‹ Le peuple du ValaisChapitre 61 sur 66 · LE HAMEAU ORIENTAI · texte numérisé non relu

LE HAMEAU ORIENTAI

parenté lui a transmis et qu'il se réserve de faire passer après lui à quelque autre membre de la riche famille. Mais la politique insolente de Guiscard, ses rapports avec le comte de Savoie et le due de Milan portent vite ombrage au peuple valaisan ; en 1414, les « francs patriotes » inventent pour lui le plus singulier des modes d'ostracisme connus, la Mazze '.

La mazze consistait primitivement en une forte racine de bouleau dont les radicelles étaient enroulées autour du tronc, sur lequel on avait préalablement sculpté, d'une manière fort grossière, une figure humaine souffrante, symbole de ta justice outragée. Dans les mouvements d'effervescence publique, l'étrange statue était transportée de village en village ou disposée sur une place des grandes bourgades.

Lorsque le peuple, aeeouni en foule, faisait cercle autour de la statue, un homme hardi s'approchait en qualité de chef ou d'avocat de la mazze, chargé de prendre la parole pour elle. Beaucoup de gens du peuple, s'adressant k la statue, lui demandaient alors : « Mazze 1 pourquoi es-tu si triste î Ma?.ze, pourquoi es-tu venue ici ? » Quelquefois on ajoutait : « Mazze nous voulons te porter secours, mais dis-nous contre qui !.. Est-ce de la Toui- î... Est-ce Asperling ?... Est-ce Hcnnegarten ? « Au nom du seigneur objet du mécontentement populaire, le chef de la mazze inclinait la sinistre image et tous ceux qui se disposaient à prendre la défense de la massue y enfonçaient un clou en signe d'adhésion. Une unit, la grossière statue est déposée toute criblée de clous devant la demeure du capitaine général. Celui-ci comprenant le danger qui le menace, court chercher du secours en Savoie et à Berne, déchdne sur le Valais la grande noblesse de la Suisse centrale, saccage la ville de Sion, mais finit par être défait avec les Bernois à Utrichen après la confiscation dé ses biens et la dévastation de ses châteaux. Peu après, à la mort d'André de Guaido (1437) les patriotes.

jaloux de disputer le trÔDe épîscopal à l'influence étrangère et féodale, obtiennent de participer A l'élection de l'évêque. En dépit des résistances réitérées du Saintr-Siège, ils réussissent à perpétuer cet usage encore en vigueur et exercé pour ta dernière fois en 1895,

Dés l'acquisition de cette prérogative, les patriotes se concertent naturellement pour ne plus porter au siège épiscopal que des enfants du peuple. Hais ces derniers eux-mêmes ne tardent pas à tomber en disgrâce dès qu'un peu de célébrité, de luxe ou de grandeur les entoure. Ainsi les dernières années du XV" siècle voient arriver sur ce trône Mathieu Schiner. Mais l'ancien étudiant qui avait chanté pour vivre, étant parvenu au cardinalat et aux grandeurs, ta mazze le frappe. Et le démagogue Georges Supersaxq, auquel cette proscription, qui est son œuvre, devrait profiter ne jouit pas longtemps de son triomphe : il est bientôt à son tour suspecté à cause de ses biens et de ses hautes relations. La grosse statue faite d'un tronc de bouleau se dresse devant lui et, malgré ses immenses richesses, il va mou-' rir en exil, laissant sa vigoureuse postérité de douze fils et de onze filles se disperser au vent de la destinée.

Cette méthode d'ostracisme ne fut abolie qu'en 1551, après que la plus grande partie de la noblesse eut été chassée et ses biens confisqués.

Ainsi subdivisés, morcelés et disloqués, les biens seigneuriaux tombaient en grande partie dans le domaine des dixains, échappant par ce fait à toute police générale : chasse, fourrages, pâtures, forêts, devinrent le partage de ces populations qui, essentiellement pastorales, pouvaient plus facilement exploiter en communauté de telles acquisitions territoriales.

Pourtant après la dispersion et la ruine de la noblesse du moyen âge, le peuple d'autant moins capable de se passer de chefs qu'il est plus disséminé et que les communications lui sont plus difficiles, est bien obligé de se créer une classe dirigeante qu'il va tirer nécessairement de son propre sein. C'est ainsi que chaque disaln se taillem un tout petit patriciat de

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magistrats qui ne tardera pas d'inscrire sur ses parchemins un nom de haie, de hameau, de torrent, de forêt, de viguoble ou de pâturage.

Cette noblesse de seconde pousse, constituée après l'abolition de la mazze, semblerait avoir médité è trois siècles de distance ces paroles que Tfùne écrirait plus tai'd : « Dans la démocratie pure, les hautes branches de l'arbre social, non pas seulement les vieilles, mais encore les jeunes, restent stériles. Sitôt qu'un rameau vigoureux dépasse les autres et atteint la cime, il cesse de porter fruit ! »

Cette maxime que les Rarogne, les de la Tour, les Supersaso et les Scbiner avaient ignorée, la nouvelle classe dirigeante va la faire sienne en s'appliquant à détourner d'elle les dangers auxquels s'était exposée son aioée, en restreignant ses goûts de magnificence et de luxe et en a'interdisant le plus souvent tout rapport avec les gi'ands d'autres contrées. De ce nouveau patrieiat, un seul membre fait notoirement exception, mais celui-là a le sens de la vie populaire ; il s'habille en paysan par ostentation, il attire les jésuites dans le pays pour se faire des alliés par appui mutuel et, malgré tout cela, comme il connaît ses concitoyens et leur instinct de défiance, il adopte cette devise particulière ; * NihU aoUdum niai aolum... Rien de durable que œ qui est isolé ! d

Sorti comme un héros de légende de la vallée sauvage et déserte du Simplon, Gaspard Stockalperfut riche, grand, magnifique autant qu'audacieux, entreprenant et madré. En vertu même de cette maxime favorite, il plaça en biens fonds presque toute son immense fortune tirée des richesses naturelles de la vallée alpestre, en particulier des défuntes mines de Gondo qu'il exploita vraisemblablement avec plus de succès que les derniers actionnaires, en même temps que la régie des sels du pays. Et encore, cette façon de se vôtir en montagnard tout en habitant un somptueux château, d'établir le long des défilés du Simplon des tours de refuge ou de défense, d'attirer les jésuites par de grandes dotations, tout cela joint au fait de se rendre fréquem-

ment à la cour de Milan sans dire pourquoi, lui suscita de nombreuses difficultés. Une fois, il subit un exil de six ans durant lesquels on confisque une partie de ses biens situés dans le pays ; plus tard, sommé d'indiquer aux patriotes le montant de sa fortune, il s'ingénie à la faire paraître moins grande qu'elle ne l'est.

Aussi, instruite de la sorte à l'école des faits, cette noblesse de second jet, dont, au XVII* siècle, Glaspard Stockalper fut l'exception à peu près unique — une de celles qui confirment la régie — se gaixiera-t-elle de soulever les défiances qui avaient perdu la précédente. Elle se prêtera aux exigences du peuple pour ce qui est de le diriger, mais à la condition de lui rendre le moins de services réels qu'il soit possible. Cela fera un de ces bons ménages de vieux célibataire où maître et valet vivent sur un pied à peu prés identique, se tenant chacun pour le vrai chef du logis déseH, Allégé par ce moyen de ses rameaux supérieurs, qu'agitfùent les grands courants lointdns, l'arbre de la démocratie s'immobilise à l'abri des hautes murailles alpestres ; comprenant que la consigne est d'agir le moins possible pour ne pas être suspect d'intrigue, le magistrat s'attaciie de tout son pouvoir à conserver les positions acquises, à en conquérir de nouvelles et en assurer la transmission dans sa propre famille. Or, comme disait T^ne, « sous une telle pression séculaire le caractère se fait, ee qui était habitude devient instinct, la forme acquise par le père devient héréditaire chez l'enfant ».

L'on pourrait ajouter, que, plus l'enfant a reçu de cette forme acquise, plus il perd le souci de son acquit ; du père il reçoit plus sûrement ta succession des biens que celle des énergies, et c'est par quoi les dangers de l'immohilité vont se décuplant en proportion de sa durée; ce qui revient â dire que si, petit à petit, le peuple devient moins jaloux et moins soupçonneux à l'endroit des chefs, c'est que graduellement ceux-ci se sont fai^nnés au moule de sa volonté.

Cependant, au bout de quelques générations issues de

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