif du genre féminin, Voltaire ■ idail nullement désigner Jésus-Christ, ou La religion chrétienne comme f <* 1 1 « * , mais uniquement la superstition religieuse.

n'en est pas moins réelle ; il y avail du reste, en quelques points, une certaine affinité entre ces deux caractères : par exemple la grande sensibilité, l'hypocondrie el la manie des persécutions.

Le 17 septembre 1827, Belli note dans son journal (écrit en français) Tachai des poésies <lc Porta, en dialecte milanais; à cette époque Belli avail déjà composé au moins deux ou- trois sonnets en dialecte romanesco, mais sans aucun doute les deux petits volumes de Porta ont puissamment contribué à le mettre sur la bonne voie, quoique l'imitation directe se borne à un très petit nombre de poésies (presque exclusivement des sonnets obscènes du VIe volume). Le même journal nous montre à chaque ligne l'esprit observateur de Belli : ce sont des descriptions minutieuses des maisons, des monuments, des boutiques, des machines, des costumes, des types ; c'est une accumulation de détails réalistes.

Les lectures et les voyages provoquèrent chez Belli une crise de ses convictions politiques et religieuses, crise dont il sortit à la fois libéral et libre-penseur. En parlant de la raison, il dit : « La Ragione, prima e vera regina degli « uomini »4. C'est la période féconde de sa vie ; son cœur et son esprit s'ouvrent plus larges ; au lieu de se fatiguer dans les pédantes et lourdes sottises de la Tiberina, il donne sa démission ; il entre dans le peuple, il vit avec lui, et, enlevé cette fois par la vraie inspiration, il crée dans une espèce de fièvre l'œuvre immortelle qui fait le sujet de cette étude. Je suis convaincu, pour ma part, que c'est dans ces années-là que nous avons le vrai Belli, l'homme sincère, celui qui n'avait pu se développer dans la jeunesse difficile et qui, pour différentes raisons, se renia lui-même après 1848.

M. Schuchardt ne croyait pas, dans son article de 1871. que ce libéralisme de Belli fût bien sérieux, aussi peu en politi-

1 Gnoli : Studi lett., 68.

que qu'en religion : « Dièse Satiren sind nicht aus Belli. « sondern aus dem rômischen Volk entsprungen... Ich « vermuthe bei ihm eine politische Indolenz wie sie in Rom « von jeher so gewohnlich gewesen ist » *. — Depuis que M. Gnoli a publié son étude (1877) et surtout depuis l'édition complète des sonnets en romanesco, par M. Morandi (1889), le savant allemand a sans doute modifié sa façon de voir. A eux seuls, les 200 sonnets dirigés contre le pape prouvent clairement que Belli en voulait à la papauté et à la religion. Je ne veux pas anticiper ici sur les chapitres III, IV et V de ce livre; cependant, au sonnet caractéristique cité par M. Gnoli2, j'en ajouterai deux autres, sans commentaires :

Le conzolazzione.

Ah commare ! da si cche nun nrhai vista. Tu non zai le disgrazzie ch'ho ppatito. M' è mmorto de passione 3 mi' marito, Pe' ttirannia der Monziggnor Zagrista.

De li mi' fîjji, uno ha pperzo la vista Pe' li vaglioli *, e un antro s'è incionchito. s E a mmé, lo vedi ? er corpo me s'è empito De malanni da fattene una lista.

Poi me moro de famé : in sta staggione

So' iggnuda 6 e ssenza un straccio de lenzola :

E mme vonno caccià ppe' la piggione.

Ghe ne dichi, Maria, de tante pêne ? — Dico, Ggertruda, una paroi;! sola : Sta1 alegra, ch' er Ziggnore te vô bbene.

(IV. s.;.,-

1 Romanisches k>><i Keltisches, 188.

' Er peccato cTAdamo, i. 224 : cf. Gnoli, op. cit.) 80. De chagrin.

4 Petit€ vcroh'.

5 Atteint de |;i |»;tr;il \ >ie de l'enf;iiice.

fp Nuda.

j'indique tous les Bounets en dialecte d'après la grande édition de M. ftfora ndL «'il lis volumes.

Er giudizzio in particolare.

Ment iv in ne l'angonia tira er ûatone,

Se vede er peccatore accant' ar l<itt<>

Er diavolo a mman dritta co' un libbrone,

E ir angiolo a mman manca co' un libbretto.

Neir uno e IT antro sta tutto er guazzetto ' De le cose cattive e dde le bbone, Ch' abbi fatto in zu' vita er poveretto : Penzieri, parole, opère e omissione.

Lui se voria scusà, mma Iddio nun usa De senti le raggione de chi mmore, E lo manna a l'inferno a bbocca chiusa.

Gusi in terra er Vicario der Ziggnore Fa cco' li vivi ; e nun intenne scusa Da ggnisuno, ossii ggiusto o ppeccatore.

Hélas, les belles années de génie hardi furent brèves : en 4837 déjà apparaissent les premiers nuages : au cours d'un voyage à Pérouse, Belli apprend la mort soudaine de sa femme. La situation financielle était gravement compromise (non par lui cependant., mais par elle) ; dès lors, il n'a plus qu'un souci : assurer l'avenir de son fils bien-aimé, Ciro. Pour lui trouver des amis et des protecteurs, Belli rentre dans la Tiberina (1838) « la sua prigione»; il fait publier par un ami. en 1839, des vers italiens, de tendance moralisatrice, très orthodoxes, tandis qu'il garde en portefeuille ses sonnets en dialecte. En 1840 enfin, il adresse un placet au pape Grégoire XVI, pour obtenir un emploi ; à Grégoire XVI qu'il avait flagellé en plus de 200 sonnets dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre, à ce même pape le même Belli

1 Mélange.

2 Voyez aussi Lo stato dCinnoscenza (VI, 223 et 224) ; ce sont là sûrement des arguments à ia Voltaire ; et voyez encore la note G du sonnet : La prima cummuggnone (LU, 67).

adresse un humble placet l ! C'est qu'il idolâtrait son fils Ciro, un bonhomme assez insignifiant et sec de cœur. Les sonnets en dialecte s'espacent de plus en plus, et d'année en année on s'achemine ainsi, à contre cœur, vers la réaction finale.

On connaît les événements du pontificat de Pie IX. ce pape, élu en 1846, débonnaire d'abord, très ouvert aux idées libérales ; on sait l'enthousiasme général, puis les premiers excès et les erreurs, enfin la révolution de 1848, les efforts héroïques que firent à Piome, à Naples, en Sicile, en Toscane, à Milan, à Venise, les libéraux italiens pour délivrer la patrie du joug étranger et faire l'Italie une et indivisible. L'ivresse des premiers succès fut bientôt dissipée, dans le Nord par Radetzky, à Gustozza (1848) et à Novare (1849) ; à Naples, par les régiments suisses au service de Ferdinand II. Louis Napoléon, président de la République française, se chargea de reconquérir Rome pour le pape : la république de Mazzini tomba, Garibaldi dut céder devant le nombre, et Pie IX rentra dans ses États, un homme changé. Nulle part la réaction ne fut aussi impitoyable ; en une année 1644 personnes furent exécutées pour délits politiques.

Giuseppe Belli, lui aussi un homme changé, applaudit à ces cruautés. Il fut dès lors, jusqu'à la fin de sa vie, réactionnaire et dévot. C'est ici précisément le mystère de sa vie. J'ai déjà dit que M. Schuchardt, dans sou article de 1871, ne croyait pas que Belli eûl jamais été libre-penseur. M. Heyse croit à une période d'hostilité voltairienne ; mais pour les années qui suivirent 1848, il dit: « So viel nur « scheinl mir iïber allen Zweifel erhaben, dass dieser AMall « von seiner eigenen Mission ans tieffster Ueberzeugung a hervorging »2. MM. Gnoli el Morandi semblent partager ce poinl d<> vu»'. Pour moi, la question esl plus complexe el

[ueli termes I voyei Onoll . Studi le Hundschau. octobre 1 5

je ne puis croire à la pleine sincérité de cette métamorphose.

Il Tau! disi i nguer d'abord chez Belli le libéralisme politique du libéralisme religieux.

En politique*, Belli n'a jamais eu «les principes bien nets,

tiraillé qu'il était en sens contraires par son caractère, par ses lectures, par ses expériences et par le spectacle qu'il avait sous les yeux. Quand on a, comme lui, dévoilé les injustices et les hontes d'un système, dans tous les domaines (administration, justice, police, etc., voyez le chapitre V), on n'est certainement plus un « gouvernemental »; il s'était fait, sous l'influence de Rousseau, un certain idéal de l'homme, bon, généreux et « sensible », et il rêvait vaguement d'un état où toutes ces vertus pourraient s'épanouir librement.

Er vino a bbommercato, er pane grosso, Li pesi ggiusti, le piggione bbasse, Bbona la robba che pportamo addosso...

Ecco cos' ha da fà un governo bono.

C'est-à-dire un pays de Cocagne où tous les hommes seraient bons. En 1789, alors qu'à l'horizon blanchissait l'aurore d'une humanité parfaite, Belli eût été sans doute jacobin. Mais il était né en 4791, et son enfance avait été attristée par les violences des Français et des républicains italiens. Menacé sans cesse par la maladie (tantôt réelle et tantôt imaginaire), caractère impropre à l'action, craintif, dominé surtout par un amour paternel intense et par le désir d'assurer une position à son fils, Belli ne pouvait pas encourager les menées des libéraux. Il n'était des leurs qu'en théorie et par haine du gouvernement pontifical. Des nombreux sonnets où les Transtévérins expriment leur horreur des Jaco-

1 Sur ce point, M. Gnoli a déjà fait quelques remarques excellentes. Studi letterari, 117, ss.

bins (voyez chapitre V), il n'est pas facile de dégager l'opinion personnelle de Belli ; sans doute, ces prédictions sinistres, cette haine et ces exagérations d'une populace ignorante trahissent un sourire ironique du poète ; mais on sent aussi percer souvent la crainte réelle du « bourgeois », du « propriétaire », et le sarcasme du pessimiste.

Les 2000 sonnets de Belli ont puissamment contribué au progrès des idées libérales et à la révolution de 1848 ; ce fut pour ainsi dire à son insu. Dans ses belles années, il semble qu'il ait été poussé par un génie mystérieux ; il composait sans effort jusqu'à dix sonnets par jour, même en voyage, en poste, à l'auberge. La haine de l'injustice, l'amour de la ville natale, se joignant à la curiosité du psychologue, arrachèrent son œuvre au poète. Il ne publiait rien d'ailleurs ; mais souvent, le soir, dans un salon familier, quelques amis réussissaient à exciter sa verve et sans doute aussi cette ambition légitime que portent au cœur les vrais artistes et que les impuissants nomment vanité; alors Belli, avec un fin sourire et cet art de mimer qu'on trouve encore au Transtovère, disait, au hasard de sa mémoire, quelques scènes de la vie du peuple. Son public était digne de lui. saisissait toutes les allusions et retenait, pour les répéter le lendemain, ces vers ailés qui faisaient le tour de Borne. On riait, on applaudissait, et chacun de ces succès était une défaite pour le Vatican. Cependant, en quittant ce salon, à la porte même, le « poète » retrouvait le « bourgeois » qui lui disait : " Et surtout, pas d'imprudence î »

Qu'on se représenie maintenant l'effet de la révolution de 1848 sur eel homme craintif, ennemi des troubles el de

toute violence ! Les libéraux de 1848 commirent beaucoup do violences, ils devaient en commettre; ils effrayèrent par là le pauvre Belli <|m avait pourtant sonné la charge: la réalité brutale m taire la théorie sympathique ; ce fut un peu ainsi qu'au siècle dernier tant de gentilshommes français prêchèrent les principes de Rousseau jusqu'au jour où Ton-

ragan les emporta. - Belli savait les vicesdu gouvernement pontifical, mais il en connaissait aussi le fonctionnement régulier, tandis que la république des libéraux était grosse de mystères. Violence pour violence, il préféra la réaction qui immobilise au progrès qui bouleverse. Le souci de l'avenir de son Bis joua un rôle très important. Mais au fond, le cœur sensible de Belli dut protester contre les exécutions sanglantes de 1841).

Les poésies italiennes publiées dans l'édition Salviucci de 1865 contiennent des indications précieuses sur ses opinions politiques après la révolution. Voici comment il décrit les bandes d'hommes et de femmes qui parcoururent les rues de Rome le 16 novembre 1848 i.

D' esse ciascuna nel cacciarsi innanzi Sa ngue chiedea la maladetta furia ; E allor di força e di bordello avanzi, Tabe onde al mondo non fu mai penuria. Per sete di rapine e di civanzi E intendimenti d'ogni rea lussuria Balzavan fuor dalle intricate vie, Degno codazzo aile incomposte arpie.

Gento larvacce ed altrettanti sgherri

Baciârsi in f route e si toccâr le mani...

Furïavano intanto ai turpi accenti Sozze lupe e ladracce cantoniere Macula te, ulcerose e puzzolenti...

Eccovi i distrultor délia barbarie, Ecco i fattor di civiltà novella, Quel covacciol di belve umanitarie Onde la vecchia società si abbellaî

(Salviucci, I, 141, 143, 144.) Et voici la répression :

Ma di Francia i cattolici guerrieri, Ghe in Cristo son pur nostri cittadini,

1 Le ministre Pellegrino Rossi avait été assassiné la veille.

Calâro alfin sui rotti masnadieri Dal Gianicolo ai borghi tiberini ; E il Pescator, che a popoli ed imperi Dichiara il senso dei voler divini, Suir esempio immortal dell' altro Pio Tornô sul trono ove lo pose Iddio.

(Salviucci, III, 160).

Il exhale à chaque instant sa bile contre la civilisation moderne 4. En 1824. il avait manifesté pour la première fois son affranchissement intellectuel à propos de Galilée 2 ; maintenant il médit de toutes les inventions, de tous les progrès de l'industrie ; les ballons surtout l'énervent visiblement.

Nemmen si faran più versi ne prosa Ghè presto per metalli ed acqua e legno Pure a macchina andran cuore ed ingegno.

(Salviucci, II, 14â.)3

Il combat le jury4, le droit de vote5, le divorce6, l'émancipation de la femme 7, mais c'est à l'égalité sociale 8 et au « communisme »° qu'il réserve ses plus amers sarcasmes. Il est hanté par le Contrat social i0, il en exagère encore les erreurs, afin de les mieux combattre :

'cf. Salviucci, I, 109: La moderna ctviltà, ai compilatori délia Civiltà Cattolica.

2 Gnoli : Studi letterari. 58.

(.( Ecco dove in trilustre

Opra, fra i gran sistemi

Lo eniulator de Tolomeo si tenue.

Pria che vittima illustre

ni violata Te mi,

L'onta aoffrisse ed il livor decenue •. 8 Voyez encore Salviucci il. [2 et [II, 85. 4 Salviucci i, 115; n, L31.

6 Salviucci, II, 131.

' id., i, 124.

7 ld., I, 117.

k ld.. M. W, 10, ôd.

w ld., H. 7. 18, 88. [,178 10 s alviucci, [, page 10J :

Gatechismo î a ehe adesso il catechismo ? Furto, Lncendio, occision, gola e Lussuria : Ecco il simbolo : il resto è anacronismo.

[SaMucci) II, 79.)

C'est le système dont on use toujours envers les' novateurs: on s'empare de leurs opinions extrêmes, en négligeant tout le reste: s'ils se corrigera de leurs exagérations, on l'ignore, et Ton continue pendant cinquante ans à combattre une théorie en frappant à côté *.

Je ne veux pas mettre précisément en doute la sincérité des lamentations de Belli, surtout pas de son horreur du communisme ; néanmoins elles ne disent pas toute sa pensée. La réaction l'inspire mal : ses poésies italiennes sont généralement froides, lourdes 2 ; elles regorgent de termes obscurs, souvent synonymes, qui masquent mal la pauvreté des idées. C'est de la rhétorique, tandis que les sonnets en dialecte sont pure nature. Jadis Belli, en véritable Italien, s'attachait à des faits concrets ; maintenant il ne sort plus des généralités. Dans toutes ses poésies antijacobines, je n'ai pas rencontré un seul « individu » vivant 3!

Un fait important : dans ses poèmes réactionnaires, Belli ne parle jamais du pape que d'une façon très vague ; du

« Predicate a ciascun, poveri putti, Che la natura non fe mai cancelli Ne chiuse in siepe délia terra i frutti ». et encore à la page 175 :

« Il fatto è insomma che. alfin, dal midollo Del bel Contralto di Messer Gianiàco Srolô un unguento da fiaccarne il colio a quel vecchio sistema del bria^o Che volea chi digiuno e chi satollo ».

1 C'est ainsi qu'aujourd'hui encore on aime à résumer la théorie de Darwin en disant : « L'homme descend du singe !» — Le socialisme : « Il faut tout partager ! » Là-dessus, combien de plaisanteries faciles et de profondes maximes! — Belli est bien un de ces « sages ».

2 Je ne comprends pas que M. Schuchardt ait pu en dire : « Sie sind voll Mark und Feuer, in reicher und eigentumlicher Spracheabgefasst » (Rom. und Kelt., 160*.

3 En dehors de la politique, il y a dans les poésies italiennes quelques portraits réussis ; ainsi : Salviucci, I, 15, 23 : II, 96 : III. 18, 147.

gouvernement et des prêtres, il ne dit rien, ni bien ni malet ce silence est éloquent, car il eût été tout naturel d'opposer à l'utopie jacobine la bonté paternelle du régime pontifical. Une seule fois, dans une prière à Dieu, il trouve moyen de dire :

Cosi mentre tu esalti e benedici I Pontefici sommi délia Ghiesa Che ne reggano i popoli felici...

(Salviucci, TV, 73.)

Pauvre Belli ! — Nous avons d'ailleurs de lui un aveu décisif :

Golo ancor versi e li rabbercio e limo,

Ma san di zueca, e non son più di quelli Ghe m' uscian del fornello al tempo primo.

Una volta in sul naso a' miei fratelli

Di tratto io sapea dar certe, direi,

Gome beccate di giïfagni uccelli.

Allor le groppe degli amici miei

Spesso io rendea pruriginose ail' uopo

Quanto la scabbia degli antichi ebrei.

< )r dove è ita a star la frusta mia ?

don quella del Baretti entro una fossa

A farle sorellevol compagnia.

S' ella potesse offrir qualche percossa,

Ne bianoa oggi vedreste alcuna pelle

Ghe merta in quella vece d'esaer rossa. Belle frodi, bei furti e begli amori,

Splendide infamie e classiche vergogne,

Preziose asinerie, borie, livori, Avarizie, soprusi, odii, menzogne,

El vendette e arroganze <i înfingardie...

\': è in somma <la trinciar quanto abbisogna.

E tu, verme infelice, <i lu invecchiavi Proprio riegli anni ameni in che i nipoti Vinceano il senno e La \ irtù degli avi I

25 maggio 1855. (Salviucci^ II. 92. 98.

Pas même une allusion directe au clergé ! Ce n'est pas l'âge qui le retenait, mais la prudence. En politique, je crois donc que les événements de 1848 ont dégoûté Belli du libéralisme, mais sans taire de lui un « gouvernemental » sincère. De deux maux il a cru choisir le moindre.

En religion, il a traversé une crise analogue, mais pas identique, car je crois que le changement réel advenu en lui a été moins profond encore qu'en politique.

Belli avait lu Voltaire, et on ne saurait douter « che egli c non aspirasse ad essere il Voltaire italiano, corne lo chia- « mavano a quel tempo i suoi amici »1. Après une impiété aussi raisonnée, une conversion sincère semble peu probable, à ceux-là du moins qui ne croient guère à la grâce subite. En tout cas, il faudrait en donner une preuve et nous ne saurions considérer comme telle le fait que Belli, dans ses dernières années, se soumit à toutes les pratiques de la dévotion. Il faudrait trouver dans ses œuvres une chaude protestation, un cri de foi... Je ne découvre rien de semblable. Il a dit, c'est vrai, de ses sonnets en dialecte : « lo « nego di più riconoscere lavori da me fatti per solo capric- « cio (!) ed in tempi di mente sregolata, i quali s'oppongono (c agi' intimi e veraci sentimenti dell' animo mio » 2. Et il a recommandé de les brûler.... à ceux qui les avaient applaudis !

Il a écrit contre la science3, contre la libre-pensée4, contre la décadence des mœurs et des vertus 5, il a enfin composé quelques hymnes religieux 6, entre autres une Preghiera a Dio ottimo rnassimo dont je cite le commencement :

1 «rnoli : Studi letterari, 84.

- Id. 164.

3 Salviucci, I, 72.

4 salviucci, II, 127 à 133.

5 Salviucci, III, 7, 40 : IV, 20.

• s;ilviucci, 1, 66 : Litanie délia Beata Vergine volgarizzate. — III, 99 ; natività délia Vergine. — IV, 101 : Idem.— IV, 32 : llcreatore. — IV. 153 : Via Crucis. — IV, 159 : La Flagellazione.

« Sussistenza increata, Ente superno, Ch? eri in principio quai sei e sarai, Unico e trino Iddio, vero ed eterno :

Padre possente che in te miri e dài

L'essenza al Figlio a te consustanziale, Generato da te, non fatto mai,...

[Salvincci. IV, 72.)

ou bien, en fait de lieu commun :

« Men che il verme fosforico del prato È 1/uom superbo nel divin cospetto.

Ben che dai vermi oscuri invidïato.

Luminoso quai vuoi, sempre è un insetto. Quel po di luce che il Signor gli ha dato Che mai di grande gli nasconde in petto ? Quai debil raggio che prometter vuole, Se anch' esso un giorno sarà spento il Sole?

(Salviucci, III, 110.)

Ces quelques citations peuvent suffire ; tout y trahit l'effort, la contrainte et le manque d'idées. Entre les poésies morales de Belli et ses poésies « impies », la différence est plus grande encore qu'entre les sonnets « respectueux » qu'il adressait à sa femme et ceux que lui inspiraienl ses amies.

Cependant, il faut bien croire que dans la conversion de Belli tout ne fut pas prudence et calcul. Il touchait aux dernières années de sa vie. et qui «loue prétendra que le mystère de la -mort ne lui a jamais donné quelque frisson, ni suggéré certaines lâchetés? Pour résister à ce « peut-être ». il faut ou bien une grande insouciance, ou bien une philosophie basée sur des preuves scientifiques que Belli ne pouvait posséder, dette pure Raison qu'il avait acclamée, cette pure logique des systèmes abstraits, la Raison tente sente ne snt'iii pas; elle a de brusques soubresauts; elle s'égare dans la nuit «le l'angoisse. La peur de l'au-delà a dom sur Belli plus encore que la police pontificale, et je coin-

prends de sa pari qu'il ail approuvé l'argumentation de Pascal !. disant que dans le doute H van! mieux croire. (Pascal, Pensées, chap. XL)

En religion comme en politique, je crois donc, chez Belli. à une contradiction, à un drame intérieurs, qui expliquenl fort bien ses rigueurs souvent ridicules et l'hypocondrie complète dans laquelle il termina ses jours. Il est vrai qu'en refusant de croire à la sincérité absolue de cette double conversion, il semble qu'on diminue le caractère moral de Belli. Je dis « il semble », car ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre ; pour être justes, il nous faut tenir compte de son temps, de son éducation, de ses malheurs ; comme poète et artiste, il demeure au premier rang; comme homme, il mérite, si ce n'est notre admiration, du moins notre profonde sympathie, ce représentant d'une génération dr transition, qui fut de volonté trop faible pour les devoirs modernes, mais qui eut pourtant l'âme trop généreuse pour les hontes d'un système que beaucoup, aujourd'hui même, ne cessent de regretter.

A partir de 1849, Belli n'écrit plus en dialecte ; à plusieurs reprises, il manifeste le désir de détruire ces œuvres profanes ; il finit par remettre la cassette où il les avait enfermées à un ami, monseigneur Tizzani2, avec la prière de tout brûler. Vœu de poète qui ne demande qu'à ne pas être exaucé î — Dans les derniers temps, il ne fit plus que végéter, s'enfonçant de plus en plus dans la misanthropie et dans les pratiques religieuses. Le vieil homme ne réapparaissait en lui que rarement, pour quelques instants, au milieu d'amis fidèles. Il mourut subitement le 21 décembre 1863, à l'âge de 72 ans. « II Belli conosciuto e ammirato da tutta i Borna era già morto da un pezzo » 3.

1 Gnoli : Studi letterari, 168.

2 Sur monseigneur Tizzani, voyez page 71.

3 Gnoli : Studi letterari, 170.

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