‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 52 sur 80 · Les Curés · texte numérisé non relu

Les Curés

Le chapitre des curés et des petits prêtres en général exige une exposition détaillée, richement documentée, en raison de la très grande influence que le curé a toujours eue sur le popolino. Nous retrouverons ici des accusations identiques à celles dont les cardinaux et hauts dignitaires ont été l'objet ; pourtant, la manière est différente à plusieurs égards : ici, la haine devient à la fois moins personnelle et plus profonde -. Le petit prêtre vivait avec le peuple sur un pied d'intimité et de familiarité; personnellement, il ne Poffensait point par le luxe et par l'insolence ; nous verrons même quelques témoignages de sympathie due à la misère commune ; mais considéré comme caste, le prêtre devenait aux yeux du peuple le chien de garde du tyran. Par la confession et les visites fréquentes, il espionnait les mœurs et les opinions politiques ; de par son autorité ecclésiastique, il violentait les consciences et ravalait la religion à une comédie hypocrite3; enfin, il était l'exploiteur, puisque c'est à lui qu'on payait les messes, les indulgences, etc., etc. Chacun de ces hommes noirs qui pullulaient à Rome comme des

1 Sur les prélats, voyez encore : III, 204 ; IV, 85, 189. — Un seul a trouvé grâce devant Belli ; c'est son ami Tizzani auquel est consacré V, 173.

2 « Sti pretacci, fijji de carogna » : II, 138.

3 Qu'on se rappelle le fait des « pasqualini » : page 202.

cafards dans un garde-manger était donc un représentant du gouvernement abhorré.

Un autre point : les grands seigneurs, bien que haïs, en imposaient encore au peuple par leur somptuosité même ; les curés couraient les risques de la promiscuité, leur vulgarité appelait l'insulte ordurière.

Mais d'autre part, le curé est le seul éducateur du peuple, par le catéchisme, par la prédication, par le commerce de tous les jours ; même détesté et bafoué, il est écouté: il est à la fois le maître d'école, le moraliste et le dépositaire des mystères de l'au delà ; c'est lui qui pétrit et façonne ces âmes, ces esprits incultes et crédules.

De là, des jugements en apparence contradictoires; l'insulte mêlée au respect superstitieux; la compassion finissant en dérision: la haine contenue par la crainte.

A Rome, on voit un peu partout le sigle S. P. Q. R. qui signifiait jadis : Senatus Populusque Romanus; sous le régime des papes, on l'interprète autrement ; un gamin curieux en demande l'explication à un abbé :

Un giorno arfine me te venne Festro De dimannànne un po' la spiegazzione A ddon Furgenzio ch' era er mi' maestro.

Ecco che mm' arispose don Furgenzio :

« Ste lettre vonno di, ssor zomarone, Soli preti qui rreggneno : e ssilenzio . »

Du haut en bas de l'échelle, les prêtres son! les « vrais a patrons de Rome » * ; le premier devoir d'un clerc est de savoir dire en latin : « Ain, ppelle o cquadrini » -, ci le de*

voir du peuple esl de se laisser dépouiller.

1 iv, i 09.

iv, i2L — on est heureux en prison: n n'y pleut pat, »'t U n'y ••■ ni gouvernement m ourd pour t'y enlwcv i<" pain <i«> la bouche .- n.

Un oino galantomo, un bon cristiano,

S' ha da fà ssucchià or zan^ue a ggoeoifl a ggOCCia, Ha da fasse aridusce la saccoccia Lisscia corne la pianta délia mano.

Ghi pporta in collo er peso de la stola 1, È ggiusto ch' er bordello e la cuscina Li compenzi ner pinco 2 e nne la gola.

Lo spojjà ddunque è de legge divina.

Dommine ripulisti è una parola

Ghe la canteno a mmessa oggni matina.

« Pour nous arracher les plumes avec la peau, ils nous « attendent à toute heure, armés de glu; ils nous lancent le « nœud coulant comme aux hirondelles. Toutes les grimaces, « les bonnes paroles, les sourires alléchants, tout est fait « pour nous tirer les boyaux du corps. Retenez votre souffle ce quand les hommes noirs se promènent autour de vous, « prenez en main la guimbarde 3. Vous le savez, mes enfants, « que je dis vrai ; c'est pourquoi le papier chante et le vilain « dort » (II, 397) *.

L'appétit et la soif des prêtres sont choses proverbiales 5 ; à eux les viandes, les œufs, le vin, et pour nous, pauvres diables

... un tozzo de pane, quattr' ajjetti 6. E ssempre famé vecchia e ffame nnova.

Aucune charité. Tel curé invite les pauvres affamés à...

1 L'étole.

2 Membre viril.

3 En romain : spassapenzieri ; en Toscane : scacciapensieri. — C'est un petit instrument sonore, en acier, que Ton tient entre les dents et les lèvres.

4 Proverbe qui exprime une assurance complète; le papier est un document et le paysan dort tranquille.

5 III, 430 ; IV, 197. — Voyez par contre : III, 320, le repas trop frugal d'un prêtre avare.

6 Quatre gousses d'aii.

jeûner, pour le salut de leur âme1, et tel autre refuse de se lever la nuit, pour un mourant 2. Les décès sont une aubaine, à cause des messes et autres cérémonies lucratives ; le curé fait donc cause commune avec le croque-mort3.

Pendant une inondation, les paysans se sont réfugiés sur un pont élevé 4, que les eaux ont fini par bloquer des deux côtés ; « serrés comme des sardines, ils criaient au secours ; (( et pendant ce temps, le curé leur donnait l'absolution du « haut du campanile. Du campanile? oui, vous riez, mais « n'est-ce pas toujours ainsi? La meilleure place a été et sera « toujours celle du prêtre » (IV, 401).

Nous verrons plus loin un beau sonnet sur « la carità « ddommenicana » ; je renvoie de même au chapitre V pour tout ce qui concerne la « justice », très corruptible, et me contente de citer ici quelques plaisanteries à propos des pots de vin journaliers. « Les prêtres sont bons seigneurs, mais ce pas sots pour cela. Dès ta naissance, ils ne te quittent pas « de l'œil, pour voir ce que tu manges et ce que tu tou- (( ches, pour savoir si tu fais l'amour, si tu voles, si tu trace vailles. Le curé sait quand tu vas, quand tu viens ; il voit ce ce que tu remplis et ce que tu vides ; il est ton astrologue ce et ton prophète. C'est une maladie dont on le guérit, quand « on a de l'argent, en lui appliquant sur les tempes un em- « plâtre fait en pâte de pièces de cent sous » (II, 266).

Connaissant cette faiblesse des curés, les mauvais plai-

1 Cf. II, 17 1.

Dunque, cuanno la sera a uoi sec tocca

Senti li fijji a ddomannaoce er pane,

che jje mettemo, un' Indurgenza, La boccal

Et d'autre part, Les Indulgences sout sans valeur certainement, car <• si elles étaient des trésors, mon fils, i<is prêtres les garderaient pour eui i 125).

i Pour bien comprendre la scène, n faut avoir ru les ponts à dos d'âne .•h usage dans la campagne Italienne.

sants leur jouent des tours pendables; tel ce boulanger qui teint d'avoir envoyé un gâteau à la cure1, ou tel ce « pas- « qualino » appelé Torsetto, qui a toujours fait miroiter aux yeux du curé un legs de cinquante écus; le jour arrive où Torsetto reçoit l'extrême-onction.

K'r Curato je disse in ne l'ontallo - : « Ricordateve, fijjo, de quer tanto... »

Torzetto allora upri ddu' lanternoni :i.

E jj' arispose vispo com' un gallo :

?ne oggne*. e nnu' mme roppe H c »

Non contents de ce qu'ils reçoivent pour leurs messes et indulgences, ou en cadeaux, les curés trouvent encore moyen de voler, un peu de toutes les façons : ils ne paient pas leurs dettes 5, ils empruntent et ne rendent pas 6, ils usent même du spiritisme pour arracher quelques écus aux âmes crédules 7 ; tout ceci d'ailleurs pour le plus grand bien de leurs ouailles, car les richesses sont un empêchement sur la voie de la sainteté et les prêtres seuls manient sans danger l'or et l'argent 8.

Par des arguments de ce genre, ils encouragent le popolino à la résignation; ils lui inspirent aussi une salutaire terreur de l'excommunication dont Jésus-Christ lui-même ne saurait délivrer 9. — Dans la louable intention de sauver les âmes, le curé enseigne que les messes font par-

* Tout en l'oignant.

3 Des yeux gros comme des lanternes.

* Oignez, oignez!

7 Voyez toute la scène, trop longue à citer ici : VI, 149, 150. Un autre économise sur les frais d'enterrement d'un sien parent et le dédommage en messes : V, 295.

9 Voyez page 165 et 210.

donner tous les péchés *. Cependant il ne réussit pas toujours à expliquer les mystères de la foi; les bonnes gens sortent de l'église avec des idées excessivement confuses.

Inzomma, da la predica de jjeri, Ggira che tt' ariggira, in concrusione Venissimo a ccapi cche sso' mmisteri.

Dans sa crédulité, le Romain n'hésite pas à croire, sur la foi du curé, qu'il y a des gens qui forniquent avec le diable 3. Une ignorance crasse, dont je parlerai dans un chapitre spécial, était évidemment nécessaire au salut des âmes ainsi compris ; aussi les prêtres déconseillent-ils vivement la lecture des livres.

Che ppredicava a la Missione er prête ? « Li libbri nun zo' rrobba da cristiano : Fijji, pe 'ccarità, nnu' li leggete ».

Le curé a la surveillance des mœurs ; il déploie à cet égard une activité, une curiosité extraordinaires : « Vous « me semblez ressembler aux prêtres qui se feraient Turcs, « qui se feraient bouillir, par leur rage de savoir tous les « pets d'ici-bas » (IV, 228).

Les curés les plus honnêtes se trouvent ainsi mêlés, comme espions et agents de police à la fois, aux scandales les plus divers : adultère, séduction de mineure, prostitution, etc., etc. 5. Cette position équivoque leur fait le plus grand tort : plusieurs d'entre eux cèdent à l'occasion facile de recevoir des faveurs; les innocents sont soupçonnés aussi ; la considération de tous en souffre.

Le curé a aussi, dans sa paroisse, l'office d'un juge de

1 ».«•> prêtres donnent eux-mêmes L'exemple de l'ignorance \ . ?0«

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