‹ Le peuple du ValaisChapitre 34 sur 66 · LE COMMERCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE

Le commerce a trop de rapports avec l'industrie pour plaii'e davantage à un peuple rebelle à toute innovation et dont son meilleur historien, le père capucin Fuirer, avait si fidèlement

U4 LE PEUPLE nu VALAIS

dégagé le caractère en écrivant ; La plus mnoeenk, fa meillewre entreprise est flétrie du nom de nomeauté et devient tellement odieuse au eommun pétale et même aux dasêes plus élevées, que l'homme le mieux inienUonné n'a pas h courage d'émettre ime idée nouvelle.

Aussi le seul commerce tenu jadis en estime consistait-il à écouler le superflu de ses produits. Dans cette mesure-lè comme chacun avait peu ou prou à échanger pour ses besoins propres, nul ne se distinguait ou ne faisait un pas hors de la routine. Mais dès qu'il s'agissait de fonder une maison, d'établir le moindre petit comptoir, c'était bien autre chose. Les critiques de tous s'ajoutaient aux embûches de quelques-uns et si votre situation matérielle ne vous avait pas placé d'avance au-dessus des conséquences de la lutte, elle s'engageait sur-le-champ, sourde ou déclarée, tortueuse ou directe, patiente ou hâtive, selon les cas et les circonstances.

Le commerce proprement dit, c'est-à-dire le négoce sédentaire, en magasin, n'a guère pris naissance en Valais qu'avec le dixneuvième siècle. La plupart des familles qui y ont fait fortune ou y réussissent actuellement, sont originaires des pays limitrophes de la Savoie et du Hémont. Tout Valaisan qui « entreprend », étant tenu pour un vagabond, réfractaire aux gi'os travaux, l'étranger avait, de ce fait, les meilleures chances de réussite '. Peu susceptible et moins soucieux des railleries, il ne craignait point, lui, de pratiquer le petit colportage qui fut la source du commerce actuel, car les meilleurs commerçants de Sion, de Martîgny et de Monthey, se plaisent encore du milieu de leur aisance présente à se draper dans la légende de l'aïeul qui « roulait avec une boite. «Cette barrièrejetée devant

' Pour empêcher un compatriote de parvenir a quelque rang, ils cherchent de suite ft flèti'ir sa réputation et à le rendre odieux au public. Ils sont extrêmement jaloux, non relativement aux femmes, mais à l'avancement, & la fortune de leurs compatriotes. — ScBiNKB, ouvr. cité.

LE OOHMËKCE 115

l'effort, cet encouragement à la moJlesse, cette guerre à l'initiative, s'expliquent sans peine dans une société à ce point localisée, car l'effort préparc la fortune, engendre la puissance et grossit les cadres de la classe dirigeante. Et cependant si l'on voulait sonder plus profond que découvrirait-on ? Le nouveau venu prolitant des rivalités qui déchirent les indigènes, afnchant une certaine neutralité dans les questions locales, évitant de froisser aucun parti, prodiguant ses marques de respect à toutes les autorités, à tous les chefs de clan et n'attendant que de se faire naturaliser dés que sa situation lui paraîtra assurée. Dés ce moment il lancera ses fils dans l'arène électorale et là, à la faveur des rivalités entre anciens bourgeois, la carrière s'ouvrira toute large devant lui.

Au reste, il est rare qu'un Valaisan vise jusqu'aux fortunes supérieures. Dans le domaine des avoirs matériels autant que dans celui de la politique, son ambition est d'une portée moyenne et généralement limitée par la possibilité qu'il entrevoit de bien équilibrer ses forces entre ces deux éléments d'attraction.

Ainsi la plupart des hôtels ou stations alpestres qu'on voit se multiplier dans chaque petite vallée et se faire une concurrence souvent hostile sont l'œuvre de politiciens locaux. Projetant avant tout de régner sur le clan communal, les politiciens sauront sacrifier parfois une part de leur petite fortune en vue d'atteindre à quelque haute fonction non rémunérée, ou si peu que rien. Mais ne faut-il pas donner le spectacle d'une certaine grandeur désintéressée, d'une préoccupation réelle des intérêts de sa minuscule patrie, si l'on veut retenir autour de soi ces citoyens d'élite que sont les guides des Alpes et ces équipes remuantes de cochers, de femmes de chambre, de sommeliers, de cuisinières, de muletiers, de maîtres d'état et autres fournisseurs qu'on aide ainsi à » vivre » en les incitant à végéter!

Un tel individualisme politique isole si bien le citoyen matériellement indépendant qu'il l'empêche de s'allier en aflaires et

116 LE PEIIPLB nu VALAIS

rend impossible toute association commerciale entre tionunes du pays. Aussi, quoique réputés les premiers de la Suisse, les vins valaisans e^dent-i!s, commercîalemeat, le pas aux vins des coteaux du Léman. Cela tient surtout au fait que, dans le Valais, o"efit le propriétaire de vignes qui, généralement, fait commerce de son vin et, comme il le fait presque toujours sans autre goût ou aptitudes acquises, le champ de ses opérations est forcément limité.

Partout ailleurs c'est-à-dire chez les populations arrivées plas tôt à l'entente des affaires, on a soin, avant de se livrer à cette forme du commerce, d'acquérir quelque entente du mouvement commercial et des aléas possibles. Mais à quoi bon ce soin-là pour le vigneron valaisanî son vin ayant de tout temps trouvé un écoulement facile, il ne saurait se donner un surcroît de peine pour lui créer de nouveaux débouchés, ou seulement pour arriver à une majoration de prix. N'ayant pas de grande agglomération urbaine, il ignore et dédfùgne les artifices compliqués du commerce. Au reste, une pareille constatation ne s'applique pas seulement à lui. N'a-t-on pas dit à propos du vigneron français : « la vigne, comme toutes les productions fruitières, soutient l'individu, le patronne bien plus qu'elle ne l'incite à se soutenir, à se patronner par lui-même. »

Cette remarque, appliquée aux populations vinieoles du centre de la France, s'adapte mieux encore & la bourgeoisie férue de noblesse des petites cités valaisannes. Car l'homme le plus préoccupé de son rang et le moins apte aux affaires pourra, sans trop se compromettre, proposer du vin en bonne compagnie. Il le fera d'autant plus volontiers que les transactions ne vont pas sans quelque agrément, qu'elles ont lieu loin de la poussière des bureaux, en la présence obligeante de quelques invités. On peut ainsi conclure que si les vins valaisans n'ont pas encore gagné, sur les tables suisses, le rang que leur assurerait la plus-value de la vente en bouteilles, méthode qui exige des soucis, des soins et une certaine mise de fonds, c'est que le

LR COMMEHCK 117

commerçant-ïigneron est doublé d'un magistrat Bgité s&ns cesse par le mouvement des clans '.

Le maquignonnage est une branche eommerciale qui écbappe plus aisément aux critiques dont nous venons de parler. Dans tout paye rural, le propriétaire est contraint d'être tant soit peu maciuïgnon. Le point de démarcation entre ces deux fonctions résulte du plus ou moins de zèle qu'on apporte à Tune oii l'autre. De plus, l'art du maquignon consiste, du moins dans ses débuts, en un fait commercial tout accidentel ; le jour où 11 s'accentue pour se transformer en profession, l'homme qui s'y adonne se trouve d'autant mieux à l'abri de la critique, quesnn caractère nomade le rend invulnérable aux traits des coteries hostiles. Aussi, cette méthode de commerce doit-elle réussir plus que tout autre à certains montagnards. Dans la plupart des vallées frontières, on rencontre de nombreux paysans pris de goût pour les échanges et les « bons marchés », mais ce goût ne parvient pas à les éloigner de leurs autres affaires courantes. Pourtant, H est un type du maquignon valaisan. Il se rencontre à Liddes, sur la route du Grand-Saint-Bernard, où de temps immémorial, de nombreuses familles se sont vouées à cette carrière. Orsières, placé è une lieue plus bas. Bourg de Saint- Pierre, à une lieue plus haut, ne tentent pas plus l'un que l'autre de faire concurrence à cette localité intermédiaire.

La raison de cette aptitude toute locale n'est pas difficile à discerner. Depuis le temps de la conquête, des Gaules par les Romains, le Grand-Saint-Bernard est le plus connu, comme longtemps il fut le plus fréquenté des passages internationaux des Alpes. Précisément, Liddes commande cette route à distance à peu près égale du Rhône et du col : position esception-

' Disons cependant pour rendre justice à quelques rares ioiliatiïes que, depuis le moment où ces lignes furent écrites, deux ou trois maiBons se sont foodées et placées sur un pied d'organisation convenable. L'une a même ouvert un dépôt avec bureaux au centre de Genève.

118 LR PEIIPLK Dl.' VALAIS

nelle et avantageuse s'il en fut, puisqu'elle répartiss^t en étapes noi-males le trajet à accomplir eiitr<! les deux principales places d'échanges, qui sont Martigny pour le versant suisse et Aost€ pour le versant italien. Bien plus, chaque fois qu'un paysan fait un effort d'initiative, c'estàla condition qu'il ne lui soit pas trop coûteux. Or, si l'étape Lîddes-Martigny ne lui imposait pas de dépenses pécuniaires, il en eût été tout différemment de l'étape Liddes-Aoste, qui est du double de l'autre, sans l'intervention d'un fait particulier : ta légendaire hospitalité qu'offre à tout passant le monastère du Grand-Saint-Bernard. C'est elle qui nous explique la situation privilégiée de Liddes, et l'orientation commerciale prise par les ancêtres des maquignons d'aujourd'hui.

Vers le soir, sa journée de campagne accomplie, ses javelles de fèves pendues aux perches, l'habitant de Liddes quittait son village par la fraîcheur du soir. Quelques heures plus tard, il fi-appait à la porte de l'hospice. Dès le matin, il était en marche sur la pente de la vallée du haut Piémont. Peut-être couchaitil une fois à Aoste, mais c'était tout. Son marché fait, il chassait ses jeunes mulets vers la montagne, revenait coucher au couvent, rentrait le lendemain à Liddes, d'où, parfaitement reposé par cette série d'étapes régulières, il se trouvait tout dispos dés l'aube suivante pour aligner sa cavalerie sur la route de Martigny,

Aujourd'hui les conditions générales de ce commerce ont quelque peu changé; elles n'ont fait pourtant que développer cette aptitude en élargissant l'activité du maquignon lidderain. L'établissement des réseaux ferrés a évidemment atténué les avantages de position de son village ; mais, désormais, préparé par l'habitude des aléas, à des entreprises plus étendues, c'est à Martigny qu'il vient transférer son quartier général. Il n'y trouve plus, pour occuper sa famille, ces champs de fèves de là-haut, qui donnaient à ses mulets leur alimpnt de prédilection; mais tandis que, de foire en foire, il court jusqu'en Bourgogne, jusqu'à Lyon, jusqu'en Alsace, sa famille fait valoii' à

Page 1