‹ Le peuple du ValaisChapitre 51 sur 66 · LA CONFÉDÉRATION · texte numérisé non relu

LA CONFÉDÉRATION

A qui n'est-ii arrivé de comparer les fonctions de l'autorité à celle de l'ossature soutenant les parties du corps humain î Voici un pays où elles ressemblent plutôt à un régime artériel dont les vaisseaux inlints portent le mouvement au plus profond des chairs et jusqu'à fleur de peau. Il n'est pas une humble parcelle de l'être qui peu ou prou ne se sente actionnée au contact d'une de ses multiples veines et il doit par conséquent sauter aux yeux qu'un peuple si puissamment encadré se montrera adversaire résolu de l'intervention de eeilain pouvoir plus éloigné qui ne saurait que simplifler, contrôler, surveiller, en attendant de tout absorber.

Dans les autres régions de la Suisse, l'opinion est assezvolontiers portée à conclure que le clei^é est l'unique artisan de l'opposition systématique vouée par le peuple du Valais,. depuis einquante-cinq ans, à toute immixtion du pouvoir fédéral dans les domaines communaux et cantonaux. C'est là une conclusion prématurée. Avec la fièvi'e que nous l'avons vu capable de mettre à la conquête de la moindre parcelle du pouvoir, le Valaisan n'a nullement besoin de son clergé pour tenir en défiance cet arbitre intempestif qui a supprimé les cours militaires cantonaux, absorbé le? servines postaux, l'éduit la compétence des juges de paix, bouleversé le champ de cocagne où les curiales cultivaient si joyeusement la fructueuse poursuite pour dettes. La preuve qu'il existe là-dessous des agents indépendants de l'influence du clergé, c'est que, lors de l'acceptation de la loi sur les poursuites, la plupart des partisans habituels de la Confédération la rejetèrent.

Que le cierge, souvent guidé par de remarquables administrateurs, déploie une habileté rare à tii-er parti des clans, des-

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i et de l'Ktat, rien n'est plus évident, quoiqu'il ne fas^ le, après tout, que ce que font touii les états-majors religieux àa monde et tous les autres eorps sociaux organisés. Au surplus, le clei^é ne se dissimule pas que la Confédération, dont la main s'exerce à tenir la balance entre protestants et catholiques, pourrait bien, une fois rendue maîtresse de l'instruction dans les cantons, être tentée de réduire l'influence dont !e prêtre jouit dans le Valais. Il ne se dissimule pas davantage que sa puissance sociale est surtout un effet de sa situation parfaitement autonome à côté du pouvoir civil, situation qui lui permet de fonctionner isolément, actionné paile simple jeu de sa discipline et de sa persévérance.

Durant ce temps, les oisifs et les timorés de la politique ne voient pas sans quelque satisfaction l'opinion extérieure reporter sur le clergé toute la responsabilité de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. Cette manœuvre plutôt passive est d'autant moins compromettante pour eux qu'indépendant du suffrage populaire, le clergé n'entrevoit aucun dommage réel à endosser ces responsabilités : on sait que pour les gens puis- :sants et habiles le rôle de boue émissaire a parfois ses charmes :

— Que dites vous... que c'est à cause de nous clei^é, que vous n'avez pas d'écoles professionnelles ? On va vous créer une école d'agriculture.

— Faites ! répondent l'Etat et la Commune.

— Que dites vous cncjore, reprend le clergé..,, que c'est à «ause de nous que vous manquez d'institutions hospitalièi-es et médicales î... Voici un orphelinat, une clinique ; s'il vous faut autre chose ne vous gÈnez pas !

— Merci, dit la Commune.

— Il ne nous manque plus qu'une école ménagère, comme à Oenéve, hasarde l'Etat,

— En voici une toute petite ! mettez votre drapeau dessus... déclare avec empressement le clergé.

Toutefois comme l'Etat et la commune lui laissent ainsi carte blanche dans les initiatives en matière d'assistance, d'ense^^e-

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ment professionnel, d'hospitalisation, de suiTeiilance scolaire, le elei^é dfs couvents se hâte d'en placer TadmiDistration sous la direction apparente de l'Etat gui est trop reconnaissant et trop parfaitement élevé pour ne pas savoir ce que veut dire cette concession officieuse. La vérité est que le clei^é et l'Etat s'accordent pour nommer les fonctionnaires, mais la surveillance du premier étant seule manifeste et assidue, c'est lui ■qui exerce l'autorité effective sur cette armée dont le second n'a que le commandement honoraire.

On voit donc que, si le cler^i^ est le facteur le plus apparent de la résistance à la poussée centralisatrice de la Confédération, il l'est surtout A la façon d'un levier, inutile sans force impulsive et sans point d'appui. Or, ce point d'appui, il le trouve dans la politique tâtonnante des pouvoii's constitutionnels qui n'entreprennent rien sans son entremise ; quand à la force impulsive, elle se dégage de la tradition historique de ces mêmes pouvoirs. En effet, l'autorité civile, en considérant (Somme autant de fiefs ou de patrimoines les principales charges et fonctions de l'Etat, en les transférant sans autre sentiment de responsabilité de père eu (Ils. et d'oncle à neveu jusqu'à travers le XIX" siècle, a, pour ainsi dire, consacré le maintien d'un état de choses dont le clei^é, mieux actionné, a su patiemment s'instituer gardien.

Si nombreuse que soit en effet l'année des hommes titrés de l'ordre profane, elle constitue décidément une force ti-op décentralisée, trop éparpillée pour offrir un point solide, un centre quelconque de résistance. Et, même au cas où les eadi'cs de l'armée changeraient, tout demeurerait en l'état ; cai-, entre tant de clans directeurs, l'inspiration, le mot d'ordre ne cesseront d'appartenir au moins mobile, au plus homogène, au seul véritablement organisé. En sorte que, sans l'intervention imprévue de quelque coup de main ou d'une force extérieure, cette vaste pyramide officielle à base de clan gardera à son sommet la mitre épiscopaie, emblème de son passé historique. Sans doute plusieurs mouvements se sont produits déjà qui

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oDt réussi plus ou moins à ternir l'emblème et les éléments de cette autorité : Tévêque a perdu son titre de prince, il ne rote plus à la di^te, le produit de ses successions prend le chemin de Martigny ou deMonthcy au lieu de se diriger invariablement vers Sierre et Rerogne, mais son autorité s'est précisément élargie en se dégageant des compétitions d'ordre temporel.

Cette pjTamide officielle, la simple chute de telle ou telle pierre suffirait peut-êti-e à la renvei-ser, mais c'est poui' cette raison même que la pierre ne se détachera pas, car la république du Valais a conservé toute l'architecture extérieure de la féodalité. Partisans et adversaires du statu quo n'ont été que des coQcuirents à cette même tâche : conserver le plus possible de l'état antérieur, les premiers pour des motifs évidents, les seconds pour se défendre d'avoir jamais songé à un bouleversement. Leur tâche commune en ce sens est facilitée par le fait que les modifications constitutionnelles de quelque importance que la vieille organisation politique a subies ont pris essor hors du pays : en France à la fin du XVIII' siècle, dans la Suisse du nord au milieu et vers U Un du XIX'. De la sorte les conservateurs persistent à les dénoncer et ceux de l'opposition se contentent de hausser les épaules, puisque après tout cette œuvre n'est pas la leur.

Tout cela ne saurait donc désormais se transformer autrement que par un violent coup de main que rien ne permet de craindre ou de prévoir, ou bien sous une action nouvelle de quelque force extérieure. Cette force on la voit approcher depuis longtemps comme la lame renouvelée et persistante du fiux unificateur des sociétés européennes de ce temps. Déjà nous avons constaté ses effets partiels : elle ne renversei-a évidemment pas l'édifice pyramidal, mais elle se prépare à le submerger.

Cet élément extérieur, dont il devient de plus en plus oiseux d'exalter ou de maudire l'œuvre, parce que rien ne détouine le torrent ou l'avalanche qui a acquis une certaine force de vitesse, c'est la Confédération suisse.

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