‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 70 sur 80 · L'Armée Papale · texte numérisé non relu

L'Armée Papale

Enfin il y a l'armée ! — La Cité de Dieu sur terre, édifiée (dit-on) pour le salut des peuples, repose elle aussi sur cette base matérielle et grossière de toutes les despoties humaines : l'armée. « La vertu fonde les républiques et l'honneur sou- « tient les monarchies », parole qui a pu être vraie à un moment donné de l'histoire, mais qui n'est plus qu'une phrase, hélas, depuis que les formes surannées des gouvernements ne répondent plus aux aspirations intimes des populations. Ce qui soutient la bourgeoisie, aussi bien en république qu'en monarchie, c'est l'armée dont on a osé dire qu'elle est « le foyer des vertus civiques » 3, tandis qu'elle est la violence légalisée et disciplinée par l'abdication des individualités. C'est l'armée russe qui rétablit le calme à Varsovie, et c'est l'armée allemande qui bombarde Strasbourg, tandis que les chassepots français font merveille h Mentana, et que des soldats italiens arrêtent Garibaldi à Sinalunga. Les vaincus protestent contre les brutalités «les vainqueurs el ne rêvenl que de vaincre à leur tour pour perpétrer

1 Le « vicoio del Vantaggio o part du Corso traverse Ripetts el aboutit en effet au Tibre. Le sens <!<' ces trois derniers vers : i Ne faites p.»s trop le fier, car un gain de cette sorte pourrait vous valoir une noyade i, Le sonnet tout entier est un exemple merveilleux <iu genre d'esprit et d'ironie du Romain.

* v, 147. Voyez encore ni. 391, Le récit d'un espion* Clti ii tirée d'un journal suisse, longtemps avant L'affaire Dreyfus-

d'identiques brutalités. Que demeure-t-il de ces triomphes factices pour lesquels les peuples répandent leur sang sans rien y mettre de leur aine? Pendanl quinze ans Napoléon a remanié la carte de l'Europe ; et qu'est donc son œuvre, aujourd'hui, comparée à celle de J.-J. Rousseau? De tous les grands noms dont s'honore le Risorgimento italien, quel est celui que l'Italie entière prononce avec amour et qui fait courir un frisson dans les foules, le nom sans tache, joyeux et fort comme la lumière? C'est le nom de Garibaldi, un songeur, un illuminé, qui se battit souvent à la vérité, mais avec une poignée de fidèles seulement et fut le plus souvent vaincu. Garibaldi qui rêva la paix universelle! D'autres que lui sont entrés dans Rome l'épée au poing, mais c'est lui qui l'a conquise moralement; c'est lui, le croyant, qui a ressuscité l'âme d'un peuple.

Jésus-Christ, crucifié par des soldats, conquiert un monde du haut de la croix. Les martyrs, qui agonisent au Colisée, ont sur les lèvres une parole plus forte que les empereurs, leurs bourreaux. Le Roi-Soleil bombarde Gênes et vole Strasbourg ; il ne réduit pas les Cévennes. Le Chancelier de fer prend Paris, mais sa poigne n'a raison ni de Rebel, ni de Liebknecht. Les soldats tirent sur la foule désarmée, à Fourmies, à la Place Navone; le socialisme demeure et espère. Telle est la toute-puissance de l'Idée, quand elle est juste et que les temps sont là...

Les papes ne l'ont pas su ; à mesure que leur système perdait sa signification morale, ils en augmentaient la sécurité matérielle et apparente. Les papes eurent donc une armée, comme jadis Néron ; leurs soldats valaient ce que valent les soldats de tous les temps; ils ne purent pas empêcher l'Italie de se faire et de rassembler ses membres trop longtemps épars; l'heure avait sonné, et quand, le 20 septembre 1870, les Italiens se présentèrent devant la Porta Pia, il sembla que les murs croulaient presque d'eux-mêmes.

Le ministre de la guerre est un cardinal qui porte le titre

de (( présidente délie armi », et représente l'autorité suprême du pape en temps de paix et de guerre. — L'armée comprend des troupes de catégories très diverses : la ligne est appelée « truppa vera » pour la distinguer de tous les corps plus ou moins réguliers qui furent constitués à partir de 1831, époque troublée à laquelle la ligne elle-même fut augmentée de 8000 hommes1.

La plupart des officiers sont sans culture et sans valeur ; ils volent impunément la solde de leurs soldats2; sur leurs épées ils ont fait graver le troisième commandement : tu ne tueras point, et n'en sont pas moins fanfarons pour cela :

Pe' vvia che ammazzà er prossimo è ddelitto, E in cammio è ggrolia de sarvà la capa 3, Er Vicario de Ddio, ch' è un omo dritto, Mette in guardia a le pécore ima crapa *.

Oggnun de st' uffisciali, duro duro, Go' cquelli bbaffi de gatto-mammone, Pare di : er monno nun è ppiù ssicuro.

Les soldats ne valent pas mieux; recrutés au hasard, parmi les plus mauvais sujets5, sans instruction, sans discipline, ils ne savent que piller, tirer sur les citoyens inoffensifs et violer les femmes; ainsi à Gesena, à Forli, à Bologne. à Lugo, à Ravenne6. Ridiculement fanfarons, 7 et lâches, en trente-six batailles ils ne répandent pas vingt livres de sang8. Le gouvernement, paternel, inflige des purges générales à tout un régiment9, el prend soin — disent les mauvaises

■ III, 396, H capo (influence du Napolitain).

1 i mu capra. On appelle « chèvre » un homme de peu <i<* valeur.

> Cf. i, 106 : et il, 68, Bur les Zamboniaui (canaille enrôlée par i<v général Zamboni).

'- Le peuple les appelle i grevi » (ital. smargiassi, c'est-à-dire fanfarons ( r h, 01, ïôO; e( iv, 61, i«' scandale «l'un dragon Ivre.

1 ii.

Page 1