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LES NÈGRES

Les nègres sont affranchis, travailleurs libres et citoyens de la République américaine depuis plus d'un quart de siècle. Mais il y a toujours une question nègre. Même sans avoir séjourné dans les Etats du Sud, on peut recueillir quelques impressions à cet égard. Il est même possible que les impressions recueillies dans le Nord aient plus de valeur, pour deux raisons.

D'abord, si les libérateurs de la race nègre commencent à lui montrer quelque rigueur, cette attitude a plus de signification qu'elle n'en aurait chez les anciens esclavagistes. Ensuite, les nègres sont plus faciles à étudier dans le Nord que chez leurs anciens maîtres. Dans le Sud, la terreur 'des exécutions sommaires leur donne une certaine réserve. Chez leurs libérateurs, ils se montrent tels qu'ils sont, à Tabri de la Constitution; ils usent et abusent de leurs prérogatives de citoyens ; ils ne se concilient pas très soigneusement l'opinion publique.

C'est un des points sur lesquels un Européen, un fils de la Révolution française, se sent le plus troublé quand ses convictions doctrinales entrent en contact avec la réalité.

Dans le Sud, toutes sortes de barrières subsistent entre les deux races. Les nègres ne se hasarde-

raient pas dans un hôtel ou dans un restaurant destiné aux blancs. 11 y a, sur les chemins de fer, des wagons ou des compartiments spéciaux pour les nègres. Des règlements minutieux prévoient toutes les conjonctures pour assurer la séparation. Le 4 juillet 1902, anniversaire de la Déclaration d'indépendance, le Président de Tulane University (Nouvelle-Orléans), parlant devant l'Université de Chicago, disait : « Les noirs peuvent être d'excellents citoyens, mais nous ne leur permettrons pas d'épouser des blanches, et nous ne les recevrons pas à notre table ». Cette allusion directe au déjeuner du nègre Booker Washington chez le président Roosevelt ne soulevait aucune objection dans l'auditoire Chicagoan.

« Les noirs peuvent être d'excellents citoyens » ; mais là grande préoccupation des blancs au Sud est de les empêcher d'en exercer les droits. La Constitution leur octroie le même droit de suffrage qu'aux citoyens blancs; s'ils en jouissaient effectivement, ils seraient les maîtres de plusieurs Etats, où ils possèdent la majorité. Pour éviter que ces Etats ne deviennent de petits Dahomeys, les blancs ont trouvé divers moyens de tourner la Constitution ; ils excluent en fait les nègres des conventions politiques et des assemblées primaires où se décident les élections. C'est ce qu'on appelle le Negro disfranchisementy organisé par le parti démocrate.

En conséquence, les nègres appartiennent au parti républicain, qui leur doit la possession du pouvoir dans un certain nombre d'assemblées.

Dans le Maryland, notamment, l'immense majorité des blancs se range sous la bannière démocratique; mais 60.000 électeurs noirs assurent la victoire des républicains. Ala convention républicaine du Mas-

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sachusetts, (Boston, octobre 1902), la résolution suivante fut présentée au nom des a Çoloured républicans » et renvoyée à la commission du programme (platform) :

Le parti républicain de Massachusetts observe avec inquiétude et désapprobation le disfranckisement des citoyens de l'Union dans quelque Etat que ce soit, sous prétexte de race ou de couleur — et déplore l'apathie du pays et du gouvernement national en face de cette violation ouverte des deux derniers articles de la Constitution,

Nous tenons énergiquement pour la restauration et la sauvegarde, par le gouvernement national, de tous les droits civils et politiques du nègre dans toutes les parties du pays. Nous condamnons avec une extrême sévérité rexclusion des républicains de couleur dans les assemblées primaires et les conventions de notre parti, dans quelque région et sous quelque prétexte que ce soit. Nous regardons de telles mesures comme antirépublicaines, et calculées pour encourager le parti démocrate dans son blâmable projet de dépouiller par fraude le nègre de son droit de suflrage.

Depuis, M. Roosevelt a porté un nouveau défi aux gens du Sud en nommant M. Crum, nègre, percepteur du port de Charleston, en pleine Caroline du Sud.

Le disfranchisement des nègres est inconstitutionnel^ et les constitutions sont faites pour être respectées. Nous en savons quelque chose dans la République française, où nos nègres coloniaux exercent libremenl leur franchise, parmi les pratiques de sorcellerie.

.Mais les gens du Sud vont quelquefois plus loin que le disfranchisement. S'ils abrogent les lois qui leur paraissent dangereuses, ils fortifient singulièrement les lois qui leur paraissent insuffisantes. Ou même ils en ont conservé d'étranges.

En septembre 1902, le nègre Fisher Million, contumax de Tannée précédente^ a été retrouvé

par la police. A Slielbyvîlle (Kentucky), le juge Davis l'a condamné « à élre vendu pour douze mois aux enchères publiques ». Il ne sera pas esclave, non : il sera convict ; l'adjudicataire sera propriétaire de son travail, non de sa personne.

Continuellement, les journaux américains relatent des faits de ce genre :

Annie Gates, âgée de 12 ans, est entrée dans un salooriy en cnant qu'un nègre lui avait donné la chasse. Plusieurs hommes sont partis enquête. Ils ont attrappé le nègre Edvsrard Brown, que la jeune fille a reconnu. Brown a été remis à un policeman. Pendant qu'on le transportait au poste de police, il a sauté de la voiture (patrol wagon). Les citoyens ont couru après lui en tirant, et deux balles l'ont couché mort (sept. 5).

A Portland (Ark), le jeune nègre Walter Sullivan est lynché le 1®' octobre pour avoir tiré sur un blanc.

Au même moment, à Cameron (Louisiane), le nègre Herbert reçoit une balle du fermier John Yocum, dont il a attaqué la femme. Comme il n'est pas tué sur le coup, la population s'apprête à le lyncher.

La police l'emporté sur un bateau. Alors les blancs s'attroupent et font la chasse aux nègres sur le territoire de Cameron. Tous ceux qui sont attrapés passent un mauvais quart d'heure.

A Newbern (Tennessee) j le 9 octobre, denix nègres sont pendus par une troupe de 500 citoyens, malgré les efforts du magistrat, parce que Vun d'eux a tué un maixhand de chevaux dans une rixe

A quelques semaines de distance (juillet et septembre), deux nègres ayant attaqué des femmes blanches sont enduits de pétrole, attachés à un arbre et rôtis avec toutes sortes de raffinements Des

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spectateurs des deux sexes viennent de loîn, par voiture et par chemin de fer, pour assister à cette réjouissance.

A l'époque de la première exécution, un blanc attaque une négresse dans Tlllinois. 11 est déféré h la justice régulière, sans lynchage. Mais à Hopkinsville (Kentucky), au moment de la seconde exécution, un planteur qui a tué deux vieillards nègres à coups de hache, étant ivre, n'est soustrait qu'avec difficulté aux fureurs de la population de couleur. Plusieurs centaines de nègres s'assemblent pour le lyncher.

En même temps paraissait à Saint-Louis un livre aussitôt populaire dans le Sud. Il a pour auteur un M. Charles Carroll, qui se vante d'y avoir consacré quinze ans d'études, et pour titre : « Le nègre est une bêley ou : A V image de Dieu ». Il y est démontré par les textes de la Bible que le nègre est « une bète, créée avec un langage articulé et des mains, afin qu'il puisse servir son maître, l'homme blanc ». La preuve est bien simple : l'homme a été créé à l'image de Dieu ; or. Dieu n'est pas nègre, tout le monde le sait ; donc le nègre n^est pas à l'image de Dieu ; donc il n'est pas homme. Et le livre de Jud établit que le crime de Gain fut d'épouser une négresse, qui n'était pas de la chair d'Adam. Il paraît que Gain aurait mieux fait d'épouser sa sœur, comme le pieux Abel. Parce que sa femme était noire et qu'il n'était pas inceste, Dieu rejeta ses offrandes. L'une des missions de Jésus-Ghrist sur la terre a été de relever les barrières que* le Créateur avait établies entre le blanc et le nègre. M. Carroll prouve ensuite péremptoirement que le nègre n'a pas d'ame, et il conclut : « Pourriezvous trouver un ministre blanc qui consentit à unir par le lien sacré du mariage une brute nègre à une

femme blanche ? Ah ! parents, vous aimeriez mieux voir votre fille brûlée, et ses cendres dispersées à tous les vents du ciel ! »

Et c'est vrai. Ni l'opinion, ni les ministres du culte, ni les autorités civiles n'admettent le mariage mixte. Au mois d'août, un citoyen de Saint- Louis, voulant épouser une femme de couleur, ne put obtenir la licence. En vain il prétendit que, né dans le Sud, il devait avoir lui-même du sang nègre dans les veines : on le trouva blanc bon teint et le mariage fut interdit.

Quelquesândividus remarquables essaient de détruire le préjugé.

Ainsi le Rev. Drew, jadis esclave, puis combattant de la guerre civile, aujourd'hui pasteur, et toujours nègre. Il fait des conférences sur le « Progress ofthe blackman » ; il rappelle la misérable condition où vivaient ses frères au moment de leur libération; des progrès qu'ils ont accomplis en une génération, il conclut à leur perfectibilité rapide. « 11 y a, dit-il, des méchants purmi eux ; mais peutêtre y a-t-il aussi des méchants parmi les blancs... »

Ainsi surtout Booker T.Washington, dont toute TAmérique honore le caractère et l'œuvre. Il a publié lui-même la relation de sa vie, dans le langage simple qui convenait. Il s'est donné pour tâche d'élever les gens de sa race à une condition meilleure, non par une instruction artificielle qui en ferait des déclassés, mais par une éducation pratique qui en fera des citoyens utiles, des hommes heureux.

Son iuskegee Normal and Industrial Institute^ près de la petite ville de Tuskegee (Alabama) est une école professionnelle. II a commencé sans un dollar en poche, donnant ses premières leçons dans des granges ouvertes à tous les vents, où les élèves s'asseyaient sur des bûches et sur des pierres. Et pour-

tant, le principal obstacle qu'il eut à vaincre fut l'extravagance de sa clientèle, qui ne comprenait pas que l'on pût apprendre autre chose que les langues étrangères, le latin, le grec, la musique, le droit, pour devenir des gentlemen et des ladies. A quoi bon être sortis d'esclavage, si Ton ne devait pas voir tous les jeunes citoyens nègres dans le corps diplomatique, dans le Congrès ou dans les tribunaux ?

Booker Washington fait simplement des filles de bonnes fermières, blanchisseuses, cuisinières, couturières ; et des garçons, de bons maçons, mécaniciens, laboureurs, vétérinaires, forgerons, charpentiers. Il les met en état de gagner honnêtement leur vie. Tous les bâtiments du Tuskeegee Institute maintenant prospère, ont été construits, installés équipés par le travail des « étudiants » eux-mêmes Ou y vient de loin chercher d'excellents ouvriers. Le nom de Booker Washington est vénéré comme celui d'un homme de bien, même parles gens du Sud qui ne déjeuneraient pas avec lui.

D'autres noirs encore travaillent dans la même voie par des moyens divers. Une des plus sages associations coopératives des Etats-Unis, The true Re^ formers^ est une œuvre de la race nègre fondée par leRev. William W. Browne, nègre, dirigée aujourd'hui par le Rev. W. L. Taylor, né dans Tesclavage. Tous les administrateurs ou employés sont des nè<rres ou des mulûtres. Lancée comme société d'assurance et d'assistance mutuelles, l'association s'est accrue d'une coopérative de consommation ; elle a son siège à Richmond et des succursales k Washington, à Manchester, Porstmouth et Roanoke (Virginie). Elle publie un journal, elle possède son hôtel, des fermes, des terres, une maison de "retraite pour les vieillards. Sa banque, qui sert 4 ®/o aux déposants, continua seule, à Richmond, de

payer en numéraire pendant la crise financière qui sévit en 1895. Les déposants sont au nombre de 10.000 ; et les membres associés au nombre de 50.000.

Malheureusement, la masse est encore ignorante et corrompue. La responsabilité en retombe sur les générations de î)laiics qui ont tenu ces infortunes en esclavage. Le contact n'en est pas moins désagréable pour les générations de blancs qui ont supprimé l'esclavage. Les noirs sont communément fripons, menteurs et paresseux. Ils sont encore plus dépravés. L'idée de la femme blanche les obsède, et cette obsession les conduit fréquemment aux plus lâches crimes. Leur ambition consiste à se faire passer auprès des leurs pour de grands séducteurs de blanches.

Les citoyens américains, ne pouvant se parer, comme les républicains français, de rubans rouges, violets, jaunes et verts, portent à leurs boutonnières les insignes de leurs innombrables sociétés « secrètes », ou bien le portrait de leur Dulcinée. A Saint-Louis, où la population nègre est considérable, la plupart des coloured gentlemen arborent sur leur veste le portrait d'une jeune fille blanche, témoignage de leurs succès.

Ces allures et de trop fréquents attentats entretiennent la colère des gens du Sud et provoquent l'irritation des gens du Nord. A New- York même et à Brooklyn, il y a des Hospitalsy des Homesj et des Orphan asylums distincts pour les gens de couleur : dans la misère même, les races ne se mêlent point.

Dans l'Etat d'Indiana (juin 1902), la population d'Adams et d'Orange força les hôteliers à chasser les nègres qu'ils employaient comme domestiques. Les nègres furent sommé* de quitter le pays sous

peine de mort. Or. Adam s county est aémocrato, Orange county est républicain : c'est-h-dîre qu'il n'y avait pas de politique dans l'aflaire, mais un réel soulèvement de l'opinion contre les noirs.

Simultanément, dans TlUinois — l'Etat d'Abraham Lincoln ! — la population d'Eldorado (Saline county, républicain) faisait évacuer une école professionnelle d'enfants noirs ; elle saccageait les bâtiments, menaçait de mort le pasteur de YAfrl^ can methodist episcopal church et lui donnait vingtquatre heures pour déguerpir. Cet homme de Dieu était contraint^ de défendre son habitation le rifle à la main.

A Evanston, près de Chicago, la Northwestern University compte quelques étudiants noirs des deux sexe$. La Women's Educational Association, qui gouverne le quartier des étudiantes, a interdit les dortoirs aux étudiantes de couleur.

La puissante Young men's Christian Association, qui s'étend dans le monde entier, a formé aux Etats-Unis des branches spéciales pour les nègres. Le christianisme de ces excellents chrétiens ne triomphe pas du préjugé de races. On suppose que leur divinité aura l'attention de faire un compartiment spécial pour les nègres dans son paradis.

Mais voici le plus fort. Les travailleurs socialistes, groupés en Fraternités et se réclamant sur tous les tons de la fraternité universelle, n'acceptent pas les nègres dans leurs Unions. Ils ne les tolèrent pas sur leurs chantiers. Au mois de septembre, à Lebanon (Pennsylvanie) les ouvriers de TAmerican Iron and steel company étaient en grève; le premier article de leur ultimatum exigeait l'expulsion des nègres.

A rUnirvesité de Chicago, où des bâtiments s'é-

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lèvent de toutes parts, j'ai vu les ouvriers quitter soudain leur travail avec un ensemble parfait, parce qu'une demi-douzaine -de nègres étaient occupés dans un coin des chantiers.

Or, au même moment, 10.000 déchargeurs de wagons étaient en grève à Chicago. Les compagnies de transport essayaient de recruter n'importe où de la main-d'œuvre. Une troupe de nègres, ainsi embauchés, s'étaient retirés en apprenant qu'ils devaient remplacer les grévistes, et les grévistes les avaient acclamés. Mais les ouvriers en bâtiment de l'Université n'en pratiquaient pas moins le boycottage. ^

Aux Philippines, les indigènes que les Etats- Unis ont entrepris de « civiliser » de gré ou de force ne sont pas plus de race nègre que de race blanche. Ils diffèrent des deux races au même degré. Quand ils ont reçu de l'éducatîon, ils sont d'aussi bonne compagnie que n'importe quels Européens.

Mais les militaires conquérants préfèrent considérer les Philippins comme nègres, parce que cette classification justifie tout. De jeunes ofEciers se sont amusés à réquisitionner des Philippins très distingués pour nettoyer leurs écuries ; d'autres faisaient la partie de pratiquer des perquisitions nocturnes dans les meilleures maisons indigènes de Manille : « Pour apprendre à vivre à ces sales nègres ». Exactement comme font nos glorieux officiers français h Madagascar, où les Ho vas ne sont pas des nègres.

Les dames américaines, venues avec l'armée ce libératrice », ne voulaient admettre les dames Philippines ni à la bibliothèque publique, ni à l'hôpital des femmes, parce qu'elles les regardaient comme des négresses...

Vraisemblablement, si le souverain de Roumanie avait déclaré qu'ils rattachait les Juifs à la race nègre, le secrétaire d'Etat Hay n'aurait pas envoyé sa fameuse note aux puissances. Les Juifs sont juste aussi nègres que les Philippins.

Un auteur du Nord, conciliant, n'hésite pas à réprouver énergiquement la pratique du lynchage, mais il concède que : « Le nègre appartient à une race inférieure, en dehors de tout ce qui peut avoir résulté de sa longue servitude et des mauvais traitements. Il y a une échelle dans les races humaines et, de même que l'Anglo-Saxon est en haut, le nègre est en bas .»

Et ce nègre, en bas de l'échelle, a une très vilaine façon de regarder les femmes et les petites filles qui sont en haut... Nous proclamons résolument que le lynchage nous paraît excessif — tant qu'il ne s'agira pas de notre propre femme ou de notre fille dans l'attentat.

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