‹ Le peuple du XXe siècle aux États-UnisChapitre 10 sur 23 · LE PRÉSIDENT ROOSEVELT · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT ROOSEVELT

Le Président Roosevelt jouît d'une extraordinaire popularité parmi ses concitoyens. Il est de « vieille souche » américaine, c'est-a-dire que ses ascendants ont émigré au temps des bateaux à voile : et, dans les démocraties, rien n'est plus utile que d'appartenir à une espèce d'aristocratie. M. Roosevelt passe aussi pour un homme prédestiné; son propre parti voulait l'écarter du pouvoir; on croyait l'avoir enterré pour toujours à la viceprésidence de la République. La mort imprévue de M. Me Kinley l'a porté au premier rang malgré cette intrigue, et Ton dit : « 11 avait son étoile ».

M. Roosevelt, par politique ou, plus probablement, par don naturel, parle le langage qui plaît au peuple américain. Il y a des princes qui peuvent résister à la flatterie grossière; un Louis XI, un Guillaume 111, un Frédéric II, n'est pas le jouet des courtisans; mais un peuple républicain ne se lasse jamais d'entendre répéter qu'il est le peuple roi. M. Roosevelt, dans se& tournées, prononce jusqu'à huit harangues par jour pour annoncer au peuple américain qu'il est le plus grand, le plus glorieux, le plus intelligent, le plus énergique, le plus. généreux du monde. Il y ajoute les lieux com* muns les plus rebattus de la morale moyenne et de l'esthétique bourgeoise. Il est cher à la multitude.

-Les journaux, du parti démocrate aussi bien que du parti républicain, enregistrent quotidiennement les faits et gestes du grand homme. Voici les titr.es à sensation de quelques articles :

Le Président écoute un sermon sur la vie active {Strenuons life) !

Le Président met 5 dollars sur le plateau^ à la quête I Le Chef du Pouvoir executif est salué par deux grandes voitures chargées déjeunes filles, qui se sont fait conduire à la baie de V Huître pour le voir\ [Ls given a Chautauqua salute by two wagon loads of girls, who had driven to Ojster Bay to see him !) Suit la description de son panama, de son gilet, de son pantalon, du pantalon et de la blouse de son petit garçon, du chapeau de sa femme.

Un jour, le Président eut un abcès à la jambe; et je vis les cdilîoiis des journaux se succéder d'heure en heure avec des titres hauts d^une demipage :

Malade l

Puis:

Samé\

On avait percé l'abcès. Les détails dramatiques abondaient :

La douleur trop intense pour aller plus loin l Il rit en allant à la table d'opération ] Il supporte la douleur de l'opération sans se faire admi' nistrer d'anesthésique l M, JRoosevelt repose tranquillement après cette épreuve !

On donnait la liste des médecins et chirurgiens présents au percement de l'abcès : « Docteur P. M. Rixey, chirurgien général de la Marine des Etats*

Unis; Docteur Robert M. O'Reilly, chirurgien général derArmée des Etats-Unis; Docteur John M. Urie, ancien chirurgien du dispensaire Naval; Docteur Edward R. Sitts, chirurgien de la Marine des Etats-Unis ; Docteur Georges A. Lung, chirurgien de la Marine des Etats-Unis... » En grand uniforme, évidemment, avec leurs décorations. Nous avons vu quelquefois cette scène, sur les toiles de la femme à barbe ou du mouton à cinq pattes.

De même que, prêchant devant Louis XIV, les grands sermonnaires du XVIP siècle le comparaient à peu près à Dieu, le prédicateur de la baie de l'Huître, Rev. Washburn, annonce directement à M. Roosevelt qu'il est a l'homme providentiel, le David suscité pour terrasser Goliath, c'est-iidire les Trusts ». Et, ce sermon cause un ^rand émoi dans le parti républicain, dont la politique protectionniste a justement engendré les trustSy et dont les élections sont défrayées par la caisse des trusts. Le Rev. Henry H. Washburn, de Christ Episcopal Church^ ne sera jamais évèque.

Le Président, un jour, fait grâce à un soldat déserteur, qui avait quitté la caserne pour se marier dans son village. Voici dans quel style la presse publie l'événement :

Le Président pardonne au soldat déserteur pour Vamour de sa fiancée !

La tête de la Nation, avec un tendre sourire sur ses rudes traits (Head of the Nation, with a tender smile on his rugged features), signe le document qui réunit le soldat et sa jeune femme!

Mais voici une autre note. Le Président parcourt à cheval le champ de bataille de Chickamauga, suivi d'un escadron de cavalerie, et il met son cheval a une allure telle que les soldats ne peuvent le

suivre; plusieurs sont désarçonnés et blessés; îl lautaller chercher une ambulance pour les ramasser. Le public américain admire, sans réfléchir que les simples, soldats ne- sont jamais montés comme les Présidents de République. Mais M. Roosevelt copie Guillaume II; donc M. Roosevelt est presque empereur; et les républicains se sentent fiers.

Quelques jours après, le Président chassait les lions au Colorado, comme Tartarin en Algérie, et comme M. Hugues Le Roux en Abyssinie. Aussi, la rencontre de M. Hugues Le Roux et de M. Roose- . velt avait été émouvante. (^ Big game, Sir ! » avait prononcé le Président; et M. Cortelyou, son secrétaire, qui cultive Alphonse Daudet, avait demandé à Tancien confident de Félix Faure où était son chameau : « Le chameau qui lui a vu tuer tous ses lions !... » Dans ses courses violentes, M. Roosevelt. est naturellement exposé à des chocs; tantôt, sa voiture est culbutée et son policier spécial écrasé par un car électrique; le lendemain, il manque d'écraser deux petites filles : « Le Président a manqué tout juste une autre tragédie ! Deux petites filles n'ont échappé à l'écrasement que de Tépaisseur d'un cheveu !»

Ses entants n'occupent pas moins l'attention publique. Ils ont des surnoms populaires, Teddy, Archie. On raconte leurs jeux, leurs mots historiques, leurs fantaisies :

Le jeune îioosevelf rentre a la maison avec un gros pois^ son ! n a attrapé une truite I il dit qu'il ira à la chasse l'année prochaine I

Le fusil du jeune Teddy part tout seuil II envoie une partie de la charge dans les vêtements d'un administrateur du railroad !

* Archie reçoit en présent un poney bai foncé (dun pony)I Il essaie sa vitesse 1 r j / \ i- j/

Et sur la jeune fille du Président :

Brillant mariage : Miss Roosevelt invitée (a guest) !

Le plus brillant mariage de la saison : Miss Roosevelt y était !

Miss Alice Roosevelt s'est mis une mouche (patch) ! Il faut mettre une mouche quelque part sur votre aimable visage cet hiver. A une récente réception, on a observé que Miss Alice Roosevelt en portait une au coin sud-est de la bouche (at the southeast corner of her moulh), où se loge ordinairement une fossette (where a dimple usually locates), et d'autres jeunes femmes suivent son exemple i

Les reporters sont mis en campagne par leurs directeurs avec des instructions de ce genre :

Prenez des vues de Mme et Mlle Roosevelt dans leur costume de bains, dans l'eau si possible. Et aussi du Président jouant au tennis.

Voyez les. garde-chasse et faites arrêter Archie Roosevelt pour délit de chasse (for violating the game lawsj. Faites un bon papier avec photographies.

Mais voici la plus extraordinaire nouvelle du Président, imprimée toujours en gros caractères :

Roosevelt has a quiet day !

Roosevelt reste un jour tranquille \

Toute l'Amérique a cru que c'était un canard. Aussi agité, aussi amoureux du bruit que Guillaume II, M. Roosevelt s'efforce de parler autant Sue ce monarque. Nous n'avons pas de politicien, ans nos pays latins renommés pour leur loquacité, qui puisse soutenir la comparaison avec le chef de la grande République. Ses thèmes ne sont pas très variés; le ton est uniformément « pompier ». Il célèbre les gloires de la nation américaine, de Té- Dergie américaine, de Tarmée américaine, de la marme américaine, de l'industrie américaine. Des

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petites filles vêtues du drapeau national lui apportent des boucjuets, et il jure que la doctrine de Monroô n*est pas une légende, que jamais les Européens ne viendront coloniser VAmérique. (11 en arrive seulement 730.000 par an, aux Etats- Unis). ^ ^ ^

« Le peuple américain est celui qui possède le plus de bon sens, le plus de droiture, le plus de courage. Le drapeau américain, le soldat américain, le marin américain, Touvrier américain, sont les pi:emiers du monde ». Jamais un auditoire américain ne contestera ces vérités évidentes. Et M. Roosevelt est capable de les proclamer, en huit discours véhéments, dans huit villes différentes, le même jour : ainsi, le 26 août 1902, à Augusta (Maine), à Lowell (Mass.), à Lav^rence, à Haverville, a Dover, Old Orchard, Portland. Voici un spécimen de ses flagorneries ;

Aux Philippines, nos soldats ont montré une splendide bravoure en campagne. Et ils n'en ont pas moins fait une œuvre admirable en préparant les provinces pour le gouvernement civil.

Les autorités civiles ont montré la plus éclatante sagesse en accomplissant une tâche très difficile et très importante.

Il serait difficile de trouver dans les temps modernes un meilleur modèle de Tœuvre construetive et féconde du gouvernement.

Aux Philippines, comme à Cuba, les actes blâmables de nos agents, soit civils, soit militaires, ont été étonnamment rares.

C'est le langage que nous entendons, chez nous, de tous les petits politiciens qui • attendent une place du ministère. Le grand peuple américain ne s'en rassasie pas.

Cependant, malgré son incontinence oratoire, le Président Roosevelt ne s'égare pas. On a entendu

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des diplomates américains tenir des propos qui n'étaient pas indispensables ; par exemple, quand le

fénéral Bragg, représentant les Etats-Unis auprès e la nouvelle République de Cuba, déclarait « qu'il est plus facile de faire un sifflet avec une queue de cochon que quelque chose de propre avec les Cubains ». Mais M. Roosevelt se garde bien d'aborder les sujets périlleux. Il se laisse attribuer toutes sortes d'intentions héroïques à l'égard des trusts et des forbans de la spéculation, mais il ne se prononce pas lui-même. Ou bien, aux axiomes de M. Prud'homme et de M. de La Palisse, il mélange des propositions que le Normand le plus matois ne désavouerait pas.

Lisez son discours du 23 août 1902, à Newport (R.L) : « Nous traversons une ère de grande prospérité. Mais quand le temps est bon pour les récolles, il est bon aussi pour la mauvaise herbe. Quand les circonstances sont telles que tout le monde prospère, les méchants aussi prospèrent. L'esprit d'envie et de jalousie est funeste. Si le peuple qui devient gras se met à ruer, il détruira vite sa prospérité. Ceux qui perdent la tête ont perdu ce qu'aucune loi ne peut leur restituer. De bonnes lois peuvent ne pas améliorer une bonne situation ; mais de mauvaises lois peuvent plonger toute la nation dans un abîme de misère. Lorsque, par envie, on essaiera d'abattre ceux qui ont le plus profité des années d'abondance, on s'engloutira dans un commun désastre. Une grande fortune, quand on en use mal, peut causer beaucoup de tort à la communauté. Ce n'est pas une raison pour regarder avec défiance les milliardaires et autres capitaines éC industrie , Le plus grand mal qui vient de Taccaparement de la richesse n'est pas cet accaparement lui-même, mais le vice de haine et

de jalousie qn'il suscite en nous contre nos frères (les milliardaires) )).

La traduction claire de ce discours tortueux était: « Pas de campagne contre les trusts », La seule mesure que M. Roosevelt osait recommander était. « l'obligation de la publicité ». Or, la publicité de toutes affaires est aussi complète que possible aux Etats-Unis, et n'empêche rien.

A Cincinnati, le 20 septembre, le Président s'aventurait davantage. Il affirmait que la question des trusts et la question du tarif douanier, qui semblent être les deux principales ce planches » de la prochaine plate-forme électorale, n'ont rien à voir ensemble. Le dernier écolier comprend que les trusts sont nés du régime protectionniste et subsistent par la protection du tarif. Mais M. Roose velt protestait qu'il est a insensé de n'avoir que dénonciation contre les hommes dont la capacité supérieure en affaires procure au pays sa prospérité et sa position supérieure dans le monde international ». De même que la France doit sa prospérité a MM. de Rothschild et Bontoux, les Etats- Unis doivent la leur à MM. Gould, Gates, Rockefeller et consorts.

D'après M. Roosevelt, ce n'est pas le sol américain et le peuple américain, qui font la supériorité économique des Etats-Unis : c'est l'accaparement de la richesse commune par quelques individus... Dans ce discours, le Président se découvrait un peu trop.

A la même heure, on annonçait que MM. Gould et Rockefeller allaient fonder treize grandes compagnies de chemins de fer en un trust nouveau {Transcontinental Securities Company) et réaliser « le plus grand coup dans Thisloire des chemina de fer américains » pour supprimer les dernières

garanties que la concurrence des Compagnies de transport laissait encore au public» Leur commanding businesss abilitt/y en rançonnant sans merci les producteurs et les consommateurs, allait justifier, selon M. Roosevelt, la commanding position ofthe American nation in the world... Peu après, les dernières péripéties de la grève de Pennsylvanie montraient à quel point le Président de la République est inféodé aux barons de la haute finance; il essuyait sans broncher leurs insolences; il apparaissait impuissant à terminer le conflit sans l'intervention décisive de M. Morgan.

Le message Présidentiel du 2 décembre 1902, si on veut bien le lire de près, n'est que la paraphrase des discours de New-Port et de Cincinnati.

Cependant, la popularité de M. Roosevelt est forte.

Une partie de la grande presse le traite assez rudement. Les uns lui reprochent son irrésistible inclination à se mêler de tout à tort et à travers [his seemingly uncontrollable penchant for impulsiçe self-intrusion). D'autres critiquent les licences qu'il prend avec la Constitution, dont il tient déjà des pouvoirs plus étendus que ceux de la plupart des monarques. D'autres se plaignent qu'il manque de réserve et de tenue; qu'il fasse sa campagne électorale, en vue d'un second terme, avec trop peu de dignité ; qu'il frappe l'imagination des foules irréfléchies par ses attitudes de rough rider et ses perpétuels hurrah boys !

D'autres relèvent sa mémorable phrase : « Les paroles sont bonnes quand elles sont appuyées par des actes, et seulement alors », en faisant observer qu'il prodigue les paroles sans compter, mais ne les appuie jamais par des actes. « Il bavarde veitueusemeut; il bavarde énergiquement ; il fait

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le tour du cirque au galop, en déchargeant ses pistolets oratoires ; il est un président d'hippodrome (hippodroming); il machine sa renomination comme aucun autre Président n'a eu le mauvais goût de le faire; il se rendra suspect comme un charlatan [distrusted as a charlatan), »

Voilà le ton des journaux démocrates, et même des journaux républicains qui n'aiment pas les exercices de l'hippodrome.

Mais les attitudes et les défauts mêmes que ces critiques reprochent au Président Roosevelt sont les causes de son succès auprès de la foule. Dans notre République française, il n'a tenu qu'à Boulanger d'être César, parce qu'il avait monté un cheval de cirque à la revue de Longchamps. Dans la grande République américaine, les mêmes causes auront les mêmes effets.

M. Roosevelt est probablement un excellent républicain; la réception de Booker Washington à la Maison-Blanche et la nomination de son congénère noir, M. Crum, à la perception de Charleston (Caroline du Sud), témoignent d'un dévouement courageux à la doctrine et aux intérêts du parti républicain. M., Roosevelt veut être réélu; il ne songe pas à se faire César; il ne le sera pas; mais il contribue pour sa part à dépraver l'esprit public, à dévoyer la nation américaine. Il collabore inconsciemment à transformer cette démocratie libertaire en démagogie césarienne.

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