CULTURE INTELLECTUELLE
Les manifestations de ta culture intellectuelle résultant de la Tie privée ou commune se sont profondément atténuées, surtout defiuis la fin du XVIII» siècle. Avant l'entrée du Valais dans la Confédération et jusqu'à la suppression du service mercenaire à l'étranger, il n'existait pour ainsi dire point de groupement intellectuel autochtone et chacun tournait peu ou prou dans l'orbe d'un monde exotique.
D'une part, ce qu'on est convenu d'appeler la « Bonne société » recevait l'empreinte profonde de l'esprit et du goût ■des cours étrangères de France, d'Espagne, d'Autriche ou d'Italie où il n'ët^t pas de noble famille dont quelque fîls ne tirât gloire de donner son nom à un régiment; de l'autre, les quelques foyers intellectuels, d'un éclat limité, que la Suisse possédait alors étaient tenus fermés aux jeunes Valaîsans pai' les décrets du prince évêque ou de la Diète. Or, si rares que fussent les hommes de science issus de ces hautes vallées, quiconque désirdt se vouer aux carrières médicales ou techniques se dirigeait nécessairement vers la France ou l'Allemagne.
Officiers, médecins, ingénieurs, rapportaient ainsi un peu de l'aisance empruntée au monde plus mobile et moins restreint des grands pays étrangers, contribuant par là à former dans leurs petites cités alpestres un noyau de noblesse ou de bour-
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geoisie supérieure accessible aux formules mondaines, à quelque groût de l'esprit, à certaines préoccupation d'art et d'élégance. C'est assez dire que jusque vers la fin de la Révolution, la classe aisée de la population valaisanne tAcha, tant bien que mal, à se maintenir au niveau des clah^ses corrt^spondantes des nationatités voisines.
Evidemment, je serais aussi embarrassé à tenter d'énumérer les ouvrages d'art public et privé que le Valais vit surgir au cours de cette longue période, laquelle pourrait bien être antérieure à la Renaissance représentée en ce pays par la grande figure de Sehiner, qu'à en vérifier la date et les origines de chaque auteur; car les montagnes qui isolent ce pays ne pouvaient avoir alors plus d'échos qu'aujourd'hui pour le renom d'un artiste. Au restfl, un pareil effort serait aussi démesuré à ma compétence qu'à la nécessité présente d'une semblable démonstration ; tout au plus me permettrai-je d'appuyer celle-ci sur les impressions d'un voyagem- dont chacun sait la curiosité éveillée et l'observation pénétrante. M. Edouard Rod écrivdt il y a quelques années ' :
« Le palais délabré des Stockalper â Brigue; â Sion, les ruines. des Châteaux de Valère el de Tourbillon — et combien d'autres semés le long du Rhône ~ témoignent d'un goiit très vif pour lesbelles architectures. De plus, bien qu'ils aient été pillés à maintes reprises, on j trouve encore des vestiges frappants d'un art qui n'est point indigne de l'attention. De ci, de là, j'ai rencontré des sculptures qui feraient bonne mine, je ne dirai pas k côté des admira* blés chefs-d'œuvre de l'Ecole française du moyen-âge, mais à côté de ses œuvres de second plan. Je cite entre autre une Vision d'Ezéchiel qui se trouve dans la vieille église de Valère. A côté des véritables œuvres d'art — qui ne sont pas nombreuses — que de belles curiosités, que d'objets de priï, que de bibelots précieux conservés pour la plupart, dans les trésors des églises ou des couvents — dans
' En Valais. Journal des Débats — 1896. — On pourmit ajouter à cette énumération la maison de Georges Supersaxo, datant de
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celle de l'Abbaye de Saint- M au ri ce surtout ! Quelques-uns — et dod parmi les plus remarquables — ont été envoyés 6 l'EipositioD de Genève, où ils figuraient parmi les Bouvenirs les plus admirés de l'ancienne Suisse. Oui, au fond de ces montagnes, dans ce peuple qui conservait encore des restes de barbarie et redevenait sauvage aui heures de crise, il j avait pourtant des barons protecteurs des arts et de pieux artistes qui cherchaient à honorer Dieu par le travail de leurs mains. »
Mais la séquestration des biens de tous les anciens seigneurs ralaisans, leur bannissement par la mazze, surtout au lendemain de l'expulsion des Savoyards de la vallée du Rhône, heure qui eût précisément paru choisie pour que la floraison des arts reprît une vigueur nouvelle, l'exil de Supersaxo, par exemple, tout cela n'était pas fait pour développer ce culte du heau. Nous le voyons pourtant résister à d'autres assauts et malgré que les querelles religieuses soulevées par la Réforme aient pour effet de rétrécir l'horizon intellectuel par l'interdiction de la fréquentation des universités voisines, quelques officiers retraités, quelques barons papaux et un petit nombre d'anciens étudiants de Paris et de Montpellier parviennent encore longtemps à se créer en Valais une existence au demeurant intellectuelle et mondaine dont la société sédunoise en particulier n'aurait peut-être jamais réussi à se départir complètement sans les fléaux qui frappèrent la ville à coups répétés dans la dernière partie du XVIII' siècle : en 1778 une des plus désastreuses inondations de la Sionne; en 1788 un incendie qui consume la moitié de la ville avec ses richesses publiques ou particulières et va enlever là-haut, sur son roc isolé, toutes les réserves artistiques que le château de Tourbillon voyait s'amonoeier depuis de nombreux siècles ; enfin, en 1799, le pillage de Sion par les Français.
Cependant lesValaisans continuent de servir dans les armées étrangères, tout particulièrement dans celles de la France dont ils deviennent même momentanément citoyens, du Piémont, de Naples et de Rome. Modeler leur tempérament sur ces voisins de race latine leur est même d'autant plus aisé que le Valais ne
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fait pas virtuellement partie de ta nation suisse. Plus tard, sou «ntrée dans la Confédération ne pourra même atténuer qu'insensiblement l'autonomie traditionnelle de ses mœurs et c'est -seulement è partir de 1848 qu'une fusion graduelle commencera de se manifestei' avec les cantons confédérés. Tout d'abord insignifiant, ce phénomène aurait encore mis beaucoup plus de temps à s'accuser, sans l'interruption rapide, par Ja Constitution fédérale, des rapports avec l'Ouest et le Midi. Si salutaire qu'on l'estime dans sa portée sociale, l' interdiction faite aux ressortissants suisses de servir dans les armées étrangères n'en devait pas moins avoir cette première conséquence, que !e peuple du Valais, intellectuellement décapité, resterait complètement enfermé dans ses colossales barrières.
Quelques voyageurs traversaient assurément le pays, mais le touriste de cette époque-là sortait d'un autre moule que celui d'aujourd'hui : il ne s'attardait que rarement à muser le long de ces vallées vierges d'hôtels et de pensions, mais volait droit à ses affaires : collections de fleurs et de minéraux ou escalade de quelque cime inexplorée à laquelle il eût le privilège de donner son nom. D'autres visiteurs appai-aissaient, mais dans la modeste pensée de gagner leur vie, tels ces ma<^ns que l'Italie répand dans les diverses contrées et desquels on apprend tout au plus le jeu de la morra avec un ou deux airs d'accordéon.
Comme le canton forme un diocèse propre dont la mense épisoopale, le monastère du Grand Saint-Bernard et l'abbayede Saînt-Mauric* se partagent les cures et les bénéfices, le clei^é lui-même était rigoureusement sédentaire. De plus, étant donné que les principales écoles de la milice cantonale se tenaient dans la petite capitale du pays, il n'était pas jusqu'à l'officier qui ne finît par ignorer à peu près comment se trouvait fait un Vaudois ou un Savoyard. Ces divers facteurs devaient fatalement produire une génération strictement renfermée, pareille à un berceau de plantes que la chaîne des Alpes bernoises devrait préserver de la bise et celle des Alpes Pennines du sirocco.
LEGISTES ET