‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 68 sur 80 · Les Jacobins · texte numérisé non relu

Les Jacobins

En dépit des publications nombreuses et importantes que les cinquante dernières années nous ont apportées sur l'œuvre de la Révolution, ou plutôt en raison même des ouvrages d'un de Tocqueville et d'un Taine, le moment ne semble pas encore venu d'énoncer un jugement définitif et impartial sur les événements d'il y a cent ans, ni sur l'œuvre de propagande faite à l'étranger par les héros du Consulat et de l'Empire. Quoi qu'il en soit, justes ou faussées, égoïstes ou désintéressées, les idées de liberté et d'égalité ont pénétré, dès le commencement de ce siècle, dans les couches les plus profondes des peuples d'Europe : elles y ont fermenté et ont créé un « état d'âme » qu'on a pu nier obstinément, mais qu'on n'a pas réussi à détruire ni même à enrayer. Certains systèmes de gouvernement qui, avant 1789, étaient possibles et quasi naturels, n'étaient plus qu'odieux lors de la Restauration. La bourgeoisie des divers pays a pu se plaindre, à bon droit, de l'invasion française ; mais le peuple,

1 Les Capotori sont la milice communale, formée des chefs de corporations, très peu redoutable. Les Fedeli sont les serviteurs des Conservateurs et sont tous originaires de v'itorchiano, un des quatre fiefs du peuple romain. Cf. I, 138; II, 292; VI, 192. — Sur le sénateur voyez encore i, 01,

en dépit des violences, des excès, des déclamations hypocrites, se trouvait, en 1815, avoir goûté, pour la première fois, la saveur virile et inoubliable du vin de la liberté.

C'est à quoi les papes pensèrent moins encore que d'autres princes. Ils se bercèrent dans leur sécurité, trompés par les acclamations d'une populace servile, sans conscience et sans vergogne, cette tourbe qui s'en va hurlant par les rues, baisant les traces du plus fort, quel qu'il soit. — Par contre, les meilleurs fils du peuple demeurèrent chez eux, déçus mais non point découragés. Habitués à la patience, hésitants comme le sont tous les pauvres gens aussi longtemps que le besoin ne leur met pas l'épée à la main, ils se mirent à attendre. Surveillés par le curé, par le moine, entourés d'espions, « protégés » par les baïonnettes autrichiennes ou françaises, ils furent prudents et... communièrent à Pâques.

Toutefois les discours de ces gens ont d'étranges sousentendus ; leurs sourires cachent des réticences. Plusieurs d'entre eux portent la barbe1; mais ce signe extérieur est superflu, les curés reconnaissent les libéraux rien qu'à l'éclat de leurs yeux et aux frissons d'impatience. Bien peu parlent ouvertement; pourtant, de toutes parts, ce sont des voix menaçantes, venues on ne sait d'où; et malgré la censure, à travers la campagne déserte dont Rome est entourée, d'autres voix viennent de la patrie commune ; ce sont les voix de Foscolo, de Léopardi, de Gioberti. de Balbo, de Massimo d'Azeglio, de Mazzini. — Les sociétés secrètes prospèrent et recrutent leurs adhérents jusque dans la Cité des papes. Déjà un homme grandit dont le nom seul évoque une épopée fantastique el dont la devise sera: Rome ou la mort ! Ohl si ions ces héros obscurs qui furent emprisonnés, Fusillés OU guillotinés pour la cause italienne avaient pu savoir qu'un jour la statue de Garibaldi se dresserait forte el Bère sur le Janicule !

' Voyaz plus loin, page

Ils sont appelés «jacobins» et« carbonari » ces effrontés qui revint (Tune justice meilleure, peut-être même d'un parlement et d'un gouvernement laïque. «Giacubbini inlami1» — « turchi arrabbiati ggiacubbini - » — « giacubbinaeci

cani :l » — tels sont les titres que leur donne la populace papaline 4.

0 Jacobins » sont non seulement ceux qui critiquent le pouvoir temporel, mais encore tous ceux qui, sur un point quelconque, doutent de la foi catholique, de sorte que le premier jacobin a été saint Thomas 5. Et cela est logique, puisque le gouvernement lui-même confond en toutes choses le religieux avec le civil, et puisque tout le système est conçu comme une Cité de Dieu terrestre. Jacobin est donc le médecin qui émet des doutes sur l'authenticité des os d'un saint6; et jacobin celui qui ne croit pas aux vertus des cloches 7, aux effets de l'excommunication 8, aux miracles des saintes 9, et celui qui ne verse pas au prêche des larmes de contrition 10. En un mot,

Gqua nun ze n' essce : o ssemo ggiacubbini, O ccredemo a la legge der Ziggnore.

Etre jacobin, c'est le pire de tous les péchés, celui pour lequel il n'y a pas de miséricorde, même en temps de jubilé11,

4 C'est dans la plèbe la plus vile que le gouvernement avait ses amis les plus fanatiques, appelés Sanfedisti. A l'époque du libéralisme de Pie IX, leur attachement au système de Grégoire XVI leur valut le nom de Gregoriani, tandis que les amis de Pie IX s'appelaient Piani. Cf. II, 132, note 3; III, 347, note 14 ; III, 358, note 10 ; et V, 347, note 1.

f III, 317.

II II, 101. — Les francs-maçons, les Juifs et les Turcs sont tous damnés sans remède : III, 291. — Cf. aussi III, 47.

et la populace sanfediste est toujours prête à toutes les violences, pourvu que le gouvernement lui accorde le vin à bon marché M — La nuit, au sortir de l'ostérie, des bandes avinées parcourent les rues en hurlant des cris de mort 2. A la guillotine, tous ces francs-maçons, libéraux et jacobins de toute couleur3! Sur un mot du pape, les couteaux sortiront de leur gaine, pour une guerre civile ou plutôt pour un lâche égorgement. puisque seuls les sanfedisti ont l'autorisation de porter des armes. « Celui qui porte une arme mé- (( rite de mourir dans les fers ; exception faite pour nous, car « si nous portons le couteau, en une époque si agitée, c'est ce dans une bonne intention » (III, 347) .

Avec quelle habileté le gouvernement a su semer la haine entre ces fils d'un même peuple 1 II a employé à la fois l'intimidation, les belles promesses, les privilèges devant la loi, la corruption par le vin et par la femme. Un sonnet de Belli4 résume fort bien cet état de choses : «, Il y avait une fois « un loup, qui se mit une pelisse et se fit berger, de sorte ce que les brebis lui obéissaient. Mais un chien matin, ce d'odorat plus fin, leur dit à l'oreille : Votre ami est un « loup qui veut vous manger le cœur. — Les brebis bêlèrent u à qui mieux mieux; mais le loup, pour calmer la rébellion, « montra -les dents; et que firent ces brebis peureuses?,.. « elles dirent : le chien, le chien n'est qu'un calomniateur. <a — Et toutes d'un commun accord se mirent à le mordre »

Les curés font une description effroyable de ce que serait Rome sous la domination des jacobins : a Dion nous en

' il, 800.

Mil.

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