I.— ÉMIORATIOH INTÉRIEURE ET TEMPORAIRE
En 1781, coQstate Bourrit, la vallée de Bagnes fournissait beaucoup de colons à d'autres parties du Valais qui manquaient de bras, principalement dans le voisinage du Rhône. " D en est surtout, disait-il, qui, pendant l'hiver, s'en vont exercer hors de chez eux divers métiers jusqu'au printemps. »
Bien que modifiés dans leuis formes depuis cent vingt ans, ces exodes se pratiquent encore, continuant de témoigner que le montagnard-laboureur de cette vallée se transformât l'hiver en tailleur, en cordonnier, en menuisier, en régent, pour aller vêtir, loger et instruire les populations plus indolentes et moins industrieuses de la plaine du Rhône. Tout ceci nous conduit à la remarque qu'en Suisse comme ailleurs, les émigrants des vallées montagneuses ne peuvent guère exercer que des métiers a inférieurs ». La Savoie n'est-elle pas le pays des commissionnaires parisiens, des nourrices lyonnaises et du classique petit ramoneur, carrières très différentes à première vue, mais où l'on recueille au même titre le salaire d'une occupation peu complexe, faite de fidélité, de passivité et de soumission ? Un rapport de l'intendant Le Bret nous montre qu'au XVII' siècle l'habitant de la vallée pyrénéenne d'Ossau louait ses bras aux cultivateurs espagnols pour les travaux de la fenaison et de la moisson'. De nos jours encore, ceux de Rouergue et du Gévaudan se répandent par familles entières dans les plaines qui environnent leur haute retraite'. Quand au gros des populations pyrénéennes, elles fournissent des domestiques femmes
' F. BuTGL, Une vallée pyrénéenne, Ossau.
• Le Plat. Ouvriers des Deux-Mondes.
è toutes les villes du Midi, à Bordeaux, à Toulouse, à Marseille «t aux stations balnéaires des mêmes l'égions, tandis que les hommes eheroheiit à se caser daos les conditions modestes et -également subordonnées de douaniers ',
Le Valais, qui concentre sur un espac-e très restreint toutes \cs formes de l'économie montagnarde, apporte la répétition <le chacun de ces courants sociaux et nous montre une fois de plus que les montagnards de nos contrées tempérées, à quelque point cardinal qu'on les choisisse, se ressemblent et gagnent leur vie en se vouant à des expédients analogues.
En effet, depuis que la Confédération a centralisé le service des douanes, la Suisse occidentale et spécialement le pays de flenève, qui est comme on sait criblé de routes françaises, est pour ainsi dire, bordée de douaniers descendus des hautes vallées transversales du Talais.
Il est encore une forme d'expansion particulière qui vient se rattacher à la précédente. Jusqu'en 1850, la Suisse fut le pays classique du servie* mercenaire, en France d'abord, plus tard à Rome et dans les Deux-SicUes. Cette émigration spéciale était principalement alimentée par la jeunesse de régions strictement pastorales et, dans le Valais, ces régions-là tenaient ce genre de service en tout autre considération que les vallées à labour, où l'on se passe moins aisément de la jeunesse. Dans les premières, le soldat, sûr d'être fêté et envié, revenait volontiers se pavaner en uniforme ; dans les secondes, on le taxait de paresse : il fallait qu'un fils s'engageât clandestinement et, bien des fois, des caravanes de parents bagnards franchirent monts et vaux pour se mettre à la piste des jeunes réfraetaires. Depuis l'interdiction de ces engagements, la même classe d'émigrants a trouvé d'auti-es débouchés. C'est la douane pour les laboureurs d'Entremont, la gendarmerie et le service du pape pour
' E. Pemolins, Les Français d'aujourd'hui.
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les ressortissants des vaili!cs essentiellement pastorales d'illiez, de Gonches et des environs, lesquels choisissent en toute préférence les fonctions les plus passives où le mouvement mécanique, la fidélité à la consigne, allègent l'esprit de toute pensée et le corps de tout effort soutenu '.
Si le Valaisan et la Valaisanne ne vont pas eu service dans des villes commerçantes telles que Marseille et Bordeaux, ou tout au moins si cela n'arrive qu'exceptionnellement, c'M qu'il leur est préférable d'aller servir dans les principaux hôtels de la « Côte d'Azur », à Cannes, à Nice, à Menton, à Monaco, à Bordighera. Le motif de cette préférence saute d'autant plus vivement aux yeux que la plupart des hôtels du littoral ont pour directeur du service des Suisses, lesquels y débarquent en octobre, dès que le chemin de fer alpestre a interrompu son service, puis regagnent la région des sapins ou des glaciers vers la fin de mai, alors que l'approche des grandes chaleurs a dispersé les adorateurs de la mer bleue et que le service du Viège-Zermatt a reconquis sa case dans l'horaire général du Jura-Simplon,
Ce genre de domesticité hôtelière s'adapte d'autant mieux aux goûts du Valaisan qu'au lieu de le déraciner du sol natal, il l'ébranie si faiblement qu'il en pourra repi'endre possession dés qu'il le voudra. Les gens de ce monde-là perdent si peu de vue le pays que, deux fois l'an, ils franehissent-de 8 à 900 kilomètres avec la séi"énité qu'ils mettraient à s'en aller comme régents dans la vallée voi^me G est qu'en réalité la séparation n'est pas sensiblement plus longue. On se détache même si peu des préoccupations du lieu natal que certains hommes dont vous voyez, en janvier, luHP les manches de lustrine ou les revers de frac sur les perrons de Monte-Carlo ou de San-Remo, y
' En dépit de l'iatcrdictioa du recrulemcat pour les armées étrangères une cinquantaine de Valaisans ujontenl encore la garde au Vatican. De ce nombre 23 ressoi-tissenl au district de Couches qui n'a pas 4.200 habitants.
sèment à plaisir des cai-tes, avec lithographie, de Vkôtel de la Cascade ou du Glacier... service prompt et soigné... bois de sapins., vue incomparable... X*", propriétaire... Ilvasans dire (|ue X*** c'est lui-même et que, tandis qu'il manie la brosse à cirage et le plumeau, la femme de chambre, son épouse, brode dans les coins de l'hôte! princier les pantoufles que, dès le lo juin, le a piflpriétaire » étalei-a avec une patronale dignité sur les pelouses qui entourent l'hôtel de là-haut.
Il serait d'aillem's superflu de venir insister sur l'aptitude do Suisse à cette carrière hôtelière qui, depuis la suppression des engagements dans les armées étrangères, est devenue sa ressource? de premier plan et son industrie éminemment nationale. Peut-être exige-t-etle un peu plus d'initiative individuelle que son aînée, mais la marche des temps s'est chargée d'adoucir la nuance, et, du reste, hormis la spécialité de ouisinier-chef que le Valaii-an abandonne à d'autres, elle n'exige aucun apprentissage proprement dit, en sorte que le débutent est, dès le premier jour, nourri, logé, blanchi et payé, sinon par le patron, du moins pai' le client.
Ainsi que nous venons de le dire, l'employé d'hôte! n'attend même pas d'être « parvenu » pour se ranger parmi ceux qui le sont. Dès ie début, cette carrière sans difficulté, à laquelle le fils du plus humble des pâtres accède comme de plain-pied, vient lui ouvrir une perfepeetive inattendue sui- toutes les séductions de la vie mondaine et luxueuse, développant ainsi devant sa conception rudimentaire une foule de passions, de tentations, d'ambitions et d'appétits. Ces mouvements i-égiiliers do flux et de reflux entre les plages du Midi et les glaciers des grandes Alpes viennent encore accentuer la violente opposition entre ce qu'il a vu au dehors et ce qu'il revoit dans son humble village ; si bien que fréquemment, pris de vertige, il se croit acteur sur cette scène d'enchantements et de splendeui-s où il n'est qu'un simple machiniste. Entrevoyant alors dans ce qu'il a cru découvrir ou appi'endre le moyen de se distinguer, il n'a pas de plus vif désir que de venir briller au milieu
ÉMIGRATION INTKBIEI'RK KT TEMPORAIRE Ifljî
des siens sacs cesser d'être un « monsieur ", et que de passer propriétaire « arant d'aroir complètement délaissé la livri^e du chasseur et du portier.
Dès lors, peut-on franehement s'étonner qu'une concurrence fébrile vienne aujourd'hui troubler leealme de la moindre solitude alpestre où s'élève le moindre hôtel ? Nous avons déjà vu, en nous occupant des aptitudes industrielles ou eommerciales du Valaisan, combien ces fondateurs de stations alpestres se montrent quelquefois moutonnière dans leur impulsion industrielle et comment ils accumulent à plaisir les hôtels sur le même point d'une région : à Salvan, à Finhaut, à Fionnay, à Champex. Or, si ces stations datent à peu prés d'hier, l'instinct imitateur qui a présidé à ce peuplement exagéré est très ancien : nous en trouvons la manifestation jusqu'en pleine cité de Genève où le mouvement a été inauguré par les ressoi-tissants de Loéche,
La station thermale de Loèche-les-Bains, qui fut longtemps la plus célèbre de la Suisse, en est la plus ancienne par son exploitation. Dès sa nouvelle étape de développement qui remonte à une soixantaine d'années, les gens de la vallée sont venus multiplier le'^ hoteK et les pensions autour de ses sources. A cela nen à dire puisque h i les eaux beaucoup plus que la nature alpestie étaient le vrai motif d'attraction. Mais, comme Loeche fut le prototvpe des stations montagneuses, les petites préoet,upations de la Lonc urrence l'imitèrent ; c'est sur celle-là que les plus récentes sont v enues découper leur patron, et cette manie de consti mre a profusion sui' un point limité n"a pas d'autre ongine On pouiTait peut-être contester pareille asseilioD si les Loècheians di Genève ne se chargeaient d'en fournir une pieuve plus frappante que la précédente en établissant dans cette grande ville une forme de colonie très spéciale.
Vers 1880, l'un d'eux, M. V*", ouvrait un café-brasserie, et, comme l'antique station thermale ne manquait pas de garçons de café et d'hôtel, il va de soi, que M. V*** recruta de préfé-
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renée son pei-sonnel parmi ses ooneitoyens. Lorsque, au bout de dix ans, après fortune faite, il se retira dans sa commune natale, prêt à brig;uer les honneurs locaux, Genève s'était déjà peuplée de cafés tenus par des émigrés de la région de Loôehe si bien que, depuis, cette cité de cent et quelques mille âmes en a déjà vu dédier plus d'une trentaine, dont la plupai't sont encore à leur poste. Ce n'est pourtant pas que Genève se trouve visiblement plus rapprochée de Loéche que les autres grandes villes dans lesquelles ce courant d'émigration est inconnu; si on lui donne la préférence, c'est uniquement parée que c'est là qu'un tel que l'on connaît a réussi et qu'en faisant comme celui dont on croit être l'égal, au même endroit que lui, on doit réussir comme lui. Les constructeurs d'hôtels de Finhaut, de Champex et de Pionnay ne raisonnent pas autrement.
Mais ce qu'il y a de plus typique à relever parmi les Loècherans de Genève, c'est que leur concurrence est particulièrement aveugle et entêtée dès qu'ils sortent de la même boui^ade ou de la même commune. Elle devient alors non seulement active, mais hostile, quelquefois même agressive. C'est presque la guerre jusqu'à Tétouffement de l'adversaire.
Il y a quatre années à peine que l'un d'eus vint créer d'emblée un nouvel établissement au beau milieu d'une place où se trouvait déjà établi un de ses co-bourgeois qui prospérât. Nul avis ne parvint à le détourner de cette folle entreprise qu'il motivait à sa façon : « Il veut me faire la barbe làhaut, dans notre commune, disait-il, mais je ne suis pas plus bête que lui; je suis gradé dans le bataillon moi! »
Toute l'âme valaisanne est dans ce cri : s Se faire la barbe » ; c'est rentrer avant l'autre au village natal, y édifier avant lui, au milieu de l'entassement des deîheures en bois toutes grillées au soleil, l'altière maison blanche du parvenu que le moindre acte de libéralité suffira par suite à pousser vers les honneurs.
Avant de passer à l'émigration lointaine et non périodique, il nous reste encore à saisir sous deux aspects les phénomènes
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principaux de la migration agricole intérîeui'e. Gai- sans revenir aux traditions nomades, diîjà suffisamment connues, de l'Anniviard, il n'est pas sans importance de dég:ager la différence qui existe entre le Gonehard à Bramois, colon de la première variété, et l'Entremontan à Fully, colon de la seconde. Une fois de plus nous relévei-ons une supériorité relative du laboureur sur le pasteur.
La commune de Bramois couvre un vaste hémicycle d'aliuvions entouré par le cours du Rhône et partagé par la Borgne, le troisième de ses affluents valaisans Refoulé par la poussée de cette rivière, le demi-cercle fluvial vient presque effleurer les anciens murs de Sion. Ses habitants, au nombre de 700, se partagent à peu près également entre allemands et français, quoique le village se trouve en pleine région romande. Ce phénomène tire son origine du fait que, jusque vers la chute définitive du patriciat, les familles influentes du Haut-Valals, retenues à Sion par l'exercice des emplois officiels qu'elles s'attribuaient exclusivement, possédaient presque toutes, sur la rive gauche du fleuve, une ferme dont la gérance était généralement confiée à des Conehards.
Mais ces pasteurs de l'extrême Haut- Valais, appelés à quinze lieues de distance pour se substituer à l'agriculteur de la plaine, ne surent, bien que » citoyens patriotes », absorber la race et la propriété de leurs maîtres aussi bien qu'à Fully leurs humbles sujets de l'Entremont. Passifs comme tous les purs pasteurs, ils réussissaient à faire au besoin d'obéissants agriculteurs, mais rien de plus, tout comme leui's congénères donnaient au besoin de fidèles gendarmes, de dociles soldats dti pape ou de bons portiers d'hôtels à la condition d'être dirigés de près. Or, précisément, ce mode de colonisation — si l'on peut employer un si gros mot pour une occupation domestiquée — les embrigadait, les jetait sur un terrain déjà cultivé et préparé, où il devait suffire de tenir un outil et de marcher au signe du propriétaire. Voici quelques extraits du carnet-almanach de poche du colonel Pierre-Hyacinthe de Riedmatten,
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daté de 1803, dont chaque page nous ri^vèle que le patricien sédnnois de ce moment-là était un type accompli du gentilhomme campagnard, et elle atteste en outre la continuité de la surveillance et la persislance du contrôle qu'il exerçait sur le moindre mouvement de son soi-disant fermier :
Le 3 mars, lois6 le fossé que Félix Hullerm'a fait en Chandoliiii depuis le 29 janvier et suivant notre accord : Le. jardin de (!hoiii du raté du levant ii ?l batz la
loise balz 18
Ou eiité du noi-d, !) loises à 4 batz » 36
* Le fossé tiré en droiture, 8 loises » 48
Le fossé & la moitié. 18 toises fk 3 batz .... : i> 54
Au (iil du côté du nord, 5 et demi-toises â ii batz. » 21
Total «177
Le 4 payé k la femme de Félii pour avoir déraciné
et liaehé les soles (saules) en Chandoline. . . . batz 18
Le 13 mars payé à lui pour avoir fossorè au jardin. » 5
Et pour le manche de la sape (bi'chc) » 1
Bien avant que le Conchard se fût soumis à cette implacable tutelle, les Bagnards, les Orsériens, les Salvanains, mieux exercés à remuer la terre, venaient hardiment empiéter sur les pentes inférieures de la vallée du Rhône et planter pour leur propre compte la vigne sur ces bandes rocheuses et surchauffées, tandis que les hommes de Fully et de Martigny, nés à une altitude favorisée, se contentaient de pi'endre sans peine, ou en échange d'un tri^s petit effort, ce qu'il plaisait à la teire de leur donner.
A Fully, notamment, l'Orsérien ou le Bagnard s'est imposé par ses qualités de robustesse et d'endurance jusqu'à contraindre celui qui avait consenti à l'occuper et qui généralement se montrait avide de repos et de tranquilité, à lai donner sa tille, afin d'ôtre allégé une fois pour toutes du gi'os de la besogne.
K>lICK\TinN im\TAIMi. El PKCLIlN(>Hf 199
Cette oombinai-io II ingi^nieuse mais tifs ingénue au';«i de la part du propnétane qui s expose ainsi a devenir ilote le lendemain subsiste encore Mai^n le léveil mcontestable de l'activité indigène noas en avons sous les yeux di^ exemples tout récents, vraih veistiges du phénomène social qui se pi odui sit dui"ant les siècles écoulés et qui a fait quaujouidhm sui moins de soixante nom', de famille bourgeoises de Fully, plus de trente sont d'oiigme entremontane Ce pullulement témoigne que ceux qmsysonttransfuésdes hauts vallons du Mont- Joux, du Catogne et du Combin étaient de sobres et persistants travailleurs, aisés à satisfaire dans leurs appétits comme dans leurs sentiments et qui, en échange d'une dot en vastes ten'ains incultes, venaient offrir aux filles déprimées par la malaria l'apport de leurs gros muscles et de leur robuste santé ',