‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 58 sur 80 · Les Jésuites · texte numérisé non relu

Les Jésuites

Je donne une place à part aux Jésuites, en raison du rôle dvs important qu'ils ont joué dans l'enseignement, à l'école et à l'église. Supprimés par Clément XIV, ils furent rétablis |ar Pie VII4. Ce sont eux qui, tous les dimanches, après Ifêpres, expliquent l'Écriture-Sainte au peuple 5, à l'église du iésus, qui est leur église-mère6.

Chi vvo ssapé er re Ddavide chi lïu, Fu er Casamia 7 der tempo de Novè, Che pparlava co' Ddio a ttu per tu, E bbeveva ppiù vvino che ccaffè.

Chi ppoi cuarch' antra cosa vô ssapé, Yadi a ssenti la predica ar Gesù, E imparerà, che pprima d'ésse re.

Era un carciofolà dder re Esaù.

Les Jésuites ont aussi un oratoire, très célèbre, dit du Caravita8; c'est là que siègent les Mantelloni9, amis et collaborateurs des missionnaires,, et c'est là aussi que, tous les

3 Voyez page 202 ; et dans Belli III, 338. — Voyez aussi III, 391 : le sacristain mécontent.

r' III, 225.

7 Célèbre astrologue, et faiseur cTalinanachs.

8 Fondé par le père Caravita de Terni ; cet oratoire n'existe plus aujourd'hui : il était au Corso, à la place Sciarra. Voyez II, 30, 17; V, 88 ; VI, 281.

9 Ainsi appelés, à cause du long manteau noir qu'ils endossaient.

soirs, à partir de Y Ave Maria, les fidèles se réunissent pour prier et se confesser; certains soirs (entre autres le vendredi] ces braves gens se donnent la discipline, pour leurs péchés et ceux des autres ; ces exercices ont lieu dans l'obscurité et ça y attire des gens de toute espèce d...

Ma cchi? cquelli che vvanno ar Caravita La sera, e cce se sfrusteno er furello j ? So' ttutti galantommini, fratello ; Ggente, te lo dich' io. de bbona vita.

Guarcuno, si ttu vvoi, porta er cortello : A cquarcuno je piasee Pacquavita :

Cuarchidunantro è un po' llongo de dita :1 ;

Ma ppoi tiengheno ttutti er mantellone, E ccor Ciïsto e le torce cuann' è ffesta Accompagneno er frate a le missione.

E' ggni sera, e per acqua, e ppe' ttempesta,

Vanno pe' Rroma cantanno orazzione

GolF occhi bbassi e ssenza ggnente in testa*.

Les Jésuites ont en mains L'enseignement supérieur5, les lycées fie Collegio lloinano); quiconque ne so voue pas à la prêtrise doit donc subir leur discipline6, et de là précisément la haine du peuple qui so méfie de cette science. t< C'est « La faute de ces renards de jésuites, qui intriguenl fcel soii- « gent pendant la nuit au moyen de nous faire tous savants.

1 Quelques-un 8 y vont même pour faire l'amour : VI, is*.

1 Le derrière.

' in peu voleur.

4 réte nue ; mais il y a un double îens ironique : ils rt'onl rien dans U tête.

■ i 'enseignement primaire est dans les mains »!<■> ignoranteiu^ I i rïques et iana vœux qui enseignent aux gamins la lecture, la calligraphie et l'arithmétique, i r. n. i; IV,

« Quant à mes fils, je ne 1rs confierai pas à ces sales frères : «. qu'ils aillent se taire f.... eux et le pape qui les a rerais ! » fil, 125)*.

1 1. Les Confréries.

Les confréries seul de libres associations (dont plusieurs remontent très haut dans le moyen-âge), formées entre laïques, dans un but religieux et humanitaire, soit pour le salut des àmcs par la prière et la pénitence en commun, soit pour la sépulture des corps. Elles pullulent à Rome, et comme elles s'éloignent de plus en plus de l'objet même de leur fondation, elles deviennent en nos temps modernes de ridicules mascarades. ((J'aime tellement ces frères avec leur « capuchon que je voudrais les mettre dans un étui et puis « les déposer... là où les rois vont à pied. Chacun devrait « revêtir cette cagoule avec ces deux trous qui vous enchana tent; quelle mode plus belle que celle-ci, qui permet de (( voir, même pendant la Semaine-Sainte, Polichinelle se « promener dans les rues de Rome? » (II, 190).

Nous venons de voir les Mantelloni à l'oratoire du Caravita-, braves gens qui ont un peu tous les vices, mais n'en sont pas moins de fort bons chrétiens. Il y a bien d'autres confréries encore, et parmi les principales, celle du Suffrage, celles des Stigmates de Saint-François, de la Mort, de Jésus de Nazareth, de Sainte-Marie du Secours, de Saint- Grégoire le Thaumaturge. Toutes enterrent leurs morts en grande pompe, de jour ou de nuit, avec de nombreux cierges; chaque confrère porte la traditionnelle cagoule, rouge, ou noire, ou blanche (selon la Société). Il va sans dire que le luxe déployé est en rapport direct avec la générosité de

] Voyez III, 93, l'ironie contre les jésuites qui vont la tète penchée et dodelinante.

la famille du défunt {. — Chacune de ces confréries a ses serviteurs appelés mandataires, lesquels, revêtus des couleurs de la Compagnie, précèdent les convois funèbres, et vont une fois par semaine chanter sous les balcons des dévots, en faisant la quête ; ils remercient par un Deo gratias1*.

La Confrérie de la Mort ne se contente pas d'ensevelir ses propres morts ; elle a pour but d'aller par la campagne recueillir les cadavres abandonnés et de les ensevelir dans son oratoire, ce qui était certainement au temps passé une œuvre cle grand mérite 3. Le cimetière de cette Société est installé avec un goût macabre ; les murs et tous les ornements sont faits d'ossements humains; ce qui contribue à la grande célébrité de la confrérie4.

La Compagnie de San Giovanni Decoilato a pour mission d'ensevelir les cadavres des justiciés morts dans l'impénitence ; elle a le privilège de délivrer de la mort un condamné, en le menant en procession, une torche à la main, vêtu de damas blanc et couronné de laurier. Ce privilège enchante plus d'un candidat à la potence :

» Les mandataires de la Compagnie de Saint-Grégoire le Thaumaturge ont un Deo grattas renommé pour sa lenteur solennelle. Us t'hantent : Devoti de San Gregori "ettamatitrca prolettor de li casi disperatl, deo ghéerazzia. Cf. II, 12, 22ô.

Voyez V, 413, les plaintes d'un mandataire toujours déçu par de vaines promesses d'une augmentation de salaire.

3 Le poète dialectal, Cesare Pascarella, s'en e>( inspiré pour l'un de se^ chefs-d'aiuvre : Er môrto de Campaçna, et je cite d'après lui le paragraphe 1er du statut de la Confrérie : « Nell' anno del Signore 1538, alcuni devoti Christian! vedendo, che molti poveri, li quaii ô per la loro poverta, overo per la Uftitananza del Luogo, dove morivano, il piti délie volte non erano sepolti in Luogo sacro, overo restavano senza sepoltura, e fora di animaii, moisi da /.H<> <ii carita, »• pietô instituirno in Etoma una Compagnie Botto il titolo délia Morte, h* quale per particolare Institnto r quest1 opéra <ii miser icordia tanto pia, e tat\io grata alla Divina Maesta di seppellire li poveri Mort! ».

1 II, 226, 234, 235> 361, 371 ; IV, 167; VI, 89, Les Juifs on! une Compagnie i raélite de la Mor( : i V, 66.

Un privileggio.

Du cristiano » î Si Qimoro e ppo' afinasco, PregT)' rddio iTarinasce a Rroma mia .

Vamra' a ccerca un paese foravia Dove se voti com' a Elroma er fiasco !

Vamm' a ccerca p' er monno st' aricasco2 De poté iïà un delitto chessessia, Eppoi trovà una cchiesa che tte <liu Un ber càmiscio 3 bbianco de damasco.

L'hai visto a Ssan Giuvanni Decollato Guello che ffesfce a ppezzi er friggitore, Corne la Gompaggnia l'ha llibberato?

L'hai visto con che ppompa c ccon che onore Annava in priscissione incoronato, Corne potrebbe annà 11' imperatora?

D'autres Compagnies vont quêter par les rues pour les suffrages à donner aux âmes des condamnés 4.

Il y a une confrérie des serviteurs5 ; une autre des forgerons, dite de Saint-Eligio, qui a le privilège exclusif de bénir, le jour de la Saint-Antoine, les chevaux, ânes, mulets, porcs et chèvres qu'on mène à l'église, ornés de fleurs et de panaches 6 ; une autre des potiers, dite des Vascellari ou Vasellai, célèbre par sa procession du Corpus Domini, le mardi de la Semaine-Sainte, après Vêpres. Les plus jeunes des confrères y portent une croix énorme et l'étendard de la Compagnie ;

4 Parole de chrétien !

2 Ce bénéfice inattendu, extraordinaire.

I/aube (it. câmice).

3 I, 112. Du reste chaque métier à Rome a sa confrérie, je ne cite ici que celles qui figurent dans l'œuvre de Belli.

fi II, 326. Les gros bénéfices que rapportent une telle journée ne manquèrent pas d'exciter la jalousie d'autres confréries: voyez la note 6 de II, 326.

comme c'est un honneur qui donne aussi l'occasion de déployer devant les femmes sa force et son adresse, le choix des porteurs soulève le plus souvent de violentes querelles, et la fête finit par une coltellata 4.

La Confrérie de Sainte-Anne au Borgo. quand elle fait sa dévotion des sept églises 2, sent le besoin de se restaurer en route; le proviseur s'occupe de procurer la viande et le vin à bon marché, tant et si bien que plus d'un confrère rentre en chancelant de son pieux voyage 3.

Toutes ces confréries ont eu jadis une utilité et une beauté incontestables ; elles étaient un effet bienfaisant de la miséricorde et de la solidarité humaines. Vis-à-vis de l'anarchie et de l'incurie du gouvernement, elles réunissaient en faisceau les initiatives individuelles; vis-à-vis de la loi souvent arbitraire, toujours inexorable, elles étaient la charité, le pardon, elles se faisaient l'interprète du bon sens et de la justice populaires; vis-à-vis du blasphème et des crimes, elles étaient la prière, la foi, le sacrifice; vis-à-vis des factions, en face de l'oppression du faible par le fort, elles réunissaient sous un même étendard, devant un même autel, le riche et le pauvre, le baron et le prolétaire. Même leurs formes extérieures étaient appropriées à ces époques déjà lointaines : ces torches, ces cagoules, el ces litanies sinistres impressionnaient les Ames naïves du moyen-âge, el quand passait la procession, grands et petits s'agenouillaienl et se recueillaient devant ces frères inconnus, revêtus pour un moment du mystère de Tau delà el «le la grâce tonlepuissante de la miséricorde divine. Toul ce mystèrç, où la souffrance et la mort jouaient un si grand rôle, laissai! der-

1 i, 810; m, L83. — C'est précisément it« sujet traité par Le poète populaire Orazio Giustiniani dans la première série <i<i sa « Rome -paru;» » : i.n priscission der Carminé,

* Voyez |»;i;-r«' l

i \, 842, voyez b pages 101 et L02 corn meut la confrérie de L'Annonciation et quelqui ratifient d'une dot quelques Jeunes Mies de bonnes mœurs et zélées au catéchisme.

rière lui, dans les esprits, un peu de douceur, un peu <IVspoir.

Mais à mesure que les gouvernements, mieux éclairés, plus démocratiques, prirent mieux en main les intérêts de leurs sujets, à mesure que l'ordre et l'hygiène augmentèrent, que les hôpitaux se développèrent avec l'assistance toute laïque: à mesure que les lois s'adoucirent, et que les âmes se dépouillèrent des terreurs superstitieuses, à mesure enfin que l'homme moderne prit conscience de lui-même, de ses droits et de ses devoirs, l'institution des confréries perdit nécessairement peu à peu sa raison d'être; l'esprit s'en alla, la l'orme seule subsista, semblable à une bouffonnerie, à un vêtement risible sur un corps sans âme.

Faut-il le regretter? Non, puisque l'essentiel nous est demeuré, puisque l'esprit de charité, tout en émigrant sous d'autres formes, n'a pas cessé de vivre, et féconde, aujourd'hui plus que jamais, tous les efforts des hommes vers l'Idéal lointain de justice et d'amour.

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