III. — INFLUENCE ÉTRANGÈRE
Au cours de cette étude, nous avons déjà relevé ce fait que, tout en fréquentant chaque année davantage le pays du Valais, ses séjours d'été, ses sites ou ses points de vue, l'étranger n'exerce pas d'infiuence directe sui- les idées, les mœurs ou les goûts de ce peuple si fortement encadré et si obstinément fidèle à ses usages, à ses traditions, à ses préji^és et à sa routine. Nous avons vu aussi qu'autrefois la classe supérieure et cultivée portait plutôt l'empreinte de la société francise et italienne. L'ambassadeur de France pi-ès la République du Valais y prenait part aux principales solennités pubfiqiies et était, de ce fait, reconnu pour l'arbitre de l'élégance et du bon
ton. Mais il est un peu difficile de savoir quelle était l'influence exercée sur les idées pai- ces représentants plutôt effacés d'une grande monarchie. Peut-être, si Chateaubriand, nommé à ce post« par le Premier Consul, en 1804, en eût pris possession, aurions-nous quelques pages curieuses qui nous renseigneraient sur le Valais d'alors et sur le rôle exact que pouvait jouer dans ce pays l'inlluence française '.
Quant aux immigrants du commerce et de l'industrie, nous avons déjà pu noter leui-s relations au sein de leur nouveau milieu et constater que leur introduction, opérée individuellement et sans organisation, ne leur permettait pas de conserver longtemps le pli exotique.
Dans le domaine de la pensée, plus encore que dans tout autre, le Yalaisan est ti'és défiant vis-à-vis de l'étranger, et si, une fois ou l'autre, quelque personnage a pu introduire des idées ou des éléments de culture inteliectuelle ayant cours dans les grands centres, c'est sans le prévoir, par Tentremiee d'élèves ou d'interprètes, et surtout grâce au temps et à la nature spécialement propice du terrain où tomhait la semence.
Ainsi, vers 1844, Sion donnait asile  deux proscrits français, Monteilhet et Hutinot. Un jour, un jeune étudiant en droit, M. Gailland, discutant avec des amis sous la fenêtre de l'un d'eux, attirait l'attention de l'étranger, qui le rechercha, s'en fit un élève et un confident. Devenu notaire dans la vallée de Bagnes après les orages politiques de cette période, M. Eiaillaud fut un véritable apBtre de la libre pensée dans ee petit milieu. Durant plus de quarante années, il y exerça une influence suivie sur la jeunesse, y propagea et facilita la lecture d'auteurs strictement interdits du haut de la chaire et forma ainsi un important foyer d'incrédulité, le seul qui ait jamais eu quelque durée dans tout le pays.
' Chateaubriand donna sa démission, comme on le sait, après l'eiécution du duc d'Enghien.
m LE PEl.'Pl.li: DU VAI.AIS
C'est l'unique exemple un peu frappant et un peu général d'influence exotique sur les esprits, et il ne s'est manifesté que par voie indirecte. Encore convient-il, pour bien l'expliquer, de rapprocher ces différentes circonstances : 1° que la carrière du philosophe a été longue et peu troublée; 2° qu'en ne recherchant que d'un air détaché les emplois publics, pour lesquels tous les autres se battaient, il a conservé l'habitude du franu parler et une popularité relative; 3° que cette vallée avait eu pour seigneurs féodaux des ecclésiastiques. Le peuple, qui aurait pardonné cent fois à des seigneurs laïcs leurs menues pratiques du droit féodal, conservait, à cet égard, de persévérantes rancunes contre des maîtres dont il ne s'était libéré que cinquante ans auparavant et dont il discernait difficilement le moyen de concilier les actes temporels avec les enseignements de la religion.
Si nous nous transportons dans le domaine des intérêts agricoles, nous trouvons toujours le Yalusan lent à s'inspirer de l'exemple de l'étranger. Pour la moindre des transformations dans le travail ou dans l'outillage, il faut que le système nouveau ait fait patiemment ses preuves, ou que, pour être adopté, il ait passé par le long alambic des plus puissants. Je sais un paysan qui posséda une batteuse durant plus de quarante ans sans que nul ait voulu l'imiter. Non seulement on n'en acheta point, mais pas un ne lui demanda à emprunter la sienne. Au bout de quelques années, il dut renoncer à l'utiliser pour lui, afin de ne pas être la risée du village, 'Aniom-d'hui qu'il est mort, le vent a tourné.
Prenons un exemple d'ordre moins local.. Nous avons déjà parlé de Saxon, l'ancien rival de Monte-Carlo où affluaient, vers 1870, les oisifs et les viveurs, amis du tapis vert. Cette localité est patiemment devenue, depuis la suppression de la roulette,eni877,un centre d'industrie agricole. Or, fait étrange, e 'est à quelques-uns de ces « oisifs » qu'il doit d'avoir reconnu le parti à lirer de ses terrains d'alluvions. Un Français, M. Morel, surpris de la rare fécondité de ce sol, que les eaux du
ClFLiTENCE ÉTRANGER)! âlâ
Rhône effleurent à une quinzaine de centimètres, et des conditions particulières du climat, s'ingéniait à créer la première planiatiou d'aspei^es ; uq Bâiois, M. Egg, y propageait la fraise, la pêche et l'abricot; plus t«rd, un Allemand, M. Bollin, appelé dans le payscomme jardinier des terrains du Casino, y créait au rfiilieu d'une lande couverte d'argousiers, où la commune laisse les pauvres gens paître leur petit bétail, des pépinières dont les fruits défient de loin, dans les expositions, tous les produits analogues de la Suisse.
En dépit de ces merveilleux résultats, ces divers initiateurs firent peu d'élèves dans le pays. Ni le petit propriétaire, ni les bourgeoisies possédantes ne surent sortir des habitudes acquises ou braver la critique pour adapter leurs champs, leurs jardins ou leur lande à cette culture riche.
Cette ténacité dans ses pratiques établies et admises laisse pressentir quelles conclusions se dégageront d'elles-mêmes, dans notre prochain chapitre, de l'ensemble de nos observations. Nous n'avons plus, en effet, pour clore cette étude générale du peuple du Yalais, qu'à rapprocher, à enchaîner et à passer en revue les faits saillants du passé de la race, ses dispositions, ses préoccupations de l'heure présente et les conséquences logiquement prévues qu'il est permis de d^^ager de tout cela pour son avenir.