II. — ÉMIGRATION LOINTAINE ET PROLONGÉE
Il est temps, maintenant, que nous suivions le Valaisan plus loin, là où par une émigration dui-able ou définitive il s'engage ■ à fond au milieu des autres races et où, cessant de pratiquer l'essaimage individuel, il va développer son sens de la communauté à proportion de la distance parcounie.
Depuis 1880, de nombi-eus originaires de l'Ëntremont vivent ■par groupes dans les faubourgs parisiens de Montmai'tre, de
'Les Entremontans qui, aujourd'hui, occupent les deux tiers du vaste vignoble de FuUj, a'.v étaient primitivement implantés par voie de mariages en se montrant plus iju 'accommodants, quant aux charmes de leurs conjointes. Une fois dans la citadelle, ils y attirèrent des parents qui firent de même.
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la Villette, du cours de Vincennes, ainsi que dans les ag;glomérations suburbaines de Condans-Chareoton, Alfortville et iFry-sur-Seine. Généralement, et surtout dans ces trois dernières localités, ils s'adonnent à des travaux simples qui n'exigent point d'apprentissf^e et où la force des épaules supplée à l'effort de la pensée : débardeurs, palefreniers, voiturierslivreurs, relayeurs d'omnibus. J'ai eu l'occasion de remonter à la formation de la plupart de ces groupements de montagnards? suisses jetés en pleine houle de la marée parisienne, et j'ai constaté combien ce flux redoutable avait de peine à les sob- Rierger. Leur constitution, qui n'est pas de beaucoup antérieure k 1880, relève de deux agents principaux, entre lesquels il est fort difficile de saisir le moindre des rapports et qui furent : 1° la fabrieatioD artificielle de la glaee ; â° la campagne française en Tunisie,
Entre 1861 et 1878, le glacier de Saleinaz, l'un des plus importants et le plus accessible du versant suisse de la chaîne du Mont-Blanc, occupa une partie considérable de la population d'Orsières à l'extraction, à la manipulation et au transport de la glaee â rafraîchir jusqu'à la gare de Martigny, Miùs, vers 1878, cette importante ressource ayant été graduellement détournée par la double concurrence de la glace artificielle et de la mise en exploitation de celle des lacs du Jura, plus voisine des grands centres de consommation, force fut aux Orsériens de vendre chars et mulets et de courir par le monde en quête de remède à cette crise locale. Toutefois cette émigration de charretiers et de manœuvres ne pouvait se faire en famille et sans esprit de retour, en sorte que, pour ne pas mettre une. trop considérable distance entre soi et les siens, l'on s'acheminait surtout vers Paris, prêt à accepter n'importe quelle rude besogne. Les premiers tâtonnements leur ménagèrent toutes sortes de déceptions. Etant donné que là-haut, au viUage, la force musculaire et le port de lourdes charges assure tout prestige au lui'on, celui-ci débai-quait à Paris d'autant plus fier qu'il était coté plus fort. Mais, à ces questions très élémentaires
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que chacun pose au travailleur en quête d'embauché : « Qui êtes-vous?... Avez-vouB un métier?... Qu'avez-vous fait jusqu'ici f... •) le pauvre alpicole se sentait désarçonné. Jusqu'alors, lit-haut, ne l'avait-on pas jugé apte à tout ouvrage, autant si ce n'est plus qu'un autre t
Et lorsqu'on lui demandait ce qu'il comptait faire, invariablement il répondait du ton de l'être le plus accommodant du monde: — « N'importe quoi!... Tout ce que vous voudrez!» Tant il était éloigné de supposer, l'infortuné, qu'à vouloir se montrer si arrangeant il se fermait précisément des portes qui, peut-être, se fussent ouvertes devant une prétention nette et précise.
Dès 187Ô, une colonie grandissante d'Entremontans peupla les petits passages de Montmartre, de La Chapelle et du quartier Kgalle, où elle subsiste nombreuse encore, occupée dans des fabriques de couleurs pour la peinture d'art. Quelques années après, l'industrie glaciaire, sensiblement amoindrie déjà, tombait complètement et, par contre-coup, l'on vit se multiplier les départs d'Orsériens pour Paris. Toutefois, le broyage des couleurs, qui est une industrie restreinte, ne pouvait suffire à recueillir toutes ces âmes errantes échappées du glacier. Fort opportunément un moyen de salut leur rint de la cause même de leur malheur. M. R***, l'un des directeurs du chantier abandonné de Saleinaz, était passé à l'entreprise des glacières du lac de Joux, dans le Jura suisSe, et, peu après, celles-ci furent absorbées dans la Société des Glacières de Paris. Cette société dut alors s'ingénier à faire de ces glaces suisses une branche commerciale distincte de son exploitation ordinaire et établira Conflans, à proximité des voies du chemin de fer de Lyon, des installations d'emmagasinage, de réception et de réexpédition dont la direction particulière fut conllée à M. R***. Ce choix de leur compatriote ouvrait devant les Kntremontans inoccupés un champ d'activité d'autant plus facile qu'il modifiait à peu d'égaMs leurs occupations antérieures ; car le bâton de maréchal rêvé par eux consistait en un fouet de eocher-livreur que
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tous ceux qui avaient couru quelque temps le pavé de Paris en quête de travail pouvaient obleoir.
D'autre part, les événements qui eurent pour résultat, en 1881, d'assurer à la France le protectorat de la Tunisie, avaient éveillé certaines susceptibilités en Italie. Est-il nécessaii"e de rappeler que des froissements s'ensuivirent, particulièrement dans les chantiers ou ateliers occupant des Italiens, et que de lA partit le signal de ces querelles jalouses dont l'épilogue aboutit, plusieurs années plus tard, aux échauffourées d'Aigues- Moi-tesî A ce moment, des patrons timorés refusèrent ou congédièrent les Italiens et de nombreux tiavailleui's d'outre-monts dni'ent se résigner à quitter la France. Les Valaisaas de la colonie glaciaii'e de Conflans et ceux qui gi-avitaient dans son «rbite furent, de ce fait, appelés à bénéllcier de cet exode partiel en s'embauchant à titre de débardeurs sur les quais d'Ivry. Aussitôt, le bruit se l'épandit jusqu'aux sources des deux Dranscs « qu'à Paris l'on renvoyait les Italiens pour embaucher des Suisses «. Bref, en quelques mois, plusieurs rues d'Alfort et d'Ivry se peuplèrent d'Orséiîcns, de Bagnards et de Sembranchai-ds.
Or, c'est justement ici que Ton ti-ouve à observer de près combien la communauté montagnarde, si disloquée là-haut par le partage infini de toutes choses, a vite fait de res,saisir toute sa puissance, dès que la race n'a plus devant elle les sujets de rivalités qu'entretient le clan politique. Le premier de c«s convois, dont faisait partie un jeune homme qui possédait un ■ parent dans le quartier Saint-Jacques, descendit chez ce compatriote, qui se ehai'gea de nourrir et d'hébei^er tout ce monde dans son modeste logis jusqu'à ce que chacun se fût procuré du travail. A mesure que quelques-uns se casaient, allant former do chambrées avec les précédent.'* à Aifortvilie et à Ivry, d'autres convois arrivaient de Suisse et renforçaient le corps de garde chez les bonnes gens de la rue de la Parcheminerie. Car ces humbles travailleurs, dont bon nombre avaient laissé femme et enfants " au pays » pour y cultiver le lopin de terre.