‹ Le peuple du ValaisChapitre 55 sur 66 · ÉMIGRATION LOINTAINE ET PKOLONGICE · texte numérisé non relu

ÉMIGRATION LOINTAINE ET PKOLONGICE

logeaient généralement en chambrée en vivant avec une extrême frugalité dans la persistante pensée de hftter le retour, avant lequel on ne s'octroierait pas la plus légère récréation. Plus d'un est ainsi rentré au village au bout de deux, de trois, de quatre années de cette vie résignée de banlieue; il est revenu prendre, à la station de Ghareoton ou de Maisons-Alfort, le chemin de fer de Pontarlier et de Lausanne avant d'avoir une fois franchi .l'une ou l'autre porte de la cité qui attire tant de gens des points les plus éloignés du globe et dont il est, lui, impatient de ne pla'i entendre le continu grondement. C'est tout au plus si, peut-être, de la portière du wagon, il se sera préoccupé de jeter au Panthéon ou à la tour Eiffel Taumône du salut joyeux qui lui permettrait de dire à ses enfants qu'il avait vu le grand clocher de Paris.

La persistance de ces gens à vouloir vivre en commun est même telle qu'une maison ouvrière une fois prise d'assaut par la race, tous songent à s'y réunir. Bans l'espèce de caserne où ils s'étaient entassés à Alfortville, était venu se fourvoyer un camarade de chantier, de nationalité française, qui leur plaisait et qui les amusait. On l'appelait le " Français », comme on aurait dit l'Arabe on le Tartare. Quand venait le dimanche, ■eeus qui avaient fini par prendre tton ou mauvais parti de la vie à Pains, accouraient à Montmartre, où broyeurs d'ocre, débardeurs, croque-morts, valets de chambre, portiers d'hôtel se donnaient rendez-vous aux bals-musettes des Savoyards e,t des Auvergnats, sur les boulevards extérieurs. Quoiqu'il soit plutôt rai'e que leur esprit si particulier soit servi par l'humour ou le bagout qui convient aux idylles de quartier, de temps en temps quelque audacieux parmi les audacieux parvenait ainsi â faire la eonmussance d'une petite bonne provinciale. D'iùlleuit-, petit à petit, en choquant le verre avec ces autres montagnards de même trempe et de formation analogue, des rapports de camaraderie se nouaient, plus nombreux encore que les rapports de sexe. Ainsi, vers 1880, des pileurs-eoloristes ayant fait, dans une de ces salles, la découvei'te de Pyrénéens

employés aux Pompes funèbres, il en résulta qu'en très peu de temps tout un essaim de Valaisans eurent eoifié le haut déforme eiré et endossé l'habit noir mat de la louable corporation des porteurs en terre. Malgré les restrictions introduites depuisà l'embaucbage des étrangers dans cette administration, on en trouve encore des vestiges de colonies dans les vastes citfe en impasse de la rue de Flandre, à la Villette,

Le Salvanain, qui est non moins industrieux et qui procède de la même variété de la race que l'Entremontan, ne participe aucunement à cette forme d'émigration. Cette exception vient du fait que bien longtemps avant l'exploitation du glacier de SaleinaK, il s'était formé à Salvan un autre courant migrateur qui, de périodique était peu à peu devenu permanent, sinon tout â fait définitif. Un instituteur de la localité, parent du fondateur de ces colonies spéciales, a bien vouiu^m'en tracer la genèse ; je la résume en quelques traits.

En 1842, le hasard d'un accident ayant amené à l'Hôtel-Dieu de Lyon un ouvrier nommé Emmanuel Coquoz, de Salvan, il y fait aussitôt la connaissance d'un Dauphinois qui lui propose une association pour l'exploitation du tartre de vin. Le Salvanain accepte ; mais, plus économe ou peut-être aussi trop « Valaisan » pour s'accommoder d'un contrat d'association, il ne sait supporter longtemps cette vie à deux. L'on décide de se séparer et de e tirer chacun sa ficelle • , ce qui n'empêchera pas Coquoz de reparaître bientôt à Salvan, chargé de 800 francs en écus neufs. Loin de s'endormir sur ce premier butin, il repartira aussitôt, accompagné de trois jeunes parents, et voilà bientôt le détartreur salvandn implanté partout où mûrit le raisin, dans la vallée du Rhône, sur les coteaux du Léman, dans le Beaujolais, en Limagne, en Languedoc et, finalement, jusqu'en Algérie.

Telles sont les origines et l'historique des principaux courants migrateurs de la race valaîsanne sur le continent. Nous remarquons entre autres faits que la troisième variété, celle

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<jue représentent les ressortissants de la plaine du Rhône, n'a pris jusqu'ici aucune part notable à l'expansion de la race et que la deuxième varii5t^, la plus éprouvée, la plus stimulée par les aléas de l'agriculture, se retrouve dans son expansion ce qu'elle est dans son exist«nee originelle : énei^ique à la recherche de ressources, mais inhabile à doubler ou tripler ses économies par voie d'opérations quelconques. L'argent, si rare dans son pays, lui semble trop difficile à ac<|uérir et trop précieux pour qu'il abandonne au moindre des expédients hasardeux le soin de le faire fructifier. C'est beaucoup déjà qu'il s'aventure jusqu'à la Caisse d'épargne ou à l'achat d'un titi'e garanti par l'Etat. Au surplus, lorsqu'on peut passer pour riche avec dix, quinze mille et pour capitaliste avec cinquante mille francs, à quoi bon s'éterniser à la ville, dans une cohue indifférente où l'on ne peut exercer aucune influence, attirer aucun coup de chapeau et où l'on reste exclu de tous les titres hiérarchiques ! Est-c« à dire que l'homme de la plaine du Rhône n'émigre point? Non pas, mais son expansion, d'ailleurs tr(>s restreinte, en certains endroits purement accidentelle, est plutôt agricole et, partant, limitée aux pays d'outre-mer. Car ce type d'émigrantlà, si par hasai'd il est actif, a déjà été dressé à un commencement d'exploitation rurale régulière ; il est mieux préparé à la culture des productions riches telles que celles de la vigne, et il a tiré de son contact plus suivi avec la société un certain sens de la spéculation. Même, le plus souvent, c'est un échec subit ou une ardente soif d'enrichissement qui le pousse hors du pays, en sorte qu'il ne s'en éloigne pas avec les mêmes regrets dans le cœur. Recherchant surtout les pays neufs et ayant déjà tâté peu ou prou des affaires, il est rare qu'il s'en aille dénué de toute ressource pécuniaire, comme son voisin montagnard. C'est ainsi que des gens de Martigny sont allés, vers 1880, créer des vignes dans la province d'Oran et que les campagnards de la plaine est du Léman se rendent au Brésil et à La Plata, recherchant des exploitations qui, sans tran(;her le lien qui les retient au clocher natal, tendent cependant à les

on isoler pour un temps prolong;é. Avec son niveau presqueuniforme, ses horizons pins distants, plas effacés, quelquefois indistincts, la pldne ne laisse pas dans l'imagrination du paysan ou dans son cœur la mcme empreint* que le sol en relief de la montagne : là où l'homme des hauteurs ne recherche que profils et images, celui de la plaine distingue tout d'abord des toises et des arpents. C'est bien eette distinction dans la sentimentalité qui nous explique, en une certaine mesm-e, pourquoi, en Amérique, Témigrant de la plaine s'isole au gré de ses intérêts dans la vaste province, alors qu'au contraire le montagnard se serre, plus encore que chez lui, contre ses compatriotes, comme ft Manitowoc dans le Wisconsin, à Leawenworth dans le Kanï^as, et à San G-eronimo dans l'Argentine. Le clan n'est pas supprimé, tant s'en faut, mais, pris comme un coin dans l'élément étranger, il semble acquérir de la consistance A mesure qu'il enfonce. Ainsi groupés dans l'isolement conservent avec soin les traditions, l'idiome, la idées du vieux pays ; ils se répartissent scrupule filles à marier et parviennent au besoin à réaliser tion des énei^ies et des autres forces eommum d'individualisme rendait impraticable là-haut. voici un fait plus éloquent que toutes nos consid En 1892, un convoi de trente-cinq ressor vallée de ViÈge, comprenant six familles et qu gens, quittait le Valais pour aller rejoindre des t des proches dans une localité de la province de S ce temps-là vivait dans le même village haut-vab pri^tre dont le budget était démesurément obéré ce petit milieu. Un accord se fit aussitôt, entre le: fixées en Amérique et celles qui partiùent, pour c tre de payer toutes ses dettes — une dizaine de r à la condition qu'il accompagnerait le convoi i rendu à destination, il se chargerait du service > l'instraction des enfants de la colonie.

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Le Vaiamn de la rallia ào Trient (Salvan), dont le tempérament industrieux a déjà fourni au vieux continent des caravanes de détarti-eurs de tonneaux, a su découvrir dans le continent noureau une ressource à son usage propre, et calquée, poui' ainsi dire, sur des industries qui sont sa spéi^ialité au pays natal : les extractions de minerai et le flottage des gi'os bois de construction.

La contrée de Salvan renfenne des ardoisières exploitées devieille date et, depuis plus de deux gi^nCrations, un grand nombre de ses habitants travaillent ainsi à l'extraction des ai-doises et de l'anthi-acite. De plus, avec ses parois rocheuses et Tengorgement profond de ses cours d'eau, avec les cristaux variés que des bazars achètent aux guides, aux bergers, aux enfants, pour les revendre aux touristes, la constitution de la vallée du Trient prédispose le premier venu à acquérir quelques notions de géologie. Aussi, ses ressortissants se dirigentils sur les états de Montana et du Colorado. Vers 1889-90, les premîei's partaient de Salvan au nombre d'une quarantaine pour y travailler, les uns dans les forêts, les autres dans les mines. Ils s'associaient à quatre ou cinq, faisaient le ménage commun à tour de rôle, s'arrangeaient poui' dépenser juste un dollar par jour sur les quatre ou cinq qu'ils parvenaient à gagner. Après avoir réalisé par ce moyen une ronde somme, quelques-uns revenaient et incitaient d'autres à faire de même, eussent-ils dû laisser à Salvan une famille nombreuse qu'ils rejoindraient au bout de trois ou quati'e ans.

Or, si nous jetons un regard sur une carte physique des Etats-Unis, nous voyons que le Montana et le Colorado s'adossent aux deux nodosités les plas épaisses de cette chaîne des Montagnes Rocheuses que les savants appellent l'a épine dorsale « de l'Amérique.

C'est également de ces deux maillons importants de la grande chaîne que se dégagent plus hautes ou tout au moins en plus grand nombre les sommités de premier ordre. Dans l'un prend naissance le Missouri, la première artère fluviale du nord ; de

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l'autre s'échappent plusieurs de ses affluents principaux, tels que la Platte et l'Arkansas. Du reste, le plateau du Colorado n'est-il pas fameux par ses cluses ou canons, gor{!;es formidables taillées dans le roc vif de la grigrantesque muraille î

Précisément, le flottage des bois fut autrefois, avant que lee galeries eussent amené le touriste des Alpes jusque dans les profondeurs des gorges du Trient, une des ressources traditionnelles de la population de la vallée de Salvan.

« Toujours dangereux, dit en effet Eugène Rambert, le flottage l'est doublement pour les habitants du vallon de Gueuroz et des envii'ons. Ds flottent sur le Trient et Ton sait par quelle gorge il débouche dans la plaine où couie le Rhône. Elle n'a pas beaucoup moins de trois lieues de longueur, la profondeur en est effrayante et, dans certaines parties, à l'issue surtout, les parois en sont si rapprochées et si étrangement contournées que, du fond, on ne soupçonne pas le ciel... L'idée qu'un jour Joseph descendrait aussi dans la goi^e était insupportable à Rose-Tonie. Mais il n'est pas facile à un habitant du vallon de Gueuroz de ne pas être flotteur. C'est la gi'ande ressource, ' c'est presque une nécessité '. »

Ne semble-t-it pas que, de tout le massif alpestre suisse, aucun groupe ne mérite autant d'être compai'é à ce tronçon des Montagnes Rocheuses que le versant occidental de la Tour- Sallière et de la Dent-do-Midi, avec ses hauts couloirs de roche nue, surplombant les profondeurs des plus célèbres gorges des Alpes? Et n'est-il pas surprenant que l'émigrant de cette vallée sauvage ait précisément choisi cette reproduction en grand de sa petite patrie locale pom' se livrer à l'un de ses travaux familiers et transformer en dollai-s les humbles fi'ancs que ses pères gagnaient en plongeant dans le Trient 1 A son tour, le pasteur du Val-d'Illiez qui, sitôt sorti des occupations de l'in-

■s (Récits et croquis).

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dustrie laitière, a sans cesse besoin d'être caporalisé, se dirige principalement vers les provinces intérieures de la république Argentine, pour y vivre en ouvrier de campagne.

Ce parallèle des trois types principaux de la race transférés sur le. sol américain, achève de nous convaincre que chaque variété ou sous-variété porte, là où elle se dirige, l'empreinte profonde de son milieu originel, caractérisée par son degré d'initiative, par son tempérament et par ses goûts.

Ce n'est pas ici le lieu d'établir une statistique ou un tableau comparatif du mouvement de l'émigration. Gomme notre mission consiste plutôt à observer les phénomènes sociaux, il doit suffii'c de constater que ce mouvement va s'atténuant, à tout le moins pour les pays d'outre-mer. Ce mode d'expansion, inauguré vers 1820, à la suite des grandes disettes, des catastrophes qui affligèrent le pays, et aussi en raison de la tournure équivoque des événements politiques, a suivi des fluctuations diverses '. Toutefois, à partir de 1870, il a cédé la place, graduellement, è Tespansion sur le continent, parce que celle-ci assurait mieux la facilité du retour. Car le ValaLean n'émigre pas pour coloniser ou pour s'établir, mais pour faire des éco- ■nomies et revenir au pays d'origine. Depuis cinq ans, l'émigration des Valaisans pour l'Amérique est représentée par des chiffres annuels de 75 à 123 personnes, (es plus bas qui aient jamais . été enregistrés, et il est permis de prévoir que, les mobiles d'entraînement diminuant en proportion de cette baisse, elle s'accélérera plus rapidement encore.

Assurément, l'expansion d'un peuple ne doit pas être considérée, en soî, comme un fait social à dépioi'er et, sans vouloir parler ici de certaines populations maritimes qui la pratiquent,

* Durant les s\\ premiers mois de 1835, alors que ht population du canton ne dépassait guère 80,000 ilines, ilBS Valaisans sont partis pour les pays d'oulre-mer par le seul port de Hambourg.

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nous voyons rnSme des régions de la Suisse tirer profit du fait d'une certaine dispersion de leurs habitants. Ceux-ci eussent-ils emporté avec eux des éléments de ooneun'enee, elles en tirent invariablement quelque avantage, ne fût-ce que la réputation d'une certaine supériorité dans tel ou tel domaine de l'iûdustrie ou de l'art. Mais avec son émif^ration infériewre de braves gens qui ne cherchent et ne réussissent guère â s'implanter, le Valais ne peut espérer des siens rien de semblable. Nous venons de voir combien la mer parisienne a de peine à submerger le montagnard de l'Entremont. L'ogre yankee ne réussit pas mieux. Ses dents, qui broyent tant de types et de races, n'entament pas le Valaisan et, tenterait-il de l'avaler tel quel, qu'il le conserverait indéfiniment sans le digérer.

Le Valaisan, sauf exception, considôi'e, en définitive, le moindre éloignement comme une résolution extrême. Il ne l'accepte qu'è mesure qu'il sent faiblir autour de lui l'appui, jadis toutpuissant, aujourd'hui défaillant, du clan local.

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