PHASES DE L'EXISTENCE
Ayant peu de chose à dire encore sur les « Phases de l'existence B dont nous avons déjà eu & nous occuper en parlant de la constitution de la famille, nous nous bornerons à quelques traits qui nous ont paru plus saillants.
La plupart des mariages villageois sont contractés entre ressortissants de la même commune ou du même quartier communal. Nous savons quelles guerres se livraient autrefois les jeunes gens de chaque hameau afin de garder pour eux les filles de «leur endroit». Or, de nos jours encore, quand un mariage extra-local ne peut pas être évité, c'est le charivari. Le couple, soucieux d'échapper à ta menace de ce tapage déshonorant, est alors appelé à négocier avec les chefs du clan de jeunesse. Suivant leurs moyens ou le nombre de jeunes gens de la localité, les conjoints payent un, deux, ti'ois setiers de vin (45 litres) poui' échapper au discordant concert.
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A Sarrayer, dans la commune de Bagnes, il existait meniez il y a un siècle, un impôt religieux sur les ressortissants qui prenaient femme dans un autre village, ce village eût-il fait partie de la même commune, Sarrayer possédant une chapelle dédiée à saint André, la règle voulait que le violateur de cette règle payftt quinze éous â ce saint. H y a quatre- vingt à quatrevingt-dix ans, un jeune homme ayant refusé de payer ce droit, l'usage tomba en désuétude, ce qui n'empêcha toutefois pas ses voisins de lu! faire longtemps le reproche d'avoir « volé saint André ».
Bien qu'il nous reste ainsi très peu de chose à ajouter sur ce sujet, il convient toutefois de remarquer en passant que l'esprit de hiérarchie joue un très petit rôle dans ces ménages où, par un partage égal de tout bien, l'enfant lui-même est tenu pour un membre fédératif d'un minuscule Etat. Dès l'âgede raison, il a sa part d'obligations, bêtes à pattre, fardeaux à porter. Souvent, de par la volonté de quelque oncle ou tante,, il a été investi, dès le bas âge, de la pi'opriété d'un pré ou d'un champ, valeur qui, jointe à colle de la main-d'œuvi-e, le rend indépendant de la tutelle paternelle. Au surplus, à quoi Iwn cette autorité quand nulle séduction n'est à prévoir ou à craindre, quand, dès dix ans, on est aussi grave qu'à quarante et qu'on inspire, à l'enthousiasme d'un Jean-Jacques Rousseau parcourant le va! d'Anniviers, des réflexions du genre de celle-ci : * Les enfants en âge de raison sont les égaux de leurs pères, les domestiques s'asseyent à table avec leurs maîtres ; la môme liberté règne dans la république, et la famille est l'image de l'Etat ».
Devenu vieux, le montagnard qui dispose de quelque bienréussit sans peine à se faire recueillir. S'il est aisé, il apporte ses reveitus à la famille dans laquelle il est hébergé et noun-i, et dans le cas plus fréquent où son bien est trop modeste, il obtient le même résultat en se liant par une donation. En recueillant de la sorte des vieux et des pauvres d'esprit, certains ménages ont réussi à améliorer notablement leur prospé-
rite. On a vu des familles patientes instituer auprès d'elles de véritables asiles, estimant que la réalisation de leur bien-être serait ainsi plus vite et plus sûrement atteinte à nourrir trois ou quatre vieillards jusqu'à leur mort qu'à acheter des biens.
Les naissances illégitimes sont rai-es entre ces gens sédentaires qui ont tout le loisir de régulariser en temps utile les situations. Dans la plupart des cas, elles sont l'œuvre de domestiques placées hors de leur vallée natale. Lorsqu'elles se produisent, la mère apporte l'enfant chez ses parents, le leui* abandonne à garder et repart « gagner « pour aider à l'entretenir.
Car, si âpre qu'il puisse être au gain, le Valaisan se sait trop exposé à toutes les calamités naturelles ou sociales pour fermer son cœur aux sentiments de pitié. C'est ainsi qu'à la fin du XYIII™ siècle (1798-1799), les troupes du Directoire, aidées des Bas-Valaisans, mirent le haut Valais à feu et à sang pour le contraindre d'accorder à ces derniers l'égalité politique. En raison de la résistance opiniâtre de ces montagnards, les Français eurent recours aux derniers moyens pour les soumettre ; de nombreux villages haut-valaisans furent pillés et réduits en cendres. Malgré tous les désaccords politiques qui venaient de déchirer le pays en deux camps ennemis, les Bas-Valaisans rivalisèrent de zèle pour recueillir les oi-phelins de leurs oppresseurs de la veille. Je sais tel petit hameau de douze misérables menées qui en avait adopté un. Il devint l'enfant do village; on se le passait à tour de rôle. De 1817 à 1818, d'affreuses calamités ayant désolé le Bas- Valais, les vaincus de 1799 surent à leur tour se montrer reconnaissants et vinrent alléger ia misère des habitants de la partie française du pays en prenant leurs jeunes enfants pour les emmener une année ou deux a chez les Allemands » .
Il n'est point rare non plus de voir la jeunesse masculine abandonner ses jeux et sa chopine du dimanche pour aller an bois chercher la fourniture du chauffage d'une veuve ou faire Ja moisson d'un malade.
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De ces exemples l'on peut conclure que )e souci nécessairement mesquin de ce qui est à soi, l'âpreté au gain, la préoccupation jalouse, mais en somme très légitime, de ne rien laisser perdre, ne servent qu'à accentuer, à renforoer les liens de la solidarité si naturels parmi ces populations Le déclin de la communauté n'est donc pas une destruction. Les habitants de ce canton montagnard, malgré tout, se sentent confusément les membres d'une grande famille fractionnée, mais non pulvérisée. Ils n'ont plus la fraternité absolue des eommunautures purs; mais ils conservent une demi-fraternité, bien appropriée A des demi-eommunautés.