‹ Le peuple du ValaisChapitre 16 sur 66 · RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ

Pareil à ces sapins tortus qui vientient fixer leui-s racines à la moindre motte de terre incrustée au rocher, le Valaisan a exploré les dernières solitudes de ses grorges tortueuses pour s'assurer la possession du plus maigre lambeau de terre arable qu'elles pouvaient receler. Et, pour y jeter la semence adaptée à son exposition, à son plus ou moins de ricliesse et de perméabilité, il a dû déployer et déploie encore des soins et des efforts tout à fait disproportionnés à la rémunération qu'il lui est raisonnablement permis d'en espérer. Le temps, que des races plus pratiques disent être de l'argent, ne semble avoir chez lui qu'une importance très effacée, car il consacrerait volontiers dix ou quinze journées à un lopin qui suffirait au plus à lui donner annuellement un décalitre d'orge ou de seigle. Pour lui, tout le problème matériel consiste è assurer le renouvellement régulier des provisions du fenil, du grenier et de la cave, et, suntout, à ne rien vider avant la fenaison, la moisson ou la vendange, dût-il torturer son génie à la rcchei"ohe de mille rubriques pour prolonger la durée de son stock de provisions. Un proverbe favori : a Les années sont longues ! » , qu'il répète journellement, donne la note de sa préoccupation

Aussi, les chaudes journées de la belle saison sont-elles les

Keules dont ces montagnards aient un souci réel de ménager le moindre moment, et cela en raison de l'impatïenee qu'ils ont de mettre leur récolte sous toit. Le reste du temps, ils te passent, malgré tous les airs affairés qu'ils se donnent, sans s'éciiauffer, et presque toujours avec une grande lenteur dans leurs mouvements. De la sorte, on se fatigue en été pour l'hiver comme on se repose en hiver pour l'été ; au cours des saisons intermédiaires, on s'a^te autour d'une foule de petites besognes aisées à simplifier et qu'il serait tout au moins facile de doser en les intercalant de variations consistant, par exemple, dans un soin plus assidu de l'intérieur, dans des délassements ou dans le simple repos.

Quant à l'argent, ils le tiennent encore, au moins dans les régions supérieures, pour un illustre étranger encore vaguement connu. Aussi, sachant bien qu'il est rétif à venir, ne dépensent-ils pas trop leur temps à le rechercher, quitte, lorsque la plus légère obole leur tombe entre les doigts, à la mettre au plus t(it en lieu sûr, dans l'attente d'une occasion d'acheter une pièce de terré ou de bétail. Une fois ce morceau de terre ou cette bête acquis, soit avec le contenu du bas de laine, soit à grand renfort de coups de pioche, ce paysan lui demeurera si intimement Adèle, qu'en cas de gêne ou d'embarras, vous le verriez se ruiner plutôt en emprunts onéreux que de s'en laisser dessaisir. Car, dans ces sociétés frustes et mal dressées à la pratique des spéculations, le fait d'aliéner une parcelle de terre est tenu pour le signe d'un grave embarras, d'une diminution de' crédit ou d'une prochaine décadence, comme la plus modeste des acquisitions semble ouvrir une ère de prospérité.

Nous avons vu que, même dans les extrêmes replis des plus hautes vallées secondaires, chaque ménage s'est assuré la propriété de quelque parcelle située dans les régions les plus favorisées du bas-pays, et qu'ainsi le Valaisan cultive toutes les altitudes.

Fatalement, ce besoin de disperser les cultures et d'en compter sur les différents points d'une région, est venu abou-

BÉPAHTIl'iON IIB LA PROPRIÉTÉ .'il

tir à un morcellement qui ne laisse pas de devenir puéril loi^que, au lieu de prendre fin une bonne fois, il pcrsii-to à se compliquer de nouveaux partages. En outre, plus îi-a s'effaçant certaine tradition patriarcale qui faisait naguère rentrer les biens collatéraux aux mains des l'eprésentants d'une souche centrale de la famille, plus aussi ces subdivisions continues se multiplieront encore.

Les contrées les plus fidèles aux travaux de simple recolle n'ont pas toujours échappé elles-mêmes à ce danger du morcellement. Ainsi, la vallée de Couches, que nous classions auprès de celle d'Illiez pour le travail, tend déjà à s'en distinguer dès qu'il s'agit du partage et, ainsi, cette dernière vallée reste, en définitive, le seul point du canton dont le sol patrimonial ait gardé jusqu'à ce jour une certaine unité et où les terres attenantes à l'habitation forment avec elle un régime domanial. Bien que le droit d'aînesse n'ait presque pas laissé de vestige dans cette partie de la Suisse, il est d'usage qu'à la mort du chef de la famille le domaine soit intégralement transmis à l'un ou à l'autre de ses descendants. Et quoique la répartition des avoirs demeure égale entre les héritiers du même dcgr<:% le nouveau détenteur du domaine s'arrange à se libérer soit en espèces ou par permutation, soit en mettant l'autre en mesure de se procurer un nouveau domaine.

Cette différence frappante entre les mœurs des deux rares régions fidèles â la simple récolte doit avoir des causes propres qui méritent d'être recherchées. En effet, malgré la similitude de nombreux faits économiques et certains traits communs, elles diffèrent du tout au tout l'une de l'autre quant à la position commerciale. La divergence tient surtout de ce qu'enfoncer vers les glaciers du Gothard, entre des barrièi'es élevées qui présentent un obstacle à tout échange de quelque importance, la contrée de Conehes ne saurait trouver au dehors le placement de ses produits, puisque les voisins avec lesquels elle communique par les cols supérieurs, ne sont eux-mêmes que des montagnards en quête de débouchés semblables.

iî 1.B PKl'PI-K DU VAr.AIS

Sous pe climat plus âpre, appelés à vivre sans diversification d'iQtérèts, réduits durant toute la saison froide, pour ne pas dire toute l'année, A l'unique agrément du voisinage, les hommes tiennent à se serrer autour du clocher local, A fondre la famille dans la ^nde tribu villageoise dont la solidarité leur est nécessaire : car en n'ayant pas à se soucier de la surveillance et de la direction de l'élément estériem", on se comprend, on se partage les soucis et les joies, on se soutient contre l'avalanche, t'éboulement et surtout contre cet autre fléau, plus valaisan encore que les précédents, des procès et des poursuites judiciaires '.

Les habitations aiusi agglomérées, l'unité du domaine de chaque particulier perd sa première laison d'être; il se disloque avec rapidité et c'est ce qui nous explique poui^quoi les prairies qui entoui-ent les villages du bassin de Couches sont beaucoup plus morcelées que celles de la vallée d'niiez ', Ces avantages matériels échus à ces derniers, tiennent du fait que les conditions du voisinage extérieur ont fait aux paysans de Troistorrents, d'IUiez et de Champéry une situation privilégiée. Voisins du lac Léman et de la Savoie, communiquant avec l'une de ces régions par la plaine, avec l'autre par des cols de médiocre élévation, ils ont acquis un grand surcroît d'aisance par la

' Il est en cITet à nofor que, depuis l'applicalion de là loi fédèrale sur les poursuites pour dettes, où chaque district de la Suisse — le district, subdivisioD du canton suisse, correspond par soq rdie et son étendue au canton français — a été pourvu d'un officier délégué auï poursuites; l'office des poui-suites de Conches a dû C'trc temporairement supprimé au bout de quelques années, parce que le préposé n'j percevait aucun émolument.

' En Champagne pouilleuse, le sol en dehors du village étant débarrassé de toute habitation, rien n'entrave les partages: on peut diviser les terres aussi facilement qu'un sac d'ccus. Aussi a-t-on pris le parti de réunir en village toutes les habitations et lous les bAtiments, de manière à laisser sans construction tout le reste du territoire. — Scienre sociale, V, 1888.

BIENS I>¥. HOlJRCËOlrilE HS

pratique des échanges et par une exploitation directe de leurs denrées. Par contre-coup, en rendant le maintien du régime domanial plus facile, cette prospérité les poussait au relâchement des liens communautaires en même temps qu'elle les exerçât à la fréquentation régulière des mai-chés. Aussi a-t-elle réussi à faire de ce type ce qu'elle a fait en France de l'Auvergnat par rapport aux montagnards des Alpes et des Pyrénées, dégagés comme lui de la communauté sans êti'e éloignés pour autant de l'art pastoral. Seulement, si les habitudes de commerce et de trafic développent en celui qui s'y livre une certàne souplesse daas les rappoi-ts, un peu de vigilance, de tact et de discrétion, il est bon d'observer qu'elles tendent, d'autre part, à isoler les activités individuelles.

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