V. — RÉCRÉATIONS
La descripion de l'installation au foyer et des occupations domestiques nous a entraîné à dire un mot des divertissements auxquels s'adonne la famille et la société valtûsanne. Nous avons parlé notamment des « veillées » dans les mayeos. Signalons aussi un goût marqué pai- les réjouissances du carnaval.
Plusieurs semaines avant le mardi-gras, des « déguisés », c'estrà-dire des bandes masquées, recrutées les unes parmi la jeunesse, les autres par'mi les enfants, parcourent les « veillées » de village. Cette période carnavalesque vient se clore par de longues danses qui prennent les journées et les nuits des trois derniers jours avant le mercredi des Cendres. Dans certains endroits, c'est la seule fête franchement récréative de l'année, et les vieillards même tiennent à venir au bal faire une ou deux danses pour rafraîchir leurs souvenirs et montrer qu'eux aussi savaient s'amuser « dans leur bon temps ».
Dans la plupart des localités de quelque importance il existe des confréries de tireurs qui se réunissent au stand les dimanches do printemps pour se livrer à leur délassemefit favori et qui ont leur fête annuelle. Ces journées, tout au moins celles de l'assemblée générale, sont des dates mémorables dont leurs membres se plaisent toute l'année à évoquer le souvenir. En
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certâns endroits ceux à qui te destin a réservé l'honneur de faire partie de la k Cible » s'érigent même en une petite aristocratie ti'ès jalouse de ses prérogatives. Il en existe, par exemple à Lens et à Visperterbinen, dans lesquelles il n'est possible de se faire admettre autrement que par hérédité directe. Ce droit échoit, dès le décès du père, au fils aîné, à moins qu'il n'y renonce au profit de ses cadets ; le gendre ne peut, en aucun cas, recueillir cette succession.
A Visperterbinen, par exemple, le fils d'un membre peut être admis du vivant même de ce dernier. La Société le reconnaît tout d'abord comme « candidat o et ce candidat ne sera accepté e frère tireur » qu'après avoir abattu la « broche o, c'est-àdire frappé le point noir '.
Le candidat agréé pue une Unance d'entrée de trente fi-ancs, une double channe de vin (3 litres) et il offre cinquante jeunes pieds de vigne destinés à remplacer les anciens ceps de la propriété de la a Cible ». Car cette confrérie dont l'existence remonte à 1698, a ses vignes propres dans l'endi-oit le mieux exposé du coteau qui tapisse à gauche l'entrée de la vallée de
' C'est ainsi, explique M. le professeur Stebler, de Zuricli, dans sa curieuse monograpliie de Visperterbinen, qu'un homme peut demeurer candidat durant une série d'anuées, dix ans quelquefois et même davantage, comme cela arriva jadis à M. S***, curé d'Unterbàch et bourgeois de celle commune, lequel avait passé une longue série d'années en « risquant » seulement une fois d'atteindre le but.
Alors, son vieux père, qui faisait partie de la société depuis 70 ans, jaloux de relever l'honneur de sa famille, compromis parce flls, plus habitué à tourner les feuillets du bréviaire qu'à manier les armes à feu, s'en fut chercher un vieux mousquet avec lequel i) avait naguèi-e fait campagne dans le Bas- Valais contre la « Jeune Suisse », le mit en joue et frappa le point nuir au beau milieu. Quant à M. le curé S»**, il n'eut d'autre ressource, comme il l'a raconté lui-mÈme, que de payer une amende et de se retirer du sein de la confrérie.
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la Viftge. Ce vignoble, le plus élevé du pays atteint, â l'altitude de 1200 métrés. On en fait remonter l'origine à la domination romaine et c'est sans doute pourquoi on l'a nommé le * Vignoble des païens ». La maison du tir a aussi ses caves parfaitement montées comme elle a son grenier approvisionné en vue de la fête annuelle qui a généralement lieu le lundi de Pento eôte, jour fixé pour l'ouverture du tir.
Vers midi, à la sortie des offices, les tireurs parcourent en rang, fusil à l'épaule, précédés de trois tambours, les principales artères du village. Durant ce défilé, trois délégués préparent les provisions. Une très sci'upuleuse opération que ce rationnement 1 M. Stebler nous la décrit point par point : le chef de la municipalité mesure au moyen d'un compas le nombre de rations â tailler dans une meule de fromage, puis ce crayonnage géométriquement opéré, un second délégué tranche religieusement les rations au moyen d'un outil de précision, tandis qu'un troisième, préposé ans liquides, remplit une à une les coupes en bois d'arolle. Evidemment ce vin des païens serait quelque peu dur aux palais affinés, et les membres de certaines cibles du vignoble inférieur, cadettes de celles-là sont, à cet égard, plus fortunés. Ainsi, la cible de Montana possède dans le coteau vineux de Gorin, entre Sieixe et Granges, la plus belle parcelle du district, une vigne de quatre à cinq poses. Chaque année quatre des sociétaires sont désignés pour la cultiver, la vendanger, presser et encaver le produit. L'eneavage est un acte solennel auquel préside une commission de « taxateurs » ou experts, seuls détenteurs des clefs de la cave. Passé le seuil, toute la richesse de la société reste sous leur surveillance, tandis que, sufflsanïment rémunérés de leurs peines par une grande corbeille de raisin chacun, les quatre vignerons rentrent dans le rang en même temps que le contenu de la corbeille dans le be^ de leur nichée. Le chef de ces « cibles » a le titre de capitaine. Celui de la cible de Montana est choisi parmi les plus forts buveurs de la Société; il fait partie de la commission d'expertise des tonneaux, et seul entre tous il a la prérogative de
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boire quaûd il veut et tant qu'il lui plaît. En revanche, il lui ee^t rigoureusement interdit d'emporter une seule goutte de vin à domicile, ce que les nutra"* font librement les jours de tir, car les femmes de Montana rafiolent, paratt-it, de ce vin de la cible. Au retour du stand, une fois le cortèjïe rompu, chacune guette 8on f homme » pour lui passeï' le petit barillon de bois qu'il devra rapporter à la maison, plein du prélèvement opéré sur les douze tournées de la coupe de bois qui lui reviennent de par le i-èglement
Il est encore une forme de passe-temps que nous ne saurions omettre, car elle ne saurait trop primer les autres, bien que tel ne soit pas le cas, hélas ! chez les Valaisans.
On observe que les populations des localités extrêmes des hautes vallées montrent souvent un goût plus marqué de la culture de l'esprit que les populations de la plaine, et une finesse dont les exemples se font rares à mesure qu'on descend vers le Rhône ou qu'on parcourt les coteaux moyens. Ainsi, la population très alerte et matériellement aisée du Val d'Illiez a les livres en horreur et c'est Champéry, celle de ses bourgades que l'on n'atteint qu'en dernier lieu, qui professe le plus de goût pour l'instruction. En se dirigeant vers le Grand Saint-Bernard, on parcomt de nombreux villages avant d'atteindre celui du Bourg-de-S'-Pierre, le dernier vers la haute montagne. Or, cette commune, et celle de Bagnes, également montagneuse, ont fourni longtemps plus de la moitié du corps enseignant de la partie romande du canton. De leur côté, les vallées hautes de Conches et de Viège ont produit une pleïade de Valaisans distingués qui ont joué un grand rôle au XVl' siècle dans la politique et dans les sciences, toujours grâce à leur propre effort. Certains Conchards occupent encore une partie de leurs hivers prolongés à construire des meubles sculptés qui révèlent quelque sens de l'art et du goût.
Ces coïncidences portent à conclure qu'amené d'une part à l'observation par la nécessité des déplacements et par la vision plus pénétrante des contrastes, d'autre part à la réflexion
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qu'engendre la rigueur des longs hivers, le montagnard clierciie plus volontiers dans les livres des délassements et des satisf aotioDS de curiosité. Cette inclination intelleetuelle devait aussi avoir pour effet un certain amour de la propreté qui distingue Conches, Bagnes, Bourg-de-St-Pierre et Salvan et qui manque plus ou moins dans les villages de la plaine, comme dans ceux de la montagne qui ne partagent pas ce goût de la recherche et de l'étude. .
Au reste, cette observation n'est pas seulement applicable au Valais. M. Fernand Bute! l'applique aux Pyrénéens d'Ossau et M, Poirée assurait, il y a déjà nombre d'années, que, « dans le Briançonnais, en apparence séquestré de la société par d'horribles précipices, il est rare qu'un enfant ne sache pas lire, écrire et compter », L'opinion, citée plus haut, de M. Briot, confirme le même fait.