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LA VIE PUBLIQUE

Chez un peuple contraint de demander sa subsistance à un sol qui se divise en zones si différentes, les rapports de yoisînage acquièrent, comme nous l'avons remarqué, une influence sociale considérable. Tels que de multiples radicelles, ils se substituent à demi au lien de la famille, l'enchevêtrant de manière à former un réseau impossible à démêler, qui se noue et se dénoue de mille façons. Ces nœuds principaux sont les corporations, les consortages, les coteries et les clans. En nous occupant des biens de bourgeoisie, nous avons pu suivre le fonctionnement des premiers de ces groupements. Bornonsnous ici à l'étude de la formation et de l'organisation du clan local, base des institutions de la Vie publique.

Déjà nous avons eu l'occasion de relever quelques traits d'analogie entre le Valais, la plus renfermée des l'égions continentales, et la Corse, la plus isolée, ta plus autochtone peutêtre des régions insulaires. Mais, par cela même que les similitudes sont nombreuses et frappantes dans le détail, elles n'aident que mieux à dégager les différences de l'ensemble.

De même qu'en Corse, nous avons ici devant nous un brusque étagement du sol, une variabilité égale de i-essourees échelonnées sur une succession de zones, une mÈme singularité

de contrastes ^ A ce rapprochement des causes, nous pouvons en ajouter un autre tout aussi frappant dans les effets, c'està-dire dans l'histoire politique : mèineK luttes pour l'affranchissement, mêmes intrig^ues de la part de certains chefs pour soumettre le pays soit à l'influence de la papauté, soit à celle des Français ; mêmes héros patriotes pour assurer l'autonomie. Le Valais a ses Sambucuccio dans les conspirateur de la Mazze, sorte de Jacquerie dirigée contre la grande féodalité, son Sampietro dans Thomas Riedi, un berger qui repoussa l'invasion de Berne conquérante, ses Paoli et ses Abbatucci dans le cardinal Sehiner et dans Georges Supersaso, qui veulent disposer de leur patrie, Tun au gré du pape et l'autre à celui des rois de FYance, et finissent par s'en faire bannir tous deux. Il a ses nobles généreux ou assassins, ses meneurs laïques et religieux, ses conspirateurs-martyrs, ses artisans de décadence, ses dynasties de parasites officiels '.

Par contre, dès que nous passons du détail à l'ensemble, ces deux contrées si semblables dans l'analyse cessent de suivre la voie parallèle, ou tout au moins ne conservent plus guère d'autre rapport général que celui de la concavité à la convexité : c'est la disposition d'éléments identiques dans un

' Les montagnes de la Coi'se, qui se di'esscnt 6 plus de 3.500 mètres de hauteur, sont revêtues de neige pendant la moitié de l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent d'embrasser d'un coup d'œil les roches, les pâturages, les forêts et les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau; de toutes parts on y voit briller des cascades. De vieilles tours génoises bAties sur des promontoires défendaient autrefois contre les Sarrasios l'entrée de chaque baie ; la plupart n'ont plus d'autre utilité que celle d'embellir le paysage. (E. Reclus).

* L'histoire (des Corses) témoigne de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de leur respect de la foi jurée, mais elle racoute aussi leurs folles ambitions, leurs rivalités jalouse?, leur furie de vengeance. (E. Reclus. L'Europe méridionale.)

LA vue PUBLlytïB 1S3

ordre opposé que vient encore modifier la différence des altitudes extrêmes.

Si la route d'Ajaceio à Bastia relie les deus principaux centres maritimeH de l'ile méditerranéenne par un col élevé de 1100 mètres, la route de la pallée du Rhône centralise les rapports des tiautes vallées latérales à une altitude moyenne de 4 â 500 mètres. Là il faut monter pour se rencontrer, ici il faut descendre, mais les obstacles aux grandes communications sont de même sorte.

En Corse, les sommets les plus considérables occupent le centre de l'Ile ' ; dans le Valais, les sommités les plus considérables bordent le pays au nord et au sud du Rhône. La montagne ne cesse pas de dominer la plaine ; mais cette plaine étant intérieure, c'est plutôt la montagne qui travaille et c'est plutôt la plaine qui exploite et administre, puisque la plupart de ces vallées ont leur chef-lieu administratif et leur centre d'échanges à leur débouché. Ici nous touchons au tait qui détermine la première divergence de tempérament entre le chef de clan corse et le chef de clan valaisan. Du haut du maquis, le chef ooi'se embrasse du même coup d'œil des hoi-izons infinis comme la mer ; la fixité de son regard conserve partout la vision de ces espaces contemplés ; aussi, di^s qu'il aura acquis quelque autorité autour de lui, le veiTOns-nous préoccupé de s'élever davantage pour régner sur une étendue de plus en plus vaste. Le meneur nourri d'une ambition sans limita rêve de l'autorité absolue, et la race coi-se, si féconde en conspirateurs célèbres qui la soulevèrent tout entière à la fois, atteint avec Napoléon à la plus haute pcrsoniBcation du type.

lie montagnard valaisan n'a pas de telles perspectives, car il ne domine jamais qu'un tronçon de vallée tortueuse, une comtte, un ravin. Aussi, géographique ou sociale, sa domination demeure-t-elle localisée. Si les événements le gran-

' Honte Ciato, S. 707 ; MoDte KotoDdo, i.GU n

dissent, l'humble chef de clan local ne s'avance qu'en hésitant, par étapes, comme s'il perdait de son assurance première à la perspective des réalisations. Connaissant très peu les gens du dehors — et le dehors, c'est toute vallée autre que la sienne

— il est comme inquiété de son propre succès. Pénétré du sentiment démocratique de ceux qu'il représente, craignant de perdre déjà ce qu'il vient d'obtenii-, il se ménage d'avance la retraite, et c'est pourquoi les honneurs obtenus ne lui font jamais abdiquer les humbles fonctions qu'il détient dans sa petite commune. Presque tous les représentants du canton aux chambres fédérales sont restés députés de la chambre cantonale, et même conseillers eommunaus. L'horizon de son berceau rétréci par ces montagnes qu'il laisse escalader aux Anglais

— lui-même ne les visite jamais — est comme fixé dans l'orbite du chef valaisan et l'on dirait qu'il ne se sente en pleine sécurité que sous l'étroit lambeau de ciel bleu qui couvre ce repli de sa vallée. Paysan, il tiendra pour l'honneur suprême d'arriver au conseil municipal; politicien, il ira à quelques lieues plus loin: se souvenant qu'il a fait son droit à Sion, il y viendra retrouver quelques amis, ce qui expliquera son désir d'un fauteuil à l'assemblée législative du canton. Ijes autres distinctions sont le partage d'un très petit nombre de chefs ; mais, on l'a vu, les supériorités obtenues ne les séparent jamais du lieu natal, où leur clan originel ne saurait d'ailleurs se passer de leur direction et où ils ont à cœur de briller à la manière montagnarde, c'est-à-dire par une aisance relative, méticuleusement soignée et conservée. Aussi les quelques conspirateurs et chefs valaisans parvenus à quelque célébrité furent-ils conspués et honnis dès que leur puissance personnelle les éleva au-dessus de l'influence du clan local.

Ainsi la domination qui, la, vient aboutir à un unitai'isme modelé sur le système d'un massif pyramidal, s'émiette ici au gré d'une constitution orographîque intérieure et selon la formation des ravins et des gorges. Et comme ce peuple a conservé son indépendance politique, il s'est efforcé, bien «ntendu, de donner & chaque région une part du pouvoir et de réduire le gouvernement cantonal à ce modeste rôle de tuteur qu'il exerce très inégalement sm- cent soixante-cinq «ommunes groupées en treize dixains ou districts. L'occupation romaine et les invasions successives des Huns, des Lombards, des Sarrasins y ont sans doute modifié bien des habitudes, mais n'ont pas pour cela détruit l'institution du clan.

Le Valaisan s'emporte aisément pour la défense d'une cause dont il se reconnaît peu capable d'apprécier le but, et rien ne l'éloigné autant du sain raisonnement que la fièvre politique. De sanglantes luttes se sont produites, récemment, entre politiciens rivaux, dans les vallées les plus fidèles aux traditions du passé, comme celles d'Hérens et d'Anniviei-s.

Quelque adoucissement de mœurs qu'ait introduit le protectorat fédéral établi par la constitution de 1848, les institutions valaisannes portent ainsi une empreinte profonde de cet esprit de clan, lequel, quoi qu'on fasse, demeure à leur base. Pour ces peuplades que la concavité de leur sol cloisonne par cellules autour du clocher principal de leur vallée respective, il n'est pas de pouvoir unitaire concevable. Aussi est-ce ici le lieu par excellence de ce qu'on appelle la politique de clocher. Dans l'extrême Haut- Valais, où les communes sont petites et où la caste dirigeante n'a pas eu besoin jusqu'ici de se scinder pour

se disputer ia domination, ie libéralisme n'existe pas en tant que faction d'opposition. Dans le Bas, composé de communes géoéralement considérables, des partis de mécontents se sont formés dès la conquête de la liberté civique et, sous prétexte de lil)éralisme, sont venus réunir les opposants en phalanges plus ou moins actives selon les circonstances et les moments.

En dépit de ces compétitions, toute commune forme un pouvoir agissant qui prétend marcher, régler ses intérêts sans l'intervention du gouvernement cantonal. La pression de celuici dans l'élection des députés, — pratiquée ouvertement ou tacitement dans la plupart des cantons voisins — est ici impossible. Il y a quelques années un homme politique en vue d'un Etat voisin faisait cette remarque que dans le Valais a la -simple apparition d'un conseiller d'Etat (membre du gouvernement) dans un cercle rural la semaine des élections suffirait à retourner le corps électoral contre ce pouvoir et à lui rendre le vote nettement hostile. »

Cela se justifie par la constatation que tout petit milieu à sa coterie et son chef de clan à mettre en évidence, et qu'à ses yeux l'intérêt particulier de ce groupement secondaire est plus vivace que celui même d'un grand parti central,

L'Etat, de son côté, voit plutôt dans cette disposition des mœurs une garantie de sa propre sauvegarde, car, s'il réussit à localiser les manifestations de l'opposition, le danger d'un revirement populaire général se trouve écarté. En effet, ei les revirements sont fréquents dans la politique communale, s'ils réussissent même quelquefois à devenir régionaux, ils sont, par contre, incapables de prendre une extension simultanée assez, considérable pour mettre en danger l'existence d'un gouvernement. Aussi tant qu'ils l'ont voulu les conseillers d'Etat valaisans ont-ils été gouvernants à vie.

Très souvent, les coteries de voisinage disposent d'institutions propres, qui fonctionnent en dehors des rouages offlcielsi Nous venons de voir que, de même que la Corse ét^e extérieurement les éléments du clan, le Valais les étage intérieure-

tuent. Or, c'est le village ékvé qui oommande aux statèges de la politique générale, parce que c'est au-dessus de 1.000 mètres ■que geiroe et fleurit le sentiment pur de la coterie locale. Lora des gueiTes civiles, le cri de branle-bas de la réaction conservatrice est chaque fois pariai de la haute région de Couches. En 1844, c'est rEutremont supérieur, c'est le Val d'Illiez, c'est surtout Salvan qui, faisant abandon de leurs propres revendications civiques, prennent les aimes pour lutter contre un libéralisme dont la direction ne leur est pas exclusivement confiée.

Jusque tout prés de nous, cet esprit d'indépendance a continué de se manifester, et c'est surtout parmi les populations reculées que l'on constate cette tendance. En 1896, à la suite d'un compromis accepté et signé, les deux factions politiques du Bas- Valais renoncèrent à la lutte pour deux sièges dont cet arrondissement disposait aux Chambres fédérales et elle se partagèrent ainsi d'avance le bénéfice de l'élection. Les villages perdus, notamment Isérables et Sairayer, n'en tinrent aucun compte. Protestant à leur manière contre une telle convention, ils votèrent en bloc pom* une candidature de fantaisie. Au reste, tout dernièrement, l'organe de l'opposition se plaignait encore de ce que les gens des communes montagneuses n'observaient pas les conditions de ce même compromis.

Puisque nous venons de parler de Sarrayer, agglomération isolée d'une grande commune, et que ce sont les agglomérations perdues qui recèlent en pleine société actuelle les vrais «aractères du monde sédentaire d'autrefois, arrètons-nous-y pour analyser les bases de cette coterie locale qui forme l'un des principaux germes des groupements démocratiques auxquels la Suisse doit d'exister et la clé de voûte de sa structure politique."

Au cœur des vallées de la Dranse, sur un promontoire de verdure qui surplombe de 400 mètres le cours de cette rivière torrentueuse, se serrent, pelotonnées à l.ââï» mètres au-dessus de la mer, les maisons de Sarrayer, construites en bois et cra-

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quelles aux ardeurs du soleil. Là vit une peuplade de quatrecents âmes, riche de son extrême sobriété et de la simplicité de ses aspirations, réfractaire surtout à ta gangrène du papier timbré. Les champs escarpés qui entourent le village, les prés glissants qui le dominent, le superbe alpage de la Chaux, capable de nourrir chaque été jusqu'à â60 vaches laitières, lui suffisent. Toutefois ces avantages ne vont pas sans sacrifices. Les femmes doivent travailler autant que les hommes et perdent à ce labeur toute qualité d'élégance. L'excédant du seigle récolté, le fromage gras de la montagne ne font qu'une halte dans la cave et le grenier. Le produit de la vente en tombe bientôt dans le bas de laine ; c'est là qu'il attend un placement local, de tout repos, eonsenti à bon escient. L'homme à qui l'on prête est un voisin aux intentions non suspectes et dont l'entreprise se maintient dans le cadre des besoins reconnus.

De temps en temps, quelque ménage sarrayéen déserte son village. Ce sont toujours des gens qui ont voulu changer leur manière de vivre et rechercher un superflu considéré comme inadmissible par l'opinion de ta tribu. Devenu vulnérable par cette excentricité, te transfuge est aussitôt honni : l'étroite solidarité locale fait du mode d'existence une loi et bon gré mal gré le novateur, désolidarisé, doit quitter la place.

Toute commune valaisanne, même la plus petite, a son ji^e de paix. Sarrayer, qui relève du juge de paix de Bagnes, n'a que faire de cette autorité officielle. De tout temps il a eu son arbitre de clan, devant lequel sont portés tes différends locaux ; car chez soi, l'on peut avoir des désaccords, des rivalités, des rixes, mais au dehors — et ce dehors comprend toutes les autres bourgades de la commune — on est solidaire : « Un pour tous, tous pour un, « Nulle part., la devise de la Confédération suisse n'est plus strictement observée. Seulement, pour l'obseï^ ver ainsi, pour la respecter franchement, il faut anéantir dans l'œuf la moindre distinction de caste, et c'est à quoi ces montagnards ont soin de veiller.

On distingue maintenant la source où le clan puise sa force.

et l'on entrevoit la raison de sod influence sur la vie publique du pays.

En effet, si de ce domaine du clan et du voisinage, nons nous transportons dans celui de la Commune administrative, nous allons y constater quel rôle prépondérant cette population de 400 âmes va exercer parmi les 4000 que fournissent les autres bourgades du même faisceau, dont plus d'une pourtant surpasse Sarrayer en population.

Ce village occupe et cultive une bande de coteau très nettement sectionnée. Au-dessous de son promontoire, c'est l'abîme. Alentour s'étagent des champs escarpés que limitent parallèlement, du sommet à la base, deux profondes érosions de torrents. De la sorte, le territoire qu'il exploite est aien dans toute la force du terme. A part les vignes que ses habitants possèdent dans la plaine du Rhône, tout ce qu'ils récoltent : seigle, froment, pommes de terre, foin, bois, pâture du bétail, est tiré de ce sol si nettement délimité par la nature. Peu de communes ont une frontière aussi fortement accusée que ce quartier d'une commune.

Le conseil municipal bagnard compte quinze membres : Sarrayer n'y possède qu'un représentant et, néanmoins, il en demeure l'enfant gâté, précisément à cause de la cohésion morale, de l'incompressibilité de la peuplade qu'il représente '. Et conmie ce conseiller unique est toujours un paysan retors et madré, sans ambition supérieure, qu'il devient par conséquent impossible de corrompre ou d'entramer, chacune des autres influences communales avide de voler plus haut dans le ciel politique l'apprivoise avec soin, rêvant de l'attirer dans son orbite et d'y entraîner avec lui le bloc des électeurs sarrayéens.

D y avait autrefois, dans le chef-lieu de la commune, un vieux

' Les paysans les plus cossus de Sarrayer fournissent r corvées fc la rommune que les pauvres des villages înfériei

notaire entaché de libéralisme. Malgré cela, comme il donnait ses actes et ses avis au rabais, tout Sarrayer recourait à ses bons offices, et ses tarifs faisaient de lui le tabellion attitré de la tribu. Le brave euriale se croyait de ce chef très populaire et ne parvenait pas à comprendre pourquoi ses clients, qui lui accordaient largement leur confiance, lui refusaient obstinément leur appui pour arriver soit à la justice de paix, soit à la députatioD cantonale. Il le comprenait d'autant moins qu'aux approches de l'élection chacun de ces fidèles clients l'assurait de son dévouement personnel. A la veille du vote, il supputait SCS chances avec conftancc. Mais le lendemain, déception complète : un seul électeur l'avait inscrit sur la liste pour dégager Ja conscience de tous.

— Vous m'avez trora.pé ! disait le euriale à chaque électeur qu'il rencontrait.

Et chacun de répondre :

— N'avez-vous pas eu une voix T et n*ai-je pas fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi î

Cependant, alors que certaines sections de commune conmie San-ayer, une ou deux bourgeoises privilégiées comme Conthey

et quelques régions écartées comme Conches, détiennent, soit en vertu de franchises féodales, soit en vertu de la routine, soit encore grâce aux conditions de leur isolement, le privilège de posséder plus que leur compte de biens communs et de forêts, il existe des bourgades que le destin ne s'est pas appliqué à favoriser au même titre. Aussi le dévouement sans bornes que le pouvoir étitbli trouve dans les premières, explique-t-il l'indifférence ou l'hostilité qu'il rencontre dans les autres.

Le bois, cet élément commun si nécessaire à ces montagnards, influence aussi dans une large mesure les rapports sociaux et politiques des populations. Sarrayer vient de nous montrer comment une agglomération placée à la portée d'une forêt qui suffit largement à ses besoins arrive à s'exempter de tout conflit avec l'autorité, sous la réserve d'offrir sa fidélité électorale

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en échange de telles garanties. Pour n'Être pas toujours servies avec le même bonheur, les autres populations des flancs des vallée latérales échappent également à de tels conflits, pai-ce que l'acete des forêts leur est en somme fa(nle et qu'au pis aller elles disposent de la nuit pour se livrer à la contrebande '.

Tout autre ect le sort des paysans du fond plat des mêmes vallées. Pour eus, non seulement une course à la forêt est toute une entreprise, mais, s'ils tentent de la réaliser, le bois, en dévalant par les ravins, vient éveiller l'attention de tous sur leur folle équipée I

Pour comble d'ennuis, ce village inférieur qui est naturellement le chef-lieu, c'est-à-dire le nid des agents de l'autorité, réserve aux délinquants d'autres périls : la prise en contravention et la publication du délit, le dimanche, sur la place publique. C'est un fait avéré que le plus grand nombre de ces procèsverbaus de contravention forestière atteignent les fils des familles pauvres des agglomérations inférieures. De là une première cause de ressentiment contre l'autorité et, par suite, des velléités d'émancipation, d'indépendance, de rébellion. Cette circonstance explique pourquoi dans ces vallées latérales où abondent les forêts ï de bourgeoisie », abandonnées aux communes par les seigneuries féodales, le chef-lieu forme ordinairement le noyau de l'opposition. De plus comme les bûcherons les plus actifs sont dans les rangs de la jeunesse et que ce chef-lieu vit en communications plus directes et plus suivies avec la plaine, d'où souffle l'esprit de critique, la défiance à l'égard de l'autorité est à l'ordre du jour dans la partie active et relativement cultivée de la population.

Ainsi peu à peu ces localités se transforment en foyers

■ On a vu des ^conseillers de village se maintenir ù la tnunicipalilé durant plus de vingt années malgré une injpopularilé générale parce qu'ils favorisaient quelqnes dévastateurs de fori'ts qui dirigeaient les clans de jeunesse.

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d'opposition perpétuelle. Et comme la pénurie dos cultm-es intelle<itueUes établit des relations suivies entre la maison de (commune et le presbytère, le clergé se voit naturellement englobé dans la responsabilité des actes reprochés à ses amis du pouvoir civil.

L'étendue des communes contribue à rendre difficile la surveillance forestière et à favoriser le déboisement. Aussi, plus une commune a ses habitations disséminées, plus de telles récriminations augmentent d'acuité et tendent à se concentrer sur le même membre du pouvoir local.

Il y a quelques années, dans une vallée écartée, s'était fonnée une importante phalange de jeunes électeurs mécontents qui, d'un commun accord résolurent de ne plus prendre part à aucune lutte électorale. De commun accord aussi, les factions rivales, poussant les hauts cris, se mirent à flétrir ce groupe du nom « d'anarchistes ». La terrible qualification fut acceptée avec cette philosophie que renforce quelquefois l'entêtement paysan. Outrés de cette résistance dont ils av^ent compté avoir rapidement raison, les clans traditionnels essayèrent des procédés plus graves d'intimidation. Comme un cours militaire avait lieu en ce moment même dans le voisinage et que des cartouches à balles s'étaient trouvées mêlées à des cartouches à blanc dans un exercice de tir, on tenta d'alarmer le publie en imputant ce méfait à cette poignée d'électeurs récalcitrants qui de plus belle continuèrent à bouder la constitution.

Toutefois, et c'est ici que les faits se chargent de conclure en faveur de nos affirmations, l'abstention ne dura que jusqu'à l'heure où les mécontents trouvèrent un moyen de traduire leur ressentiment d'une façon efficace. Au renouvellement suivant du conseil municipal, l'occasion s'offi-ant de renverser le représentant du quartier des « anarchistes », agent premier de leur mécontement, la phalange des abstentionnistes descendit en bloc dans l'arène électorale prêter Ja main et le bulletin à cette exécution. Tant il est vrai que l'on va chercher parfois bien loin la source des phénomènes les plus simples.

Maïs si le ùois est l'un des facteurs principaux de la désa^rré- {ration progressive des anciennes sociétiîs communaulaîres du Valais, il convient encore de signaler une ou deux autres causes particulières. A Fully, à Saillon, à Ijeytron, communes échelonnées à la base des coteaux du nord de la vaille du Rhône, on remarque avec quelque éfonnement que tous les hommes veulent être radicau;r. La surprise est d'autant plus léf^itimo que, longtemps, la culture intellectuelle de ces trois iocalitjïs fut pour le moins au-dessous de la moyenne. Ce n'est donc pas dans la philosophie et moins encore dans l'irréligion qu'il faut rechercher l'origine de ce ferment d'opposition. On oublie aujourd'hui qu'il est facile de la découvrir ailleurs : autrefois, les habitants de ces communes avaient sacrifié tous leurs champs pour en faire des vignes : l'ancien gouvernement, — car les faits remontent à plus d'un siècle, — voyant que l'on abandonnait les produits les plus nécessaires pour s'attacher à des denrées superflues, ordonna par un édit de ne convei-tir les champs en vignes que dans la mesure des besoins de chaque particulier. Quelques paysans rappellent encore avec amertume que l'on força cei'tains propriétaires à arracher les ceps de leurs jeunes vignes. Depuis lors, la constitution du pays a subi maint changement, le personnel du pouvoir est aujom'd'hui bien innocent de ces vexations, mais c'est la même couleur qni gouveme, et en voilà assez pour qu'on rende les gouvernants du jour solidaires de ceux d'autrefois.

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