‹ Le peuple du XXe siècle aux États-UnisChapitre 13 sur 23 · ÉCOLES. — BIBLIOTHÈQUES · texte numérisé non relu

ÉCOLES. — BIBLIOTHÈQUES

QUELQUES TYPES d'iNSTITUTIONS LIBRES

A la 56® réunion annuelle de rAssociation des Instituteurs du Connectieut, le Président de Harvard University, Charles F. Eliot, a prononcé un vif réquisitoire contre renseignement public aux Etats-Unis.

Il a déclaré que les sacrifices de la nation pour ses écoles sont insuffisants, et que renseignement public a failli à sa mission « parce qu'il n'a pas fait disparaître le fléau de l'alcoolisme, qu'il n'a pas supprimé la passion du jeu (gambling), qu'il n'a pas rendu la foule incapable de violences collectives, qu'il n'a pas donné assez de raison aux employeurs et aux employés pour en finir avec les grèves; qu'il n'a pas moralisé les mœurs administratives et politiques ; enfin, parce qu'il n'a pas aboli le goût de lire les journaux, de prendre des distractions inconvenantes et d'essayer des médecines de charlatans )).

Le Président Eliot est à la tète de la plus illustre institution d'enseignement aux Etats-Unis. Sa voix est donc autorisée entre toutes. Cependant, on jugera qu'il est bien exigeant. Si les écoles américaines avalent opéré la série de miracles que M. Eliot en attendait, elles mériteraient l'admiration uni-

verselle ; les Américains seraient des anges, il n'y aurait plus qu'à leur mettre dans le dos des ailes de séraphins.

M. Eliot reproche à ses compatriotes de ne pas donner assez d'argent pour instruire les enfants du peuple. Alors que les bourgeois dépensent de 500 à 3.000 francs par an pour l'éducation de leurs héritiers, l'Etat de Massachusetts n'alloue que 150 fr. Sar enfant et par an à ses écoles publiques ; l'Etat e New-York que 160 francs, non compris la valeur des terrains et des bâtiments...

Sur ce point encore, le Président de Harvard University parait bien difficile à contenter. Il semble que 150 francs par tête, pour des enfants instruits en commun dans une école primaire, peuvent suffire à faire bien les choses ; et l'impression d'un étranger voyageant aux Etats-Unis est, au contraire, qu'on n'y refuse rien à l'enseignement public ; que les écoles sont très nombreuses, confortables, bien organisées ; que le personnel enseignant est intelligent, dévoué à sa tâche, toujours à l'affût des occasions de perfectionnement. Dans les Universités, les Sessions de vacances (Summer schools) sont fréquentées par les instituteurs et les institutrices qui viennent ce se reposer » de leurs classes en suivant des cours supérieurs. Le monde des écoles est un des plus intéressants et des plus vivants de la nation ; les Congrès de toute sorte qui se tiennent chaque année à Chautauqua, entre gens de cette profession, n'ont d'équivalent dans aucun pays.

A New- York, il y a plus de 560.000 élèves dans les écoles publiques de tout ordre (Manhattan, Bronx, Brooklyn, Queens et Richmondboroughs). La dépense, en y comprenant les écoles du soir, les écoles de vacances, les terrains de récréation, s'élève à près de 115 millions. Les maisons d'école

sont au nombre de 500 ; les instituteurs au nombre d'environ 12.300, dont 11,000 femmes. Dans les bibliothèques scolaires, il y a 450.000 volumes. Les écoles élémentaires, outre l'instruction primaire proprement dite, donnent des cours dé musique, dessin, couture, cuisine^ langue française et langue allemande, travaux de magasin et d'atelier, gymnastique, etc.

Les fonctionnaires supérieurs (superintendents et associâtes Sup.) de cette organisation, touchent des salaires de 15. 00^ à 37.500 francs; les directeurs d'écoles, suivant l'importance de l'établissement, des salaires de 5.000 à 17.400 francs; les instituteurs, des salaires de 3.000 à 12.000 francs. Les femmes figurent dans toutes les catégories; à catégorie équivalente, elles reçoivent un salaire beaucoup moindre : 5.000 francs au lieu de 9.000 par exemple, ou 8.000 francs au lieu de 12.000. Dans les remplacements où le maître suppléant reçoit 15 francs par jour, la suppléante ne reçoit que 10 francs. Le salaire minimum des femmes est de 3.500 francs et celui des hommes de 4.500. Le Président Eliot, pour apprécier ces chiffres à leur juste valeur, devrait faire un tour dans les capitales européennes qui se piquent de sollicitude povtr l'éducation du peuple.

Nulle part, les bibliothèques ne sont aussi nombreuses, d'accès aussi facile, d'usage aussi commode que dans les Etats-Unis. Les Etats, les villes, les particuliers, les clubs, les Universités, les associations de toute espèce rivalisent de générosité pour répandre le goût de la lecture et pour y fournir un aliment. La bibliothèque et le gymnase sont les deux premiers organes de n'importe quelle réunion d'hommes, de femmes, de jeunes gens ou d'enfants. Livres, revues et journaux sont partout

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à la dispositioB du premier venu. Dans les grandes bibliothèques publiques, les enfants ont leur dé* parlement spécial, et viennent chercher des livres comme les grandes personnes.

La bibliothèque de Boston est sans doute le modèle du genre. Elle renferme une salle de réunions où sont données des conférences hebdomadaires. Elle a 117 succursales en ville ; 73.000 lecteurs sont inscrits pour emporter des volumes chez eux ; la bibliothèque en prête aussi 1.500.000 par an ; elle possède près de 850.000 ^uvrages. Vous passez dans la rue, vous montez le degré : dans la première salle qui se présente, vous pouvez choisir entre 380 journaux de dix-huit pays diflPérents, vous asseoir et lire en paix.

Ce que nous avons essayé à Paris, sous le nom « d'Universités Populaires », est réalisé aux Etats- Unis sous le nom u d'Universîty Extension » et, à New-York, sous le nom de «c Libres Conférences pour le Peuple » ou « Education des Adultes ». La Société pour l'Extension de l'Enseignement Universitaire a été fondée à Philadelphie en 1890 ; elle rayonne maintenant sur le pays, trouvant des auxiliaires zélés dans les maîtres et dans les étudiants des diverses Universités ; elle organise des classes régulières et des séries de conférences sur toutes les branches de la science humaine.

A New- York, l'Education des Adultes a été entreprise en 1898; elle dispose aujourd'hui d'une centaine de locaux pour y faire des conférences méthodiques. Dans la dernière campagne d'hiver, 3.000 conférences ont eu lieu, où sont venus plus de 900.000 auditeurs : petits bourgeois, commis, ouvriers. Le D^ Henry M. Leipziger, qui dirige cette section de l'Instruction Publique, prétend ^ faire affecter les salles d'école, dans l'après-midi

du dimanche, et requérir le concours des gens qui ont étudié à « l'Université de la Yie » aussi bien que des universitaires proprement dits. Quoi de plus sensé?

Dans VEast Side de la métropole, les israélitcs donnent un frappant exemple de ce que peut l'initiative privée, avec leur Ëducational Alliance. Au milieu d'une immense population juive, nouvelle venue sur le continent américain, presque sans ressources, on a voulu d'abord mettre les enfants en état d'aller à l'école américaine ; on leur apprend la langue, on les forme aux mœurs du pays. Mais ce premier pas a été suivi de beaucoup d'autres ; avec les enfants sont venus les adultes ; dans un immense édifice, depuis les sous-sols qui sont des bains, jusqu'au toit qui est un jardin, des milliers de personnes se pressent chaque jour, pour recevoir, de maîtres volontaires, l'instruction en toutes sortes de matières. L'ardeur qu'ont tous ces gens de s'instruire et d'instruire les autres leur fait encore fonder de toutes parts des « Clubs Civiques » où ils conlérencient à tour de rôle, discutent, prêchent, s'améliorent mutuellement.

Une très singulière institution qui fonctionne dans l'Etat de New^-York, à quelques milles de « Cornell University », est le George^ s Junior Republic, Elle mériterait l'intérêt de M. Paul Deschanel, si attentif à tout ce qui concerne les enfants abandonnés... Le fondateur, William R. George, y réunit les enfants qui n'ont point de famille, ou qui ont commis quelque faute, et se propose de leur enseigner la vie sociale. En se réservant le droit de çeto, il leur octroie une libre constitution et la faculté de se gouverner eux-mêmes. La République a son ministère, sa force publique, son code, ses tribunaux, ses prisons, sa monnaie. Chacun

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travaille et se procure les choses nécessaires avec le produit de son labeur. Sont électeurs tous les habitants de douze à vingt ans qui ont déjà trente jours de résidence. Les jeunes filles s'acquittent des soins du ménage ; les garçons bâtissent, peignent, forgent, labourent ; quelques-uns sont mécani-ciens, d'autres sont typographes et composent Je journal de la cité, a le Citoyen ». Chaque personne a son compte de gains, dépenses, dettes, emprunts, dépôts en banque. Les plus intelligents et les plus laborieux, gagnant davantage, peuvent épargner, prêter, s'accorder plus de confort.

M. George, président inamovible de cette république, est un homme jeune, à 4a physionomie ouverte, avec l'œil d'un croyant. Il consacre sa fortune et sa vie à cette œuvre. On se ferait un scrupule de troubler sa foi. Cependant, il y a quelque chose de pénible à voir ces enfants créer pour eux-mêmes une société à l'inlage de la société que nous savons mal faite. L'un d'eux écrivait que les citoyens de la Junior Republic vivent deux exis tences de citoyens ; l'une pendant leur séjour à Freeville, l'autre après leur sortie. Le malheur est que ces deux existences se ressemblent trop.

Il serait intéressant de déposer dans les jeunes cerveaux des idées un peu plus généreuses que celles du monde présent. Est-il bon de les former si vite à nos duretés, à nos calculs, à notre égoïsme ? Ces petite garçons n'apprennent à travailler qu'en vue du profit matériel ; dans les fonctions de juges ou de gendarmes, ils se montrent impitoyables ; j'ai frémi en notant la satisfaction avec laquelle mon jeune guide me montrait les cages grillées « où Ton enferme les prisonniers ». Heureusement qu'ils ne peuvent prononcer de condamnations capitales ; ils pendraient un de leurs camarades tous les jours.

A Philadelphie, Girard Collège peut passer pour un élablissement modèle. Il a été fondé par un Français devenu Américain, Stéphen Girard, né a Bordeaux, rue des Ghartrons, en 1750. A sa mort, il laissait une des plus grosses fortunes du temps ; il donnait 25 millions de . francs pour élever des orphelins, du ^xe masculin et de race blanche. Ce capital, grossi par une sage administration, s'élève maintenant à 80 millions, donnant un revenu de 5 millions, dont la moitié sert à Tentretien du Collège, et l'autre moitié à grossir le fonds de réserve.

L'installation et la tenue de tous les locaux, classes, sîiUes de lecture et d'étude, dortoirs, réfectoires, infirmeries, sont admirables. 11 y a là 1.500 garçons de six à dix-huit ans qui yivcnl gratis dans des conditions de propreté, de conlort, inconnues de nos malheureux lycéens. Ces orphelins destinés au bureau et à l'atelier rougiraient de manger sur les tables grasses des collèges français la maigre pitance de nos fils de bourgeois. On leur donne une forte instruction primaire et une instruction professionnelle en vue des métiers où la demande est constante : électricité, mécanique, travaux du fer et du bois, plomberie et tuyau ta ge, tenue des livres, suivant leurs aptitudes et leur choix.

On y ajoute même une instruction militaire et des exercices quasi-religieux. Stéphen Girard, en bon Français de son temps, était philosophe ; les bustes de Voltaire et de Rousseau figurent parmi ses reliques ; ses vaisseaux portaient les noms de Rousseau y de Voltaire ^ à'Hehétius. Il avait mis Comme conditions à son legs qu'aucun prêtre ou pasteur ne pénétrerait dans Girard Collège : on y a bâti une chapelle, où Ton fait prêcher des laïques !

Et dans la bibliothèque, à la place d*houneur, on a dressé le buste de Napoléon, pour apprendre aux orphelins à vénérer l'homme qui a fait îe plus d'orphelins... Il est fâcheux que l'âme de Stéphen Girard n'inspire plus Tœuvre qu'ont créée ses millions.

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