TECHNICIENS, SAVANTS, ARTISTES
vaux collectifs ou d'entreprise publique se font sans direction compétente.
Néanmoins la qualité paraît avoir tendu sans cesse à compenser cette pénurie : parmi les rares ingénieurs que le Valais a produits, il en est plusieurs dont la réputation a franchi les limites du pays : le nom d'Ignace Tenetz demeure attaché à la science du mouvement des glaciers, celui d'Ernest Stockalper, l'un des directeurs des travaux de percement du Saint-Gothard, appartient à l'histoire de nombreuses entreprises de premier ordre. L'œuvre du tunnel du Simplon a aussi compté dans ses conseils de direction un jeune Valaisan : Jean Traveletti, aujourd'hui chargé de la construction de la voie destinée à rattacher la vallée suisse du Rhône à celle du Mont-Blanc. A cette poignée d'ingénieurs originaires du Valais et presque tous célèbres ou en voie de le devenir, il convient d'ajouter le nom d'Otto Ossent, qui dut s'expatrier en un temps où son pays n'usait pas de techniciens et qui devait être l'une des premières victimes européennes de l'insurrection chinoise des Boxers.
Par cette simple énumération, l'on est porté à conclure que l'homme né dans ce pays de structure étrange est tout prédisposé au3 professions de cet ordre et qu'il suffirait de l'y engager pour qu'il s'y distinguât. Mais, dans ce domaine encore, la prétention, affichée par les autorités de suffire à toutes les manifestations de l'intelligence par un enseignement tout local, a fait au pays un mal incalculable. Toutefois, ce fait étant acquis, il semble préférable de réagir que de récriminer et, si l'Etat, tout préoccupé d'infnser du sang à son Ecole de droit, n'y songe guère, l'initiative privée s'en est du moins chargée. , Déjà plus d'une famille de cette petite aristocratie qui, il y a seulement vingt ans, eût d'emblée opté pour la misère par mépris du travail, se décide à orienter ses fils vers la science de l'art, et de ce commencement d'éveil d'un petit peuple naguère ouvert directement à l'influence de l'esprit latin, se dégage une constatation que nous ne saurions négliger. Après
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s'être replié durant quelques lustres Kur soi-même avec les débris d'idées importées par ses grands-pères, le Valaisan d'aujourd'hui regarde à nouveau autour de lui et ses yeux se tournent surtout vers un centre d'attraction dont il s'était longtemps défié.
C'est la Suisse qui, intellectuellement, semble appelée à rayonner désormais sur lui. On le remarque en sentant se développer chez les jeunes générations cet amour de l'utile, cette préoccupation d'être « sérieux », qui sont à la fois la marque du vieux Suisse et le fonds des sociétés nouvellement parvenues à un bien-fitre inattendu. Ce sont là évidemment d&> qualités dont certains peuples confédérés ont porté l'application un peu loin, parfois aux limites extrêmes de ce qu'on peut appeler un défaut ; mais il est permis de prédire qu'elles ne seront pas très dangereuses pour cette société valaisanne, où il entrera toujours assez d'esprit et de sens iatin pour les tempéi'cr.
Le mouvement littéraire, si important dans les villes romandes de Genève, de Lausanne et de Neuehâtel, ne s'est guère manifesté dans le Valais où, de nouveau, nous rencontrons l'être formé de toutes pièces sur son sol, à" qui manquent les points de compartùson. Toute de forme et ligoureusemènt seholastique, la culture donnée à cet être déjà autonomiste à outrance lui permet à peine d'apprécier l'œuvre de surface, presque jamais d'en aborder l'analyse. Pourtant, la langue française est parlée, en général, avec plus de pureté dans le Valais que dans les pai-ties rurales des cantons voisins; même il est assez fréquent d'y découvrir des lettrés mal révélés auxquels ne manquerait assurément que l'exemple, l'élan, l'activité et l'esprit de suite pour atteindre à la notoriété, presque à la célébrité artistique ou littéraire. Mais c'est l'appui et suilout la liberté qui fait défaut ; la jeunesse serait-elle parfois disposée à suivre cette pente normale de son esprit qu'on l'en détournerait de force, car, comme nous t'avons observé, l'unique célébrité de bon aloi est celle de la basoche et des charges
électives. Elle a beau n'être qu'éphCm^rc, on a soin de la perpétuer en se la transmettant d'une j^énération A l'autre, de telle sorte que l'iltre le plus insignifiant est, par hérédité, susceptible de devenir « illustre «. Il suffit pour cela qu'il soit placé à un poste déjà occupé par des ancêtres et qu'il mette sa gloire personnelle au service de celle de la famille '. J'ai connu naguère le fils d'un ancien membre du gouvernement cantonal, qui montrait d'admirables dispositions pour la peinture. Quoique riche et parfaitement placé pour lui ouvrir la voie où l'attiraient ses goûts, son père le contraignit ô devenir humble notaire dans un village de sept à huit cents âmes où l'on comptait déjà quatre ou cinq de ces officiei-s publics. L'on pourrait citer cent exemples semblables.
La presse, qui dans toute contrée est un miroir fidèle de l'état intellectuel, nous donne ici un reflet d'autant plus saisissant de cette toui'nure des esprits, que le rôle du journaliste professionnel y est plus restreint. Et il est surtout restreint par la contribution fastidieuse et incessante du public. Car, bon gré, malgré, le journaliste est la première victime de cette conception du rôle du journal qui le fait prendre entre deux feux. D'une part, c'est le feu de peloton des abonnés, qui le criblent de communications importunes, ambiguës, intéressées, dont pas une n'arrive à son heure et qu'il est pourtant obligé d'accueillir s'il ne veut pas voir baisser son tirage en suite des désabonnements d'une nombreuse parenté ou de tout un clan ; d'autre part, c'est la canonnade croisée des tribunaux et du comité politique, religieux ou administratif duquel il relève.
' Les historiens va.laisa.ns parlent k tout bout de champ de telle ou telle illustre famille ; ils seraient assurément plus embarrassés de dire — au moins pour la plupart d'entre elles — auquel de ses membres elle doit son éclat. Mais s'ils ne le disent pas, c'est qu'au contraire de partout ailieui's, cet éclat est ici collectif et formé de la somme des emplois publics occupés par les l'ejetons.
Ainsi, livré aux personnalités, aux suspicions, aux insinuations anonymes, aux préoccupations intéressées du premier venu, le journalisme perd toute unité-de tenue pour devenir un enclos dans lequel on joue ft cache-oaefae et où, selon qu'il le trouve agréable ou dangereux, chacun s'exhibe ou s'efface, signant de quelque jeu de mot vieilli et datant d'une région vague : » Des bords de la Pare, le 10 janvier... o ou « Du pied du Salentin, le 30 décembre... •, toutes formules ou signatures qui permettent au correspondant de s'amuser avec l'encensoir sans se brûler les doigts.
Pour nous servir de l'expression d'un philosophe contemporain ajoutons que « dans le grand édifice de la pensée moderne, ils sont à peine représentés par quelques pierres bien taillées. » Pien'es amenées et déposées là par le ton'cnt des générations ! Car, si les Valaisans consentent à y asseoir un peu de leur gloire commune, c'est qu'ils ne se sont pas senti la force de les rouler hors de leur domaine. On y a vu quelques poètes, mais tous ont protesté qu'ils ne l'étaient pas. Le plus délicat et le plus personnel d'entre eux répétait à ses amis en une ou deux de ces métaphores classiques encore en honneur aujourd'hui dans son itùlieu :
Je. De suis pas poète,
Je repète tout haut ce qu'a senti mon cœur,
Le Parnasse me voit ramper loin de son faite,
Apollon me regarde avec un air moqueur. '
Il Mais que m'importe enfin que le dédain m'accueille!
A faire de bons vers je ne prends aucun soin :
L'herbe donne sa graine et le buisson sa feuille.
Puis l'aquilon se lève et les emporte au loin. »
L'aquilon I... Mais ne serait-ce point ce vent qui vient détourner toute intelligence valaisanne de sa direction première et
' Gerbes poétiques, par Louis Gross. Préface de Henri Biolej.— Genève, Trembley, éditeur.
normale, pour la contraindre & se préoG(;uper « du dédain quî accueille » celui qui persévère dans son art? N'est-ce point lui qui, en détachant notre poète, comme un rameau du buisson, t'wnportera avec une nuée de feuilles sèches sur une route plate, monotone, sans charmes, comme celle qui va de Martignf à Sion : la route des fonctions offlcielles ?
Mais la poésie, va-t-on nous dire ; çà ne nourrit pas son homme ! Sans doute, et le Valais n'est pas le seul pays où la poésie aura de longtemps grand peine à devenir une carrière. Toutefois, cette remarque que j'ai préféré appuyer sur un cas apparent, s'étend à des fonctions moins universellement dédaignées et si j'ai cité un homme connu, c'est moins pour faire un& personnalité que pour me dispenser de rappeler des exemples plus tristes, où des jeunes gens fort bien doués, recherchant des can'ières aussi effectives que celles de médecins, d'ingénieurs, de peintres, ont expié en sombrant soit dans les humiliations d'une existence vide, soit dans les drames du désespoir, l'engouement de leurs parents, de leur entourage et de la mode du pays pour les carrières consacrées d'hommes de loi ou d'hommes d'église.