L'ART LE THÉÂTRE. — LES TRIBUNAUX
Ce cbapîlre sera nécessairement très court.
Les publications périodiques ne manquent pas aux Etats-Unis : environ 2.000 journaux quotidiens, 2.500 revues mensuelles, 15.000 journaux ou revues hebdomadaires. Les grandes revues et les grands journaux disposent de ressources énormes.
Leurs propriétaires sont des multi-millionnaires, que l'ambition politique pousse quelquefois a mener la guerre contre le régime capitaliste. Leur outillage est admirable, comme dans toutes les industries américaines : bâtiments grandioses, spécialement appropriés à leur destination, machines toujours du dernier modèle, réseau spécial de fils télégraphiques et téléphoniques, armée de reporters, de dactylographes, télégraphistes, typographes, photographes, électriciens, mécaniciens ; managers particuliers et brigade de rédacteurs
Sar chaque « département » j parfaite organisation es expéditions et de la vente ; éditions nombreuses se succédant tout le long du jour ; effroyable gaspillage de papier, de huit a seize pages dans les éditions de semaine, et jusqu'à cent seize pages
dans les éditions du dimanche. Des images, des titres sensationnels, des annonces en quantité fantastique.
Voilà. Cette étude est pleine d'intérêt pour un homme de la profession. Elle n^amuserait pas les profanes. Et puis, les loups ne se mangent pas entre eux. Les journalistes américains sont bien nDiérîcains, excessivement américains ; ils ont leurs points de vue comme nous avons les nôtres. Le. leur est probablement bon, puisqu'ils captivent le public américain, et que leurs méthodes, importées en Europe, captivent maintenant le public anglais et le public français.
11 n'y a* pas de comparaison raisonnable à faire entre les journaux américains et les journaux français de l'ancien type : ce sont les magazines, surtout les magazines hebdomadaires, qui correspondent à notre presse politique et littéraire. Ils sont innombrables. Chez nous, ils n'existent guère : et la presse politico-littéraire est en voie d'extinction.
Sur les affaires et sur les hommes d'Europe, les journaux américains sont renseignés d'une manière aussi fantaisiste que les journaux européens sur les hommes et sur les choses d'Amérique. Les bévues sont aussi fréquentes et aussi plaisantes d'un côté que de l'autre. Mais on est bien intrigué de trouver, dans toutes les grandes feuilles des Etats-Unis, une certaine « marquise [sic) de Fontenoy [sic) » qui renseigne ses concitoyens à notre sujet. Cette aristocratique personne, qui aurait pu s'affubler d'un sobriquet moins ridicule, paraît vivre dans l'intimité de tous les grands de la terre. Elle est liée particulièrement avec les têtes couronnées ; elle tutoie la plus haute noblesse, depuis les barons français jusqu'aux archiduchesses d'Autriche, en passant par Emilienne d'Alencon. Elle
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connaît leurs blasons et leurs généalogies en remontant jusqu'à la prise de Troie, Hors de là, l'Europe n'existe pas : la démocratie américaine doit se faire une singulière idée de la démocratie européenne.
Il est dur de noircir teus les jours une excessive quantité de papier. Les journaux américains s'amusent quelquefois à ressusciter le Serpent de mer qui faisait la joie de la presse européenne vers 1825. C'est ainsi que, l'été dernier, le Serpent de mer fut signalé au large de Vancouver Island, où quinze pêcheurs du steamer New England l'avaient observé pendant cinq minutes.
Mais, en pareille matière, les journalistes américains trouveraient de faciles et nombreuses revanches sur la presse d'Europe. Il vaut mieux constater leur puissance. Leur tache est aussi ingrate et plus rude que chez nous ; ils mènent une existence de forçats, et c'est seulement par exception qu'ils arrivent à la notoriété, les articles n'étant presque jamais signés. Ils sont aussi enviés, aussi redoutés, aussi exécrés des gens en place que peuvent l'être leurs confrères européens. Et le peuple américain trouve en eux sa seule sauvegarde contre les hardis malfaiteurs. Dans un pays où la corruption des politiciens et des administrateurs s'aflîche presque ouvertement, la fortune publique serait dilapidée avec plus d'audace encore sans la vigilance de la presse. Toutes les fois que de grandes concussions, de grands accaparements, de grands vols, ont été prévenus ou réprimés^ l'honneur en revenait à des journaux. Il ne faut pas l'oublier. Les reproches qu'on fait à la presse sont bien secondaires à côté de pareils services.
La production des auteurs américains en volumes 8*élève à plus de 4.000 ouvrages par an. Les cri*-
lîques lîttéiaîres ont fort à faire pour tenir lear publicau courant, et pour se reconnaître eux-mêmes dans cette inondation. Aussi, la critique littéraire se réduit-elle, la plupart du temps, à la reproduction des analyses et annonces de librairie, moyennant financés : et c'est le système généralement adopté dans la presse française.
La littérature, après tout, doit être une manifestation négligeable de l'activité humaine, si Ton en croit quelques oracles américains : du haut de la même chaire universitaire où Ton avait proclamé la supériorité de TOil Trust sur l'œuvre de Shakespeare, on a déclaré depuis que : <( Peu de gens se feraient poètes, s'ils savaient se servir de leurs mains » et que : « Si Homère n'avait pas été aveugle, il aurait probablement fabriqué autre chose que des vers... » On se demande quelle infirmité physique a condamné ce maître chicagoan à rester professeur de belles lettres.
Il y a un moyen de réconcilier la littérature avec l'industrie : ce serait de fonder — ou plutôt, de développer — la littérature industrielle. Des esprits avisés s'en occupent; on lit partout des avis dans ce genre :
La plume plus puissante que Vêpée,
Si Toos avez quelque g^ût littéraire» cultivez -le, et faites que ça vous rapporte ! -
Soyez éditeur, critique, reporter, auteur. Nous enseignons le journalisme chez soi \ (at home).
Ou encore :
Apprenez un ^létîer pour 31 fr, 05.
Piano, photographie, peinture d'enseignes, art de l'étalage (Window trimming), correcûon d'épreuves, /OJ^rnalismey etc»
Ces annonces sont tout à l'honneur de la littéra-
tare et du journalisme américains. Nous avons en France des littérateurs et des journalistes qui exerçaient précédemment les honorables professions de marchands de charbon, de fabricants de chemises, de recors judiciaires, d'officiers, de savetiers ou de boufibns dans les music-halls, et qui sont entrés dans la presse sans même dépenser 37 fr. 50 pour leur apprentissage.
Toici, à la gloire de cette école littéraire, le Rév. Cyrus Tôwnsend Brady, de Philadelphie, clergyman et romancier. Il se repose de l'écriture en prêchant, et de l'éloquence en écrivant. Il compose une nouvelle (story) dans la journée ; un roman de 100.000 mots (sic) est l'affaire de peu de semaines; sa dernière œuvre lui a pris quinze jours. C'est ainsi qu'il a pu « en quatre années, jeter sur le marché littéraire six romans, trois biographies, deux essais historiques, deux autobiographies, formant treize volumes, outre vingt-huit nouvelles (short stories) ».
En neuf mois, îl a produit « un roman maritime de 40.000 mots (sic), un autre de 100.000 mots, une œuvre historique de 100.000 mots, une histoire pour ies enfants de 80.000 mots, plusieurs nouvelles comptant ensemble 40.000 mots, deux revues bibliographiques par mois (chacune de 2.000 mots) et trente sermoiis à 1.250 mots pièce (apiece) pour l'édition du dimanche d'un grand journal ». De plus, îl a complètement Técrii[rewroie) ses Hohenzollern^ roman historique de 40.000 mots, et préch6 deux fois chaque dimanche. Enfin, il a tenu à jour son livre de caisse « dont il s'enorgueillit à juste titre ».
Cet écrivain-là ne perd pas son temps. S'il a été formé dans une école à 7 dollars 50, on ne lui a pas volé son argent. Les professeurs de littérature de
Chîcago hésiteront snns doute à supposer qu'il .aurait fait un autre métier s'il avait l'usage de tous ses membres. Maïs pourquoi diable le Rév. Cyrus T. Brady en est-il encore à la vieille méthode de compter les lignes ou les mots de son produit? S'il pesait purement et simplement son papier, il économiserait quelques heures, pendant lesquelles il pourrait écrire un volume de plus.
L'enfantement artistique, aux Etats-Unis, n'est pas encore aussi rapide que l'enfantement littéraire. La génération actuelle se contente de copier, copier, copier, et de collectionner, collectionner. Oh collectionne tout. Le long des belles avenues de New- York abondent les magasins de faux objets d'art, pour enrichir les collections. Nous avons, en Europe, des fabriques fort occupées à les alimenter. A quatre-vingt-dix jours, nous fournissons aux ^amateurs américains des antiquités de toute origine, dont ils sont très fiers, parce qu'ils les paient très cher.
Ils ne tiennent pas, d'ailleurs, à des renseignements très précis. A Washington, dans la Bibliothèque du Congrès, qui est fabuleusement riche... en murailles de marbre et en mosaïques, on admire une gravure ancienne ainsi cataloguée : ce Samson dans la prison de Gaza ou le duc Adolphe de Gueldres menaçant son beau-père emprisonné ». Au choix.
Les musées sont indigents. En beaucoup de villes, ils sont fermés le dimanche ! Ailleurs, on exige un droit d'entrée de 25 sous ! A Chicago, à New-York, où il y a de l'or pour acheter toutes les richesses artistiques du Vieux Monde, on s'attend à trouver des trésors. Rien, ou presque rien. Au lieu de sculpture, des moulages en plâtre. En fait de peinture, par toute l'Amérique, les paysagistes
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français, les peintres de genre français, et quelques bons vieux Hollandais, mêlés à des barbouillages sans nom, à des esquisses, à des pochades, à des faux manifestes. Il y a, dans le pays, un grand artiste, un grand sculpteur, dont le nom dit assez les origines : Saint-Gaudens.
Les protectionnistes américains, qui sont au même degré de barbarie que les nôtres, ont frappé d'un énorme droit de douane (20 ®/^, ad valorem) les œuvres d'art qui seraient importées aux Etats- Unis. On cherche vainement à quelle <c industrie nationale » pourraient faire tort les Rubens ou les Rembrandt ; mais il ne faut pas demander de raisons à des cervelles du Moyen-Age. Les multi-millionnaires qui ont acheté des chefs-d'œuvre en Europe pour en doter leur pays ne veulent pas acquitter la taxe. On estime à 150 millions de francs la valeur des œuvres ainsi acquises par les divers Morgans d'Amérique, et qui auraient à payer 30 millions de droits pour orner les musées de New-York, de Chicago, de Boston ou de Philadelphie. Cet incident met en belle lumière la sauvagerie du protectionnisme. Mais il ne fait pas honneur non plus à la logique des milliardaires. Ces personnages ont acquis leurs immenses fortunes grâce au tarif protecteur ; ils en ont recueilli les avantages ; ils ne veulent pas en supporter les charges. Ils exigent des taxes sur les marchandises qu'ils vendent; ils n'en acceptent pas sur ce qu'ils achètent. Cette contradiction vaut à l'Europe de garder encore quelque temps les œuvres que sa cupidité lui a fait échanger contre des dollars.
L'ornement des villes américaines serait leurs parcs, si les municipalités pouvaient se retenir d*en gâter le magnifique décor par des statues et des monuments ridicules. Dans tout le pays, le vrai sen-
timent artisticrae consisterait à ne pas abîmer les merveilles de la nature.
L'art qui se développera d'abord aux Etats-Unis est Tarchîtecture, le grand art plastique et le grand art social, dont tous Tes autres sont tributaires. Le
fénie pr.itique de la nation commence à le saisir, usqu'ici, la construction américaine n*a été qu'un métier d'ingénieur, et l'ingénieur n'aperçoit un degré supérieur de beauté que dans les tours de force. Les skyscrapers à vingt étages, qui interceptent l'air et la lumière, qui transtbrment la rue moderne en ruelle du Moyen-Age, obscure, humide comme le fonds d*un puits, sont le triomphe de - l'ingénieur. Quand l'ingénieur a pu accrocher une corniche grecoue entre le seizième et le dix-septième étage, il annoncé au propriétaire orgueilleux que son skyscraper est dans le style grec.
L'Exposition universelle de Chicago a été le point de départ d'un effort intéressant. On s'est mis à constiuire des édifices publics et de riches habitations privées qui associent, dans une mixtiïre invraisemblable, des fragments de tous les styles connus et de quelques autres. Ou bien, et c'est le plus sage, on a copié servilement les meilleurs morceaux de la Renaissance française. L'Ecole des Beaux-Arts de Paris a formé une pléiade de jeunes architectes qui portent en Amérique notre goût, nos méthodes, nos traditions ; elle est représentée sur place par M. Masqueray, dont l'atelier est à New- York, et qui préside à l'ensemble artistique de la future World's Pair à Saint-Louis ; et par M. Despradelle, qui dirige le département d'architecture à l'Institut technologique du Massachusetts. Actuellement, New- York offre déjà les traces d'une transformation heureuse, en dépit des flat iron qui sont les équivalents de notre Tour Eiffel.
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A force de copier, les architectes américains finiront par se former le goût ; ils ont l'habileté technique ; ils excelleront probablement dans un style qui caractérisera très bien la puissance de leur patrie. Les masses imposantes, les colonnes trapues supportant des entablements énormes, les voûtes basses et robustes, se retrouvent dans toutes leurs conceptions originales. On y sent toujours exprimée cette idée de Force qui obsède Tesprit de la nation.
Quand il aura copié quelques cathédrales de France ou d'Allemagne, quelques palais de Florence et tous nos châteaux de la Loire, le peuple américain croira de bonne loi qu'il possède ce que nous f)ossédons. Il ne fait pas encore de différence entre 'original et la reproduction, entre le buildingfabriqué en quelques mois, à coups de millions, avec des machines formidables, par un entrepreneur, et l'église ou le château dont chaque muraille raconte un siècle d'enthousiasme et de souffrances, dont chaque pierre dit la foi ou la colère d'un artiste inconnu, dont chaque assise a été arrosée par les larmes et par le sang d'un'e génération.
Mais cela viendra. Dépèchons-nous de plaisanter les Américains d*aujourd'hui, pendant qu'ils travaillent pour leurs fils. Les Américains de demain prendront leur revanche. Ils ont déjà tout le reste ; ils auront un art avant cinquante ans. Us travaillent, ils cherchent, ils s*appliquent, ils désirent, ils veulent. Donc ils réussiront.
La musique, il n'en faut pas parler. Elle est tout à fait primitive. Dans les music-halls comme dans les concerts en plein vent de l'Armée du Salut, la grosse caisse et le trombone ou le piston dominent. Les opérettes ne laissent pas une trace dans la mémoire. Le reste est importé d'Europe, soit intégra-
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lement, soit en pots-pourris audacieux. Je me souviens d'un morceau de concert, entendu à San- Francisco, où des phrases dUAlda et du Petit Duc alternaient avec des débris de la Mascotte^ du Prophètey des Cloches de Cornenlle et de Madame Angot. Les airs nationaux, « Star-Spangled Banner », « America » et « The Red, White and Blue x sont de funèbres cantiques ; mais beaucoup d'hymnes religieux se chantent sur de véritables airs de danse : ils composent la partie la plus gaie de la musique américaine.
Un genre de musique, toutefois, est spécial à ce pays, un genre inférieur : le genre burlesque. Les Américains ont le génie du burlesque dans la farce, et ils le font sentir même dans la musique. C'est laid, mais quelquefois drôle.
Le théâtre... le théâtre offre les mêmes commodités matérielles que tous les établissements américains. Chez nous, des incendies meurtriers ont épouvanté le public pour quinze jours ; les théâtres qui n'ont pas encore brûlé sont restés aussi dangereux; les^ théâtres qui ont brûlé avec une partie de leurs spectateurs ont été reconstruits tels qu'ils étaient auparavant; toutes les fois qu'un théâtre français brûlera, les spectateurs brûleront. Aux Etats-Unis, les leçons servent à quelque chose. Tout est combiné pour diminuer le péril ; tout est subordonné à la sécurité des spectateurs. Et les ordonnances de police sont rigoureusement observées.
En second lieu, les directeurs américains ont ruiné le commerce des marchands de billets : a Tickets purchased on the side walk, from speculators, will positively be refused at the door ». Enfin, les dames sont obligées d'ôter leurs chapeaux. Il faut avoir enduré les souffrances du spectateur français.
derrière un catafalque de plumes ou une corbeille de fleurs, pour apprécier l'importance de cette coutume américaine.
On connaît l'histoire du président de cour d'assises qui, dans un procès scandaleux, pria Vainement « toutes les femmes honnêtes de sortir » : aucune des spectatrices ne bougea. Aux Etats-Unis, les directeurs remercient d'avance « toutes les dames bien élevées » (gentlewomen) de la complaisance qu'elles auront pour les personnes assises derrière leur fauteuil. Aussitôt arrivées, elles retirent leurs vastes chapeaux et les gardent sur leurs genoux ; comme il n'y a presque pas d'entr'actes, pas de loges, pas de fover, pas d'ouvreuses, que le spectacle finit avant 11 heures, on ne quitte pas sa place pour montrer sa toilette. Cependant, les couturières et les modistes n*y perdent rien j les maris pourraient en témoigner.
Sans chapeau de femme devant les yeux, on voit très bien la scène. Par malheur, il n'y a pas grand'chose dessus. A part les importations d'Europe,
3ui sont d'ailleurs mutilées abominablement, 1 art ramatique n*a pas franchi les premières étapes. Il est enfantin. Les comédies sont de mauvais dé-
marquages du plus triste Scribe ; les drames rappellent -les plu» sombres jours du Boulevard du Crime.. L'inexpérience et 1 ingénuité de la composition sont touchantes. L'art des préparations est totalement inconnu»
Les personnages entrent et sortent comme dans Shakespeare. Les lettres perdues et les conversations surprises dénoncent à tous les actes la trame des criminels. Il y a toujours quelqu'un derrière un rideau. Le héros a beau être plongé dans les cachots, noyé, haché en morceaux, il apparaîtra au dernier moment, un revolver dans chaque muin,
pour sauver Tinnocente ; ou il terrassera tous les traîtres à coups de poing. Le poing et le revolver jouent le rôle principal. Le traître (villain) a toujours, de la barbe, au moins des moustaches ; et le loyal sauveteur est toujours rasé à fond. Les banalités les plus navrantes, les lieux communs les plus usés, les trucs les plus naïfs, ont un succès assuré. Le public admet tout, ne chicane rien. Heureux auteurs dramatiques ! ils exploitent un champ vierge ; ils sont comme les agriculteurs et les mineurs de leur pays. Le spectateur est simple e); débonnaire. Ça passera.
S'il n'y a pas encore beaucoup de psychologie dans le théâtre américain, il y a beaucoup de moralité. La sainteté du mariage est toujours respectée (le divorce est si facile). Le mari a raison, même quand il a tort ; Tamant est couard et grotesque... Ah! si les femmes faisaient des pièces !.. . Quand la morale se relâche sur une scène, les journaux rappellent sévèrement le directeur à l'ordre ; car les journaux et les journalistes sont très vertueux. J'ai noté l'indignation de la presse, parce qu'un auteur sans scrupule avait montré une femme capable « de ne pas épouser l'homme qu'elle aime et qui est pauvre, pour épouser l'homme qu'elle n'aime pas et qui est riche » ! Est-ce qu'on voit de pareilles choses en Amérique?
A New-York, il y a 93 théâtres et music halls. Les plus importants sont groupés autour de Broadway. On y vient exclusivement pour le spectacle, et point pour la parade ; ni visites ni causeries. Les salles sont élégantes, la mise en scène luxueuse. Il y a d'excellents artistes, qui joueraient volontiers de bonnes pièces. Leur jeu manque, en général, de souplesse et de naturel.
Mais le vrai, le pur théâtre américain déploie ses
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cocasseries dans l'Ouest. New- York est une grantle ville quasi-européenne. A Chicago, à Saint-Louis, à San-Francisco mème^ î*ai assisté à des spectacles stupéfiants de naïveté ; la partie comique consiste en clowneries violentes, en farces énormes ; les héroïnes ont toujours un revolver dans leur corsage ; les coups de poing en pleine figure se suc-* cèdent rapidement ; les anachronismes de mise en scëne sont invraisemblables. Dans un drame d'Ennery, qui doit se passer en France sous la Restauration, des personnages portent l'habit Louis XV, d'autres le costume Directoire, d'autres sont habillés en militaires turcs, et les brevets signés du Roy étalent des drapeaux tricolores. Les programmes ajoutent au nom des personnages quelques éclaircissements sur leur caractère. La presse est d'une indulgence charmante. J'ai entendu chanter Car^ men, en Californie, par une dame volumineuse qui engageait, avec don José, dans les moments pathétiques^ de terribles luttes a main plate ; l'assistance trépignait de joie ; et lés journaux, comparant cette nourrice avec Emma Caivé, décernait la palme à la
{première : <c parce que, au moins, les fauteuils ne àisaient pas prime ». You bet!
Dans les cafés-concerts (music halls), le spectacle se compose essentiellement, et invariablement, d'une « Extravaganza », sans queue ni tète. Les plaisanteries, bien entendu, ne sont guère intelligibles pour un étranger ; elles ne paraissent pas très fines ; les caractères sont fort grossiers ; les paroles ne sont pas licencieuses, mais le geste y supplée : de sorte que la- grivoiserie réprouvée est remplacée souvent par une obscénité brutale. Le corps de ballet fait irruption toutes les dix minutes et se livre à des entrechats. La danse n'est ni voluptueuse, ni artistique, ni provocante ; même en
chantant, les femmes se trémoussent et gîgottent sèchement; leur danse est une gymnastique violente . L'art de lever la jambe est poussé au dernier degré de perfection ; il y a, d'ailleurs, des concours de kicking en beaucoup de lieux.
Tout cela est fruste et sent encore la rudesse d'une société nouvelle. Dès que le goût s'affinera, les entrepreneurs de spectacles auront de quoi faire, dans un pays où abondent l'argent et les jolies filles. D'un bout à l'autre des Etats-Unis ces divertissements sont identiques. Il faut faire une place à part, dans la catégorie des music halls, au célèbre établissement de Weber and Field, idole du public new-yorkais : le spectacle y est somptueux, la tenue parfaite, les acteurs un peu trop sûrs de leur popularité, et l'assistance toujours contente.
Il y a peut-être quelque irrévérence à placer^ dans ces notes, les tribunaux après les théâtres. Mais les comédies sont plus comiques, et les drames plus sinistres, aux palais de justice que sur les planches Les juges américains de tout clegré, étant élus sûr le ticket des partis politiques, par les mêmes électeurs que les politiciens, participent aux mêmes vertus. Quelques-uns sont intègres, et j'en ai cité un notable exemple. D'autres le sont moins. Coirme nos législateurs français, ils aiment à rentrer dans leurs frais d'élection, par des moyens analogues. Un aimable laisser-aller règne au cours de leurs opérations ; ils siègent en jaquette ou en veste, et se balancent négligemment sur leur rocking-chair, pendant que les avocats irlandais donnent de la voix. Quand il fait chaud, ils autorisent les défenseurs, témoins et jurés à se mettre en bras de chemise (Chicago, 7 juillet, Judge Stongh's court) : j'ai contemplé là, comme dans les rues de
New-York et dans les théâtres de Saint-Louis, de belles expositions de bretelles.
Théodor O'Connor, ayant volé un savon de trois sous pour prendre un bain, ne put fournir 5,000 fr. de caution pour sa liberté provisoire et fut enfermé à la prison du County, préventivement. Le jour de son procès venu, il avait déjà coûté 400 francs à la Justice. La Justice ne regarde pas à la dépense pour châtier les crimes de trois sous. Elle se rattrape quand il s'agit d'un vol ou d'une concussion de quelques millions. C'est dans l'autre République comme dans la nôtre.
J'ai eu la bonne fortune, assez rare pour un voyageur, de figurer dans un procès, comme témoin, entre deux trains. J'avais été l'objet d*une espèce d'agression, dont l'auteur fut corrigé sur place par les assistants. La police avait arrêté tout le monde en tas. Le lendemain, à l'audience, un juge décharné, jaune, grognon, dyspeptique, regardait les mouches au plafond, tout en distribuant les amendes et les mois de prison d'une voix blanche. Un policeman gigantesque, avec le front rétréci, un œil terne, une mâchoire et des poings formidables, déposait implacablement. La scène s'était passée la nuit, dans une rue obscure ; les acteurs ne parlaient que la langue arménienne ; le policeman avait tout vu, tout entendu, et l'attestait sous la foi du serment.
Sans interroger, sans entendre, sans regarder personne, en se frottant l'estomac, le juge condamna à la même peine, pour tapage nocturne, l'agresseur et ceux qui l'avaient empêché de frapper. Je me croyais en France^ au tribunal correctionnel.