QUELQUES UNIVERSITÉS
Ce que les chemins de fer américains ont accompli pour le défrichement et la mise en valeur de cet immense territoire, les Universités américaines sont en train de l'accomplir pour la culture intellectuelle de cette immense nation. L'œuvre des chemins de fer est plus avancée que l'œuvre des Universités, parce qu'elle a été poussée d'abord; mais la génération prochaine trouvera réunis tous les éléments d'un travail intense, ordonné, fécond.
Il y a, aux Etats-Unis, 480 établissements d'enseignement supérieur, où 170.000 étudiants, dont 40.000 jeunes femmes, conquièrent les grades et les diplômes les plus élevés dans l'ordre libéral et dans l'ordre proiessionnel. 11 est donc impossible de tenter une revue des Universités américaines. Il faut se contenter d en étudier quelques-unes, dans l'Est, dans le Centre, dans 1 Ouest, et d'y noter les traits caractéristiques.
La première où je pénétrai, aussitôt après avoir débarqué, fut Corneil University, dans la petite ville d'ithaca. Autour de cette Ithaque, il y a d'autres cités qui s'appellent Utique, Athènes, Bethléem, Genève, Lucerne, Syracuse : tous les noms du Vieux Monde transplantés dans le nouveau. Comme en Californie nous retrouverons tous les crus de la Bourgogne, du Bordelais, de l'Italie, du pays suisse
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OU rhénan : Chablis, MouHn-à-Vent, Château-Margaux, Chîantî ou Marcobrunner.
Cornell University porte le nom de son fondateur, enrîchî dans le commerce ; d'autres nouveaux riches^ ont multiplié les donations, pour lire leurs noms sur des plaques commémoratives. Les bâtiments couvrent le sommet d'une charmante colline entourée de bois, de gorges profondes, d'horizons pittoresques, et dominant un beau lac au nom indien. Les maisons des professeurs sont dispersées dans la verdure, parmi les vergers et les prairies. Les étudiants vivent en ville, à leur guise, soit isolément, soit groupés dans des clubs ou a Fraternités » d'une installation plus que confortable. Chacun s'arrange selon ses moyens. Quelques-uns sont défrayés par leur Etat ou leur ville. D'autres travaillent chez des particuliers pour gagner Jeur subsistance tout en suivant les cours.
Les étudiantes, au norpbre d'environ quatre cents, logent dans un bel édifice de l'Université. Elles suivent les mêmes cours que les jeunes gens : et comme elles bénéficient du régime de la coéducatîon, elles sont appelées les a coeds ». Avec leurs toges noires sur aes robes claires, avec leur pittoresque bonnet carré a gland, elles ont un air fort mutin.
C'était alors la semaine finale de Tannée scolaire, qu'on nomme pour cette raison commence^ menfs week; les meetings de Labadens, les bals, les représentations, les thés, les parties de golf se succédaient ; les Fraternités étaient en fête tous les soirs ; le gouverneur de l'Etat de Nevsr-York venait présider à la distribution des brevets ; puis, la victoire des équipes de Cornell aux régates universitaires de Poughkeepsie changeait Ta joie en délire... Quelle différence avec la vie malsaine et
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triste de nos étudiants, qui sont sortis du lycéeprison pour tomber dans la caserne, et qui viennen ensuite flétrir les plus belles années de leur jeunesse dans des écoles sombres, dans des brasseries, dans la détestable atmosphère des grandes villes ! Mais ceux de Cornell sont trop heureux : quand ils ont passé quatre années en cette retraite idéale, ils doivent trouver 'bien dures les tribulations de la vie réelle. Ils mangent là leur pain blanc le premier. Ils durcissent leurs muscles dans les sports, mais leurs nerfs ne sont pas éprouvés. On com-
Srend que, plus tard, ils reviennent avec attenrissement aux cérémonies de TUniversilé, pour se rappeler les bons jours.
Il y avait à ce moment un grand débat dans le corps enseignant au sujet des robes universitaires, nouvellement introduites. Une partie des professeurs éblouissaient le public en déployant des couleurs éclatantes : et c'étaient les professeurs mariés ; les célibataires, en général, avaient dédaigné de se travestir en perroquets et protestaient par la simplicité de leurs jaquettes.
L'Etat de New-York a généreusement concouru a la fondation de Cornell University, qui est en plein essor. Il y vient des élèves de toutes les parties de l'Union, de la Chine et du Japon. La colline universitaire deviendra promptement une ville, et l'accroissement de valeur des terrains, possédés par les héritiers du premier donateur, les dédommagera de l'héritage diminué. 11 faut aller aux Etats-Unis, pour voir la vertu récompensée et les bonnes actions devenir de bonnes affaires... A noter que la bibliothèque de Cornell University renferme une très importante collection de livres et documents sur la Révolution française. ,
A Evanston, douze milles nord-ouest de Chî-
cago, d'autres ombrages magnifiques abritent la Northwestern University, de fondation méthodiste. A Cornell University, les constitutions décrètent la liberté de conscience absolue, et prohibent même la présence, dans le Board o^ Trustées ou conseil d'administration, d'une majorité de membres appartenant à la même secte. L'origine méthodiste de Nortwestern University ne Tempèche pas de s'ouvrir aux étudiants de toutes confessions ; il n'y a guère d'institutions sectaires dans le pays ; quelques collèges catholiques même imitent le libéralisme protestant.
La petite ville d'Evanston n'est pas entourée, comme Ithaca, de paysages suisses ; mais elle est située auborddu grand lacMichigan ; elle esthabitée uniquement par de riches citoyens de Chicago. C'est encore un séjour que les étudiants doivent quitter en soupirant, après leurs quatre années de cours. On y pratique la coéducation et les jeunes filles, logées dans un bâtiment de l'Université, y trouvent des chambres gaies, confortables, des salons presque luxueux pour leurs réceptions particulières ou générales. A Evanston, comme dans la plupart des petites villes universitaires, la vente des liquides alcooliques est interdite. L'étudiant américain jouit partout du maximum de protection contre les tentations diverses de nos grandes cités.
L'étudiant d'Evanston se loge et se nourrit en ville sous la surveillance du doyen, au prix de 20 à 35 francs par semaine ; ou bien il prend sa nourriture aux clubs de l'Université pour 10 à 15 fr. Les jeunes filles peuvent, par économie, vivre dans un cottage oii elles s'acquittent elles-mêmes des fonctions domestiques : et l'on ne peut pas dire, alors, que leuis études universitaires les privent de la qualité de femmes de ménage ; elles ne dépen-
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sent, dans cette combinaison, que 250 francs par gemestre et, dans l'autre, de 500 à 550 francs.
A Evanston môme, un collège préparatoire est annexé aux Facultés d'arts libéraux ; les écoles professionnelles de droit, médecine, art dentaire, pharmacie, ont leur siège à Chicago. L'école dentaire compte un nombre surprenant d'élèves : 535. Il y a 470 étudiants et 70 étudiantes en médecine. Au total plus de 3.200 jeunes gens de toute voca-
tion.
Le Président Edmund J. James est un homme d'un esprit très ouvert et très alerte ; il est animé d'un vif sentiment démocratique ; il croît au gouvernement du peuple par le peuple, et se défie des universitaires politiciens : ce qui n'est pas banal, chez un universitaire de haute valeur. Il veut élever le plus possible le niveau des études et les difficultés des examens, et réduire le plus possible les frais de l'instruction supérieure {high standard of examinations, low standard of wealth). Le programme et l'homme sont également dignes d'attention. ^
De l'autre côté des Montagnes-Rocheuses, ou la nature prodigue ses dons et ses beautés, l'Université de Californie occupe un site unique au monde. Etagée en pente douce a sept cents pieds au-dessus de la mer, accotée à de jolies collines qui l'abritent des vents, elle domine un panorama sans égal : la baie de San-Francisco, les îles, le mont Tamalpaïs, la Porte d'Or. Ses bâtiments disparaissent parmi des arbres gigantesques et merveilleux, Quarante espèces, d'eucalyptus et de pins odorants, es palmiers, des cactus, et des fleurs, des fleurs, des fleurs. Les habitations des professeurs sont enfouies dans des haies de géraniums qui montent jusqu'au premier étage, et dans des buissons de
roses qui se rejoignent par dessus le toit. Quelle philosophie aimable doivent enseigner ces mortels heureux ! La neige et les frimas, s -arrêtent loin de leurs seuils; les efQuves du Pacifique alternent avec les parfums dé la montagne pour entretenir leur jouissance par la diversité. Les étudiants de Berkeley sont des héros, s'ils travaillent sérieusement dans ce lieu de délices.
Ils sont au nombre de 3.000, dont 2.400 à Beirkeley m^me, et le reste à San-Francisco, dans les collèges professionnels (droit, médecine, pharmacie). Le premier groupe occupe les soins de 166 maîtres, et le second, d'une centaine. La dépense que peut faire un étudiant raisonnable dans Tannée scolaire n'excède pas 1.500 firancs. Les cours sont absolument gratuits pour les originaires de Californie ; les autres paient Un droit de 50 francs par «emestre. La coéducation est pratiquée sans réserve comme à Cornell et à Northwestern Universities.
La dotation de PUniversité de Californie, qui est une institution de l'Etat^ s'élève à 55 millions en capital, et son revenu à 2 millions et demi de francs ; aux libéralités de l'Etat se sont ajoutés des dons particuliers pour une vingtaine de millions. De nouveaux bâtiments s'élèvent sans cesse. Le département du génie civil, surtout, se développe rapidement, pour répondre aux besoins d'un pays neuf et riche. Un plan général de reconstruction ayant été mis au concours, entre les architectes de tous pays, deux Français ont obtenu les •deux premières places. Le projet de M. Despradelle, qui représente la pensée française dans renseignement supérieur de Boston, était un chefd'œuvre de compréhension artistique.
^ Ainsi, de toutes parts, quelquefois sur l'initiaiive des Etats^ plus souvent par la volotté et les
largesses de quelques particuliers^ des Universités sortent du sol américain, deviennent des foyers actifs d'étude et de pensée d^ns un monde jusqu'ici trop voué à la matière. Elles se rattachent à deux types, l'Université de Chicago et l'Université de Harvard ; deux civilisations, deux Amériques, deux mondes.
L'Université de Chicago est l'image de la ville même de Chicago ; elle date d'hier ; elle est énorme ; les millions y affluent ; l'équilibre, la mesure, rharmonie, ne s'y réalisent pas encore ; les ambitions et la confiance y vont de pair avec la richesse : elles n'ont pas de bornes.
Le premier conseil d'administration s'est réuni en 1800, nommé par une Société d'Education Baptiste ; le premier président, Dr William Rainey Harper, actuellement en fonctions, a été élu en 1891. Rien n'est curieux comme l'histoire dé ces institutions, qui mettent dix ans à parcourir les mêmes phases de développement que les nôtres en dix siècles.
Un millionnaire, un professeur, un pasteur, en causant, s'avisent qu'il ne serait pas mal à propos de fonder un collège aux portes de Chicago ; le millionnaire offre tout de suite 3 millions, a condition qu'on en trouve deux autres. On les trouve. Alors un marchand de nouveautés offre un terrain de 625.000 francs. Le premier millionnaire ajoute un million. Le marchand de nouveautés ajoute 675.000 francs. Mais le professeur fait observer que, au lieu de fonder un collège, on ferait peutêtre mieux de fonder une Université. « Bonne idée ! » dit le millionnaire ; et il rapporte 5 millions. Et puis encore 5 millions. Un voisin envoie 1.175.000 francs. Le marchand de nouveautés, encore 500.000 francs. Alors il pleut de toutes
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parts des dons de 750.000 francs, de 300.000 fr., de 250.000 francs. Le millionnaire promet : « Trouvez encore 2 millions et demi et je vous en donne autant. » Aussitôt dit, aussitôt fait. On recommence le même jeu à 7 millions et demi ; puis à dix millions.
A mesure que les millions arrivent, des bâtiments surgissent, les Facultés se constituent, les cours se multiplient, les étudiants accourent : ils sont déjà plus ae deux mille, bien que les Ecoles de droit, de médecine, de technologie, de musique, de beaux-arts, soient encore en projet. Les bibliothèques, musées, laboratoires, s'enrichissent rapi dément. Les clubs et sociétés de professeurs, les clubs et sociétés d'étudiants s'organisent. Un grand nombre de fondations, primes, prix, de 600 à 2.600 fr., permettent aux étudiants laborieux de rentrer dans leur dépense. Jusqu'ici, la clientèle appartient à la classe moyenne ; les étudiants riches vont aux vieilles Universités fameuses etfashionables ; afin de les attirer, on construira des clubs et des « Fraternités » où la vie sera fort chère. Pour soutenir l'intérêt de la jeunesse studieuse, quelques professeurs exposent en chaire des thèses paradoxales ou scandaleuses ; ils proclament, par exemple, que l'œuvre d'un faiseur de trusts au vingtième siècle est aussi belle que l'œuvre de Shakespeare. La presse est ébahie, les autres Universités se récrient, le Président Harper réprouve hautement « les méthodes et les professions de foi sensationnelles » ; mais le bénéfice de la publicité reste acquis.
La coéducation a d'abord fonctionné sans objection à l'Université de Chicago ; les étudiantes y sont nombreuses, installées commodément, sous un régime libéral, et leurs dépenses sont réduites au
moindre taux possible. Elles ont constitué, en quelques années, une dizaine de clubs ou de sociétés « secrètes », qui paraissent répondre aux premiers besoins des Américains de tout âge et de toute condition. Mais soudain, en 1902, le Président Harper annonça l'intention de renoncer à la coéducation, ou de la limiter k certains cours et à la dernière partie des études. Il y eut une vive agitation dans le quartier féminin ; les journaux ouvrirent leurs colonnes aux dames protestataires ; le Président et le Sénat de l'Université passèrent quelques vilains quarts d'heure, et durent battre en retraite. Les coeds sont demeurées maîtresses de la position. De leur virulente polémique, il iaut retenir l'argument que voici ;
La coéducation est l'application démocratique du principe d'égalité de l'homme et de la femme.
On n'a pas demandé la coéducation parce qu'elle exerce une influence d'afânement sur les étudiants, ou une influence forliiiante sur les cludiantes. Ce sont là des résultats secon* daires. On a combattu pour la coéducation parce que, dans toutes les occasions où l'éducation des hommes et l'éducation des femmes ont été séparées, les hommes conservant la direction supérieure» les femmes n'avaient aucune garantie de la valeur intégrale de leur curriculum ; rien ne leur répondait que les instructeurs attribués à leur sexe seraient aussi compétents et fourniraient le même travail. Elles n'étaient nullement assurées de l'égalité de leur chance ^opportunity).
Evidemment, cette raison de défiance n^est pas flatteuse pour les hommes ; mais elle est assez justifiée. La défiance de la femme contre l'homme est toujours justifiée... Et réciproquement.
Dans l'Est, Boston est le grand centre d'éduca* cation. Il y a plus d'étudiants à New- York, ou les Universités, Collèges et Hautes Ecoles distribueat
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Tenseîgnement supérieur à 23.000 élèves. Maïs cette population diisparaît dans l'immense agglomération métropolitaine ; la vie intellectuelle est éclipsée par les affaires; beaucoup de jeunes gens de l'Etat de New- York vont faire leurs études en des régions plus calmes ; ils forment le principal contingent à TUniversité de Yale.
A Boston, qui se vante d'être l'Athènes américaine, il y a près de 16.000 étudiants des deux sexes, dans Harvard Collège, Institute of Techno^ logy, Boston University, Boston Collège, Tufts Collège, Wellesley Collège, le séminaire ecclésiastique de St John, les Ecoles de théologie, Emerson Collège, le Conservatoire de Musique, PEcole 'de dessin et de peinture, les Ecoles normales, les Collèges d'affaires et de pharmacie. Le nombre des professeurs et instructeurs est d'environ 1. 100, sans compter une infinité d'auxiliaires. Tous ces gens et leurs familles forment à eux seuls une ville dans la ville. Et comme les 16.000 étudiants dépensent pour leur instruction et leur entretien un total de oO à 60 millions de francs, il apparaît que l'industrie de l'enseignement est une des bonnes industries de Boston : elle va juste de pair avec la brasserie, financièrement. Mais elle n'approche pas de la fabrication des chaussures, qui produit 600 millions.
Harvard Collège est la plus ancienne Université d'Amérique ; son origine remonte à un siècle et demi : c'est-à-dire qu elle se perd (aux Etats-Unis) dans la nuit des temps, H en résulte un prestige qui fait le désespoir des jeunes Universités. Avec plus de 4.000 élèves et près de 500 professeurs ou instructeurs, Harvard Collège reste jusqu'ici la grande institution du pays. C'est un foyer d'idées générales et d'humanisme bien nécessaire t)our faire échec
an culte du dollar. Ici les millions d'un spéculateur ne sont point mis en balance a^vec l'œuvre de Shakespeare. Les gens d'Harvard et, par extension, les gens de Boston, passent dans toute l'Amérique pour les adversaires de l'impérialisme, de Texpansionisme armé, de la water^cure^ et ils encourent les mêmes reproches que nos intellectuels aiTamés de justice. On les regarde généralement comme de pauvres patriotes. Ils appartiennent à l'humanité. D'abord dans la dépendance de l'Etat, Harvard Collège a brisé peu à peu tous ses liens, et ne compte plus aujourd'hui, pour son énorme budget,
3ue sur les bonnes volontés privées. Le programme 'études y est d'un libéralisme extrême. Dans ses quatre années, l'étudiant doit avoir suivi effectivement 18 cours complets, qu'il choisit à son gré. Le Président Eliot, en introduisant ce « système optatif )> a réalisé, sans lois ni décrets, toute une réforme de l'enseignement : chacun consulte ses tendances propres, ses besoins, ses facultés ; les uns vont encore à la culture classique, parce qu'ils peuvent en profiter ; d'autres vont aux études pratiques ; d'autres mélangent la connaissance pure et les sciences utilitaires dans une mesure que déterminent leur instinct et leurs chances sociales. Ainsi s'exécute une rénovation universitaire, simplement, sans l'appareil de nos commissions bureaucratiques, sans le ridicule ukase d'un ministre politicien à peine sorti de son village ou des estaminets.
Les étudiants d'Harvard règlent leurs dépenses sur leurs ressources ; les uns paient un loyer de 100 fr. par an ; d'autres un loyer de 5.000 fr. L'immense réfectoire de Mémorial Hall offre à 1.000 hôtes un excellent régime pour 20 fr. par semaine; un autre restaurant de l'Université donne la nourriture suffisante pour 10 fr. par semaine : et le
service y est fait par des étudiants salariés^ ce qui est fort déplaisant. Il serait beaucoup plus démocratique de voir les étudiants pauvres se charger des fonctions domestiques chacun à leur tour, comme font les étudiantes dans leurs cottages de certaines Universités. Mais la vie du plus modeste étudiant de Harvard est confortable, à côté de celle de nos étudiants pauvres. Il n'y a point de cafés, point de filles dans la cité universitaire. Les sports violents calment les nerfs ; la propreté physique concourt à la propreté morale. Les logements les plus humbles sont décents, à côté des bouges de notre Quartier latin.
La coéducation proprement dite n'a pas pénétré à Harvard, Les étudiantes sont réunies à Radcliffe Collège, sur la limite du territoire universitaire, et les mêmes professeurs vont leur répéter les mêmes cours. Si les deux sexes étaient réunis, les classes seraient trop nombreuses ; au lieu de les dédoubler au hasard, on les dédouble par sexes. Dans les Universités moins peuplées, la coéducation est avant tout une économie.
A Harvard Collège, comme dans toutes les Universités américaines, la bibliothèque est riche, commodément aménagée, accessible à tous. Les recherches y sont aisées. Les livres sont à la disposition de tout étudiant, pour être consultés sur place ou emportés. Il y a une bibliothèque générale, une bibliothèque dans chaque département d'études, une bibliothèque dans chaque club ; partout des livres, des revues innombrables, les journaux nécessaires sous la main, dans des salles paisibles, sans formalités, presque sans contrôle. Chez nous les collections sont accumulées dans des lieux mystérieux ; les bibliothèques sont ouvertes aux heures où nul ne peut en profiter ; la mission des biblio-
thécaîres paraît être de rendre les livres inaceessibles. Quelle différence de vie! Quelle dispropor* tion de moyens !
Cependant, avec tant de facilites, l'étudiant américain ne travaille et n'apprend pas plus que le nôtre ; il travaille et il apprend sans doute beaucoup moins. Il a la vie trop facile et il sacrifie trop aux sports. La vie sportive semble absorber l'attention même du corps enseignant. La presse de toute l'Amérique est fort indifférente aux questions de programmes, et à l'organisation pédagogique des Universités ; mais elle suit avec attention les parties de base bail ou de foot bail; elle consacre quotidiennement des colonnes et périodiquement des pages entières à la relation des rencontres d'équipes sur le terrain athlétique.
Trente, quarante, cinquante mille spectateurs assistent aux luttes importantes. On publie les portraits des champions. Les péripéties d'une partie de ballon sont enregistrées avec autant de minutie et discutées aussi gravement que les péripéties de le bataille de Gettysburg. Un étudiant pourrait éclipser Pic de la MLrandole dans ses examens," sans que la ville voisine s'y intéressât ; mais toute l'Amérique est informée du coup de bâton qu'il a donné sur une balle ou du coup de pied qu'il a donné dans un ballon. Les journaux commentent dans leurs articles de tête (éditoriaux) la victoire de telle Université sur telle autre. Autant la pratique des sports est recommandable pour les jeunes hommes, autant cet histrionisme est fâcheux. Chez nos étudiants, la concurrence, les concours fréquents produisent une tension cérébrale quelquefois dangereuse, et qui laisse les sujets prématurément fatigués. L'étudiant américain, qui ne s épuise pas dans ses études, se surmène
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dans les sports. L'un et l'autre excès sont mauvais. Mais la passion sportive des Américains engendre d'autres abus, dénoncés notamment par un doyen de l'Université de Chicago; quelques institutions entretiennent à grands frais, sous le nom d'étu* diants, de véritables professionnels dont les victoires doivent leur assurer une grande réclame : et le jeu d'argent se mêle aux compétitions athléti-
3ues. Enfin les Universités doivent être des foyers e vie intellectuelle ; s'il est regrettable que des jeunes hommes y ruinent leur santé par l'étude, il est bien plus absurde que les « étudiants » y deviennent des gladiateurs.
Une autre singularité des Universités américaines est la place qu'y usurpe l'étude de la Bible, l'histoire des faits et gestes du peuple juif. Des professeurs innombrables consacrent leurs cours à des hypothèses et à des commentaires sur les tribulations d'Israél. Us ont des auditeurs en foule. Et la dose ne parait pas encore suffisante^ puisque le 41® Congrès de la Convention d'Education à Minneapolis (juillet 1902) a réclamé un supplément de Bible dans l'instruction publique. Il est tout à fait bizarre devoir les Américains, ignorants de la vie européenne et pleins de dédain pour quelques centaines de millions d'Européens qui vivent actuellement, se passionner pour une petite tribu de pasteurs et de brigands qui vivaient en Syrie quelques mille ans plus tôt. Ils ne savent pas « si nous avons des couchers de soleil en Europe », mais ils savent exactement de quelle manière s'y est pris Josué pour arrêter le soleil en Palestine. Du moins il n'y aura jamais d'antisémitisme aux Etats-Unis ; pour être logiques, les Américains doivent offrir spontanément la domination de leur patrie au peuple élu de la Bible.
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Les Universités américaines sont pareilles à la société américaine. Elles sont en anarchie : et cette expression n'a pas le moins du monde un sens défavorable. Il y a, dans l'anarchie universitaire comme en tout, des avantages et des inconvénients. Nul doute que les avantages ne l'emportent de beaucoup sur les inconvénients.
Les avantages sont que l'initiative complètement libre et la concurrence effrénée suscitent des efforts, permettent des essais, promettent des fruits auxquels on ne pourrait même pas penser avec notre centralisation.
De ce concours prodigieux de bonnes volontés, agissant sans entraves, sous des inspirations diverses, selon les besoins de chaque région et les facultés de chaque fraction du peuple, il jaillira quelque chose de grand.
De même que dans l'ordre matériel, il s'accumule dans le domaine intellectuel des élémenfs qui seront mis en œuvre par la génération prochaine. Un peu d'ordre et de méthode suffira. Du chaos sortira tout un monde, qui émerveillera les vieux peuples.
Les inconvénients du désordre sont secondaires, quoique présentement fort sensibles. Quelques Universités sont imbues de l'esprit anglais, quelques autres de l'esprit allemand ; mais la plupart hésitent, cherchent leur voie. Les énormes donations, que les enrichis vaniteux prodiguent sans beaucoup de discernement, provoquent des calculs et des machinations où le zèle pédagogique n'a rien à voir. 11 peut se rencontrer des éducateurs qui ont principalement dessein de se creuser un bon trou dans un gras fromage. La multiplicité des institutions qui veulent se suffire à elles-mêmes et constituer un tout absolument complet, cause une multi-*
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lude de doubles emplois, c'est-à-dire un gaspillage de forces et de richesses.
Il y a certainement beaucoup de bluffa beaucoup de « poudre aux yeux ». On trouverait peut-être des
{)rofesseurs qui ne sont pas très bien appropriés à eur chaire, ni à un enseignement quelconque.
Comme chez nous, les intrigues et les coteries jouent un rôle important. Comme chez nous, les causes de succès ne résident pas toujours dans la science solide et dans la valeur personnelle. Porte à porte, des établissements analogues se font une concurrence o\i le public ne peut rien gagner. Par exemple, à côté de l'Institut de Technologie de Boston, Îui jouit d'une réputation universelle, Harvard ollège veut à toute force ouvrir une école de génie civil et d'architecture.
Ces agrandissements perpétuels et ruineux obligent les Universités à une infatigable mendicité. Malgré leurs énormes ressources, elles sont toujours en déficit; elles se disputent l'intérêt des donateurs par toutes sortes de procédés peu philosophiques. £t la tâche essentielle d'un président d'Université n'est pas de maintenir ou de relever le niveau des études dans son établissement, mais de découvrir, d'atteindre, de rançonner les bienfaiteurs possibles. Evidemment le président d'Université doit avoir quelques titres universitaires ; mais il doit d'abord avoir accès auprès des multimillionnaires, et se montrer ingénieux dans l'art d'attraper de l'argent : ce qui ne répond pas très bien à notre conception de 1 Educateur.
Encore une fois, ces vices sont transitoires ; ils tiennent à l'état présent du pays ; les résultats leur servent d'excuse : ce n'est pas nos bureaucrates stupides, avec leurs méthodes antédiluviennes, qui feraient sortir du sol, en dix ans, la gigantesque
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Université de Chicago. Dans \îngt ans, tout sera purifié, ordonné, assagi, fécond. Ce sera beau. La puissance de vie qui se révèle dans les Universités américaines, comme dans tous les organes du monde américain, permet d'augurer an avenir surprenant.
jNIaintenant, quel sera le rôle des Universités dans la prochaine crise sociale ?
Comme elles sont fondées et soutenues par les détenteurs du capital, elles sont fatalement inféodées au régime capitaliste. Les millionnaires n'entendent pas faire les frais d'un enseignement qui serait tourné contre eux. Dans trois Universités considérables, au moins, des professeurs ont été chassés de leurs chaires pour avoir indiqué les tares du capitalisme et critiqué TégoYsme des capitalistes. Il en a résulté, dans la classe ouvrière, une évidente défiance contre les Universités et contre les œuvres philanthropiques d'étiquette universitaire.
Or, par la multiplication des organes d'enseignement supérieur, par l'accroissement continu du nombre des étudiants, il va se former un prolétariat intellectuel.
Dans quel sens agira-t-il? Chez nous, les prolétaires intellectuels tendent naturellement à joindre les prolétaires ouvriers. Mais aux Etats-Unis, les ouvriers manuels gagnent d'assez bons salaires pour avoir l'air de véritables « bourgeois » auprès des pauvres aux mains blanches. Les intellectuels rêveront-ils, alors, du bon tyran philosophe ? d'un Napoléon qui serait Marc- Aurèle ?
Il y a de la matière, dans le pays, pour une démagogie césarienne.