‹ Le peuple du ValaisChapitre 42 sur 66 · INSTITUTEURS · texte numérisé non relu

INSTITUTEURS

Toute la considération du public étant ainsi accaparée parles légistes et par le clergé, il est aisé de comprendre que le personnel enseignant demeure confiné dans un ilotisme complet. Quel que soit en effet son degré de culture, l'instituteur portera toute sa vie la marque de son extraction plébéienne ; on lui fera même un crime de lutter collectivement en vue de l'amélioration de son sort. Tacitement appuyés par un clergé tout puissant dans le domaine scolaire, les pouvoirs civils, issus de la classe aisée, se chargeront de perpétuer à tel point

138 I.E PEUPLE nu VALAIS

son asservissement qu'à peine entré dans la carrière, il ne rêvera, s'il est intellîgt'nt, qu'au moyen d'en sortir.

Assurément, il n'y a pas que des raisons purement morales à «et effacement et les plus évidentes n'ont d'autre origine que l'extrême dissémination des villages et le mode de groupement des demeures. Il y a là un obstacle sérieux à la multiplicité des bonnes écoles, et, la nécessité où l'on est de doter le moindre des hameaux de sa classe, si petite soit-elie, ne peut permettre de leur octroyer à tous des régents capables, instruits et bien payés. Mais, du moins, conviendrait-il ici plus que partout ailleui's d'établir une classification des maîtres d'école de manière à leur laisser l'espoir d'un avancement normal et suivi.

Hélas ! il n'en est pas ainsi. Non seulement aucune sélection ne s'opère dans leurs rangs, mais les postes de quelque importance, notamment dans les bourgs populeux, ne leur sont pas accessibles, étant confiés à des Frères ou à des Sœurs d'origine étrangère. Sans doute, les pouvoirs compétents ont paru s'émouvoir à plus d'une reprise de la position faite à ce corps enseignant primaire chaque jour décimé par la désertion des plus intelligents de ses membres et où l'on doit sans cesse faire des recrues d'une année on deux, surtout dans le groupe féminin où ces éliminations sont rendues plus fréquentes et plus subites ■encore, à cause des mariages et surtout du fait que, si l'institutrice devenue mère se faisait suppléer dans le ménage par une simple bonne d'enfant, son traitement ne suffirait pas à payer ■celle-ci.

Mais que faire f L'Etat cantonal hésite â aborder une tâche aussi complexe qu'une réforme de ce régime : le moindre changement à réaliser le metti-ait en lutte contre les clans intrigants et routiniers de commune, de village et de hameau. En effet, l'étouffement du pédagogue résulte surtout du fait que son engagement relevait récemment encore d'autorités communales ou de simples délégués de quartier, le plus souvent incompétents pour juger de ses lumières ou de ses qualité». Ainsi engagé par un simple conseiller de hameau qui préten-

ISSTITIÎTEI.RH 139

daît le protéger et qui souvent exigeait une récompense morale on matérielle, le pauvre maître voyait sa destinée rivée aux caprices de ce hobereau illettré. Dans certains endroits l'imposition scolaire ne relevait même pas de l'adaùnistration communale : une simple assemblée des chefs de famille du quartier établissdt un budget spécial, basé sur la part afférente de l'instituteur et de l'institutrice, et un receveur ad hoc collectait la part imposable de chaque ménage. Les vieux garçons et les vieilles fdies vivant seuls ne s'acquittaient qu'après avoir épuisé leur répertoire de rubriques et de gi-ossifretés.

Pour de telles rfùsons et pour bien d'autres, il advint que, vers le commencement de l'année 1896, le pays fut menacé d'une gi'ève d'instituteurs primaires. Une pétition adressée au Grand Conseil demanda la fixation d'un minimum de traitement. Quelques ecclésiastiques de l'inspectorat et de l'enseignement moyen y firent opposition et, après de laborieuses diseussions, suivies de plusieurs voyages du projet entre le cabinet du Conseil d'Etat et la salle de l'Assemblée, la cote minima de traitement se trouva fixée à soixante-cinq francs par mois. Le palliatif servit tout au plus de prétexte à une détente passagère et, pour quelques années, il désarma les réclamants sans satisfaire personne.

Ces soixante-cinq francs, l'instituteur ne les percevait que durant une campagne scoltùre dont le cours varie de six à sept mois. En sorte que chacun se demandera ce qu'il pouvait faire le reste du temps. Le reste du temps ! Il le passait dans sa famille, et c'est là-dessus que l'on compte pi-éeisément pour le payer si peu. Car en restant chez soi, l'on est logé et nounû coûte que coûte, et si, par extraordinaire, on n'a pas de famille et d'exploitation rui'ale, on va faire des saisons dans les hôtels comme portier, valet de chambre, laveur de vaisselle, métiers d'ordi-e subalterne auxquels on finit par se vouer définitivement — à preuve qu'ils étaient et sont encore préférables à la carrière « intellectuelle » qui s'en trouve bizarrement le point de départ.

Le corps enseignant du Valais se recrutait généralement jusqu'ici dans la montagne, principalement dans l'Entremont, à Salvan et dans d'autres vallées où les six mois d'enseignement correspondent à une période de chômage à peu près complet, a Et ma foi ! soixante-cinq francs par mois, voilà une somme toute trouvée.' •, avait-on coutume de dire, car il est évident que la famille ne pâtit pas fréquemment de l'absence de bras du régent, puisque, dès la fin d'avril, il rentre et redevient paysan jusqu'à la Toussaint. Il convient, en effet, de noter que le fonctionnaire est censé posséder du bétail comme tout autre citoyen et disposer de prés et de champs. Cela allant de soi, on concluait — et pai' routine on conclut encore — que quatre cents francs par hiver sont un joli gain.

Du t>esoin, de l'utilité, de l'opportunité qu'il y aurait pour cet homme à développer, à compléter, à tenir â jour l'acquit de ses connaissances, il n'en est pas autrement question. Nous avons relevé déjà que le Valaisan lettré dissèque les effets sans remonter aux causes; or, pour l'instituteur comme pour le légiste, l'effet consiste en l'obtention du brevet ou du diplôme. Ceiuî-ei acquis, il ne reste qu'à se figer et à s'enrouler avec philosophie ou résignation dans sa coque de chrysalide, '

Les membres du corps enseignant moyen et secondaire, à tout le moins les chefs, sont congréganistes, et, en raison même de leur caractère religieux, ils disposent d'une considération publique qui les sauve de l'effacement réservé au pédagogue laïque. Leur enseignement se mélange ainsi à celui du culte et s'y subordonne. Aussi allons-nous le retrouver tout à l'heure.

' Ces lignes étaient écrites au moment de l'adoption d'une loi nouvelle sur l'instruclion publique. Elle prévoit notamment une légère augmentation du traitement des fonctionnaires et assure un contrôle plus suivi du pouvoir cantonal dans leur nomination et leur révocation. Toutefois, soit qu'elle n'ait pas eu le temps de produire aucun effet, soit qu'il y ait lieu de ne la tenir que pour une mesure d'expédient, toutes nos observations sont encore à leur place.

Page 1