Les Moines
Les moines de tout ordre pullulent au Transtévère. Tout en collaborant souvent avec les curés, pour l'édification du peuple et le progrès de l'Église, ils ont pourtant leur activité propre et occupent aussi dans l'opinion et l'estime du popolino une place particulière.
Comme ils ne sont ni les salariés, ni les agents directs du gouvernement, ils ne soulèvent en général pas beaucoup de haine, mais bien oui le mépris et la plaisanterie ironique.
Le peuple voit en eux ce type presque traditionnel du moine : le jouisseur allègre, sans méchanceté, qui aime à manger, boire, dormir, faire l'amour gratis... « Ghi a Rroma « vô ggodé, s'ha da fà ffrate » 4. — Dominicains et Franciscains se ressemblent en ceci, qu'ils ont tous la « vojja de a campa ssenza fatica » r\ Le peuple paie les impôts, les moines ont des revenus et des pensions; le peuple seuffre silencieusement, les « petits livres » avec leurs vœu\ dta pauvreté roulenl carrosse6.
1 l,«'s oreilles.
* La marmite dis écoutent celui qui remplit leur bourse).
1 La bouche, voraee, qui affame le peuple.
* il, 91.
r> III, 155.
Tous ces moines débarquent par centaines à Rome, comme
dans un pays de Cocagne1; ce qu'Us aiment surtout, cVsl bien manger et beaucoup dormir2. Le popolino ne tarit pas en plaisanteries à ce sujet : il n'y a, dit-on, qu'un seul moyen de rassembler les moines d'un couvent, c'est de sonner la cloche du dîner 3 ; qu'on n'aille pas les déranger à l'heure du repas, même s'il s'agissait de confesser un mourant4; pour être bien reçu, il faut apporter du chocolat, de la mangeaille 5. Quatre-vingt-dix abbés,
Sedenno tutti quanti in ordinanza, Siconno la misura de la panza,
se réunissent en chapitre pour délibérer... sur le nombre des plats6. Une jolie scène est celle d'un confesseur pressé :
La vviggijja der nome de Maria, Viscino a mmezzoggiorno, un de li frati Francescani minori ariformati Me porto a cconfessamme in zagristia.
Dico er confideor, raschio7, e ppoi via via J'incomincio a sfîlà li mi' peccati :
E er frate co' li gommiti appoggiati Stava a ssenti la confessione mia.
Quann' ecco, incirca a la mita de quella, Den den dèn, den den dèn, for de la porta Se sente sbatoccà 8 una campanella.
Hai visto er frate? S'arza su addrittura, Strillanno : « Un' antra vorta, un' antra vorta, Perché adesso ho un affare de premura ».
4 Cf. III, 173 : les plaintes d'un père supérieur.
t*IV, 417.
7 Je me racle le cou.
8 Le a batocchio » est le battant de la cloche.
Qui mange bien a besoin de sommeil aussi ; « par exemple, (( les moines s'habitueront sans trop de peine au réfectoire, « à la saleté, à la paresse, au jeu, mais jamais à ce martyre « d'être réveillés pour matines » (IV, 21) l.
De même, un appétit appelle l'autre ; les longues digestions sollicitent les envies charnelles ; les moines tournent continuellement autour des femmes, leur tenant de gras propos 2, leur faisant des promesses dorées, quittes à s'évanouir comme une légère fumée, après le fait accompli, « en « ne laissant d'autre trace que la puanteur de leur saleté et « de leur forte sueur » 3.
Gomme le curé, le moine s'insinue dans tous les détails de la vie intime du popolino. « Que tu manges, ou que tu « boives, ou dormes, ou chantes, ou joues, ou pisses, ou <( ouvres une boutique, voilà aussitôt un prêtre ou un moine « qui vient t'em » (V, 356).
Toutefois le moine n'a pas ce rôle odieux d'agent de police et de justicier ; le moine est plus familier encore que le curé, plus vulgaire aussi, et par là-même son influence grandit. Les Capucins, les Franciscains, ont la réputation d'être un peu sorciers; ils donnent les bons numéros pour le loto4. Les « frères » vont par les rues et les places, se donnant la discipline, souvent d'une façon théâtrale5, et prêchant en missionnaires, en soldats de la Papauté G. Aussi le pape se ménage-t-il leur amitié, puisqu'ils « ont en main le fil de l'écheveau *.
È ssempre bbene tené acceso er zelo
Go' cquarche smorfia e bbonagrazzia ne va
Ne le bbocche che spîegheno er Vangelo.