LA PROTECTION DES ANIMAUX
Les settlements. sont une institution tout américaine. Ils manifestent la bonne volonté d'une partie des classes heureuses pour arriver à prévenir les conflits sociaux. L'humanité pure et la sagesse intéressée collaborent à l'œuvre, pour le plus grand profit des bienfaiteurs et des bénéficiaires.
Des personnes de condition aisée, ou même riche, vont s'établir au cœur des quartiers pauvres, pour y vivre, pour y établir le contact avec les malheureux, pour dissiper les défiances, abattre les barrières, prévenir les malentendus, maintenir une langue commune entre les tribus si étrangères les unes aux autres qui composent la nation.
En France, nous voyons des femmes riches qui, par désœuvrement et par caprice, fondent des associations charitables et vont de temps en temps, sans rien abandonner de leur luxe, faire dans les faubourgs une rapide expédition, échauffant sur leur passage l'envie et la haine qu'elles prétendaient calmer. Dans les settlements, les settlers sont de vrais colons, fixés sur le terrain de leurs opérations, au milieu de la crasse et des mauvaises odeurs.
s'astreîgnant à une vie simple et frugale, pour faire naître àes relations de bon voisinage avec la population du lieu, lui donner l'exemple et le goût de la propreté physique, de la tenue morale, de la tempérance, de la solidarité humaine. Dans TEastside de New- York, ils ambitionnent de préparer
5)lus vite les immigrants et surtout leurs enfants à a dignité de citoyens américains.
Une partie des settlements est en connexion étroite avec les Universités. Ils évitent la prop.agande religieuse, quoique la pensée chrétienne soit toujours au fond de l'œuvre. Ils donnent à l'apostolat une forme purement morale. Us écartent tout ce qui pourrait réveiller la défiance. Les chefs socialistes leur montrent quelque dédain et qualifient volontiers de Silk stockings (bas de soie) les philanthropes bourgeois, mais sans aigreur. A New-York, c'est dans VUnwersity settlement que les Unions ouvrières ont leur quartier général et tiennent leurs assises hebdomadaires. Les cours, conférences, bibliothèques circulantes, salles de lecture, gymnases, dispensaires, sont les traits communs de ces maisons.
Quand ils ont des femmes a leur tête, les settlements pénètrent naturellement d'une façon plus intime dans la vie des pauvres gens. Les kindergartens (garderies d'enfants), les classes de couture, de cuisine, de ménage, les petits clubs de Îrarçons et de filles, les restaurants à bon marché, es séances musicales, attirent promptement la clientèle qu'il s'agit d'atteindre. Et l'œuvre se poursuit simplement, sans mise en scène, par la force lente du contact quotidien. Jamais on ne donne au bienfait l'apparence d'une aumône ; une rétribution est perçue pour les leçons et pour l'usage de toutes commodités aussi bien que pour la nourriture con*
sommée. Les jeunes homipaes et les femmes qui administrent l'institution ou qui en dirigent les divers organes paient libéralement le droit d'accomplir cette besogne peu at<;rayante.
.A Chicago, la première fondation du genre, HuU House, a pour chef une femme remarquable, Miss Jane Addams, dont Texeûiple a été fécond : douze autres settlements, depuis une dizaine d'années, se sont mis à l'œuvre dans la même ville. Il y a fort à faire encore !
La Young MerCs Christian Association^ dans sa propagande sociale, arbore franchement le drapeau religieux. Elle prétend rester étrangère à toute secte ; elle accueille même les juifs et les catholiques ; mais elle impose la Bible. Elle donne des séances de Bible dans ses propres établissements, et les porte à domicile, dans les usines ou magasins dont les patrons lui accordent un local. Les soirées de récréation s'ouvrent invariablement par le chant de deux ou trois hymnes. Il faut « croire en Jésus-Christ Sauveur, et se proposer de mener une vie chrétienne ». Sur Ténoncé de ce programme, l'œuvre avait d'abord échoué. On y ajouta aes gymnases, piscines, douches, bibliothèques : le dernier bilan annonce l'existence de 1.476 branches de l'association, réunissant 268.500 membres, et possédant un capital de 110 millions de francs, dont 90 millions d'immeubles.
La Y. M. C. A. — c'est la désignation populaire de l'institution — s'étend non seulement sur les Etats-Unis , mais dans beaucoup d'autres pays , Grande-Bretagne et colonies anglaises, Chine, Japon, Hawaï, Australasie, Allemagne, France. Elle a des sections organisées dans les régiments et sur les vaisseaux américains ; elle en a dans chaque Université. Elle a créé une branche spéciale pour
le personnel des chemins de fer, où elle compte 42.000 membres,
A New- York seulement, en trois succursales, 2.186 employés des chemins de fer sont inscrits à TY. M. G* A. ; moyennant un droit de 15 francs par an, ils ont la jouissance de locaux propres, sains, où ils peuvent passer une bonne nuit entre deux voyages, trouver tous les soins physiques et tous les agréments intellectuels. Dans les autres branches, la cotisation est plus élevée : 75 francs ; les chambres qu'on peut habiter dans les clubs de l'association coûtent de 35 à 40 francs par semaine (à Nev^-York) ; les cours d'instruction qu'on y peut suivre coûtent chacun de 15 à 25 francs par série. En France, on n'y verrait personne ; en Amérique, les auditeurs affluent, parce que chacun sent la nécessité de s'éclairer et que personne n'admet la gratuité du service rendu.
Les nègres ne sont pas mêlés aux blancs, dans cette œuvre de fraternité chrétienne : il y a 83 sections de l'Y. M. G. A. spéciales aux coZor^rerfmen. La prédication de la Bible opère d'étranges phénomènes chez nos frères noirs ; on leur enseigne que « nul ne peut servir deux maîtres à la fois » et qu'il faut « servir le Seigneur ». Ils en concluent qu'ils ne doivent pas prendre un maitre terrestre ; ou s'ils le prennent, ils le servent médiocrement. L'expression française traf^ailler comme un nègre sonne aux Etats-Unis comme une antiphrase.
Malgré les cotisations élevées, les établissements de l'Y. M. G. A. sont toujours en déficit ; leurs administrateurs trouvent les ressources nécessaires à l'équilibre budgétaire auprès des financiers et des
frandes compagnies. C'est-à-dire que les détenteurs u capital contribuent largement, infatigablement, à toutes les œuvres qui, sous étiquette religieuse
OU SOUS étîquette humanitaire, leur apparaissent comme des assurances préventives contre la révolution. Ils paient cette prime aussi naturellement et par le même calcul qu'ils paient leur prime d'assurance contre l'incendie.
L'Armée du Salut est plus pittoresque. En France, nous voyons simplement les hommes et les femmes de cette organisation offrir dans les rues leur joi^rnal En Avant ! Aux Etats-Unis, dans toutes les villes, au coin des rues, le soir, on rencontre des détachements de soldats du général Booth, munis de grosses caisses, de tambourins, de trombones, de drapeaux, donnant leurs petites représentations. Ils s'arrêtent, chantent des hymnes, font à tour de rôle leur confession publique, se mettent à genoux sur le pavé pour implorer Dieu, chantent de nouveaux hymnes en frappant des mains, jouent quelques morceaux discordants, se remettent en marche escortés des gamins et recommencent plus loin.
Ce spectacle est très étrange pour un Européen. Mais il est plus étrange encore que personne ne rit ou ne sourit. Les pièces de nickel et les pièces d'argent pleuvent dans le tambour de basque et sur la grosse caisse. Les passants s'arrêtent, écoutent, repartent sans faire de plaisanteries. Les femmes de l'Armée du Salut vont vendre leurs feuilles ou faire la quête dans les quartiers les plus dangereux ; elles pénètrent dans des bouges où la police n'oserait pas s'aventurer ; elles ne sont jamais insultées. Pourquoi ? Il y a donc autre chose, dans l'œuvre, que la propagande religieuse et la parade un peu bouffonne, autre chose que la Bible et le trombone?
J'ai voulu m'en rendre compte, et j'ai vu de mes yeux pourquoi les gens de l'Armée du Salut sont respectés dans tout le pays, pourquoi ils trouvent
des concours innombrables, et quelles profondes attaches ils ont avec la population souffrante.
J'ai vu les logements de nuit pour les hommes et pour les femmes sans domicile, tenus avec décence, avec une propreté rigoureuse, où l'on peut dormir, se laver, serrer ses effets, pour 12 sous, pour 10 sous, mêmiB (à Saint-Louis) pour 5 sous ; et la pièce de 5 sous vaut à peine ce que vaut chez nous la pièce de 2 sous. J'ai vu les garderies d'enfants, où les bébés sont soignés, baignés, nourris, pourvus de jouets, ou reposent sur des lits propres toute la journée, pendant que leurs mères sont à l'usine. J'ai vu les salles de thé, de musique et de prière, fraîches et reluisantes, dans les ruelles les plus nauséabondes ; et les maisons de travail (industrial homes), où Ton applique « la main-d'œuvre sans emploi aux matières sans emploi » (waste labor, waste material), c'est-à-dire où Ton recueille les vieux papiers, vieux meubles, vieux habits, déchets de toute la ville, pour les faire trier par des hommes sans ouvrage et les revendre au profit de l'œuvre ; ces hommes sont logés, vêtus, nourris et reçoivent de 5 à 20 francs par semaine. J'ai vu les maisons de refuge où les pauvres filles peuvent échapper au vice, au scandale, être préservées de leurs corrupteurs ou de leur propre corruption, accoucher, nourrir leur enfant et se refaire une vie par le travail.
Et ce sont encore des dépôts de nourriture à bon marché (1 sou) ; des dépôts de vêtements d'occasion ; des pensions pour les ouvrières au salaire insuffisant ; des hôpitaux et dispensaires gratuits ; ce sont des magasins de combustible pour l'hiver, et de glacé à 1 sou le bloc pour l'été. Ce sont des bureaux de placement, qui procurent du travail, et des bureaux d'information, qui retrouvent la trace
des parents ou des amîs perdus. Ce sont des campements champêtres pour envoyer les femmes et les petits enfants au bon air, quelques jours, pendant les terribles chaleurs. C'est enfin toute une entreprise de colonisation , qui veut réunir (( rhomme sans terre à la terre sans hommes » (the landless man to the manless land), en défrichant une région de l'admirable Colorado.
Les logements de nuit donnent asile, dans les Etats-Unis, à 144.000 personnes par mois , dans 75 locaux ; les maisons de travail, au nombre de 36, produisent 40.000 francs par mois ; il y a 21 maisons de refuge pour les pauvres filles ; dans la dernière année, 728 créatures soufFrautes y ont été recueillies, et les neuf dixièmes sont sauvées définitivement ; on a envoyé 15.000 mères et enfants des grandes villes se refaire à la campagne... Dans le monde entier, principalement dans les pays de langue anglaise, la même activité se déploie avec les mêmes résultats.
On me demandera : « Pourquoi cette sympathie à l'égard de l'Armée du Salut, quand vous déployez tant d'énergie à combattre les congrégations catholiques? Une partie au moins des moines et des nonnes — ceux qui sont voués à la bienfaisance — accomplissent la même besogne ; leurs frocs ne sont pas plus ridicules que les uniformes militaires de l'Armée du Salut; et le chef des Capucins, des Jésuites ou des Dominicains s'intitule « général », comme M. William Booth ».
Non ; il y a des différences essentielles. Les affaires de l'Armée du Salut sont conduites comme des affaires ; on n'y fait pas Taumône, qui est dégradante. Les « Officiers » vivent comme tout le monde, mangent au restaurant, se lavent, se marient, sont des gens comme les autres. L'Armée
du Salut ne thésaurise pas ; elle dépense à mesure qu'elle reçoit, et publie ses comptes au grand jour, périodiquement, comme une maison de commerce, sous le contrôle d'un expert et le certificat d'un notaire. Au lien que les congrégations romaines gardent pour elles les sommes immenses qu'elles demandent au nom des pauvres, des malades, des vieillards ; elles n'en rendent compte à personne. L'Armée du Salut n'a d'attache avec aucune secte religieuse, avec aucun parti politique et n'est l'instrument d'aucune faction. Les Congrégations romaines mettent leur prodigieuse richesse et leur prodigieuse organisation au service de toutes les réactions contre toutes les démocraties. L'Armée du Salut mérite donc l'intérêt des honnêtes gens ; et les congrégations romaines doivent être écrasées.
Cn ne s'étonnera pas de trouver dans le même chapitre les œuvres de bienfaisance humaine et la Société protectrice des animaux. Dans sa carrière de publicisle, l'auteur de ce livre a cent fois montré le lien qui existe entre la valeur morale de Thomme et sa bonté pour les animaux; Trop souvent, la sympathie qu'on éprouvait pour les travailleurs opprimés ou spoliés s'éteint à la vue de leur propre méchanceté. La lâcheté du charretier qui courbe la tète sous les reproches de son maître et qui, loin de tout regard, se venge à coups de pieds dans le ventre du cheval, est écœurante. Faut-il demander justice pour ceux qui sont injustes? Faut-il avoir pitié de ceux qui ne connaissent pas la pitié ? Quel espoir de perfectionnement fonder sur un cœur lâche et cruel ?
Aux Etats-Unis, on n'assiste pas aux scènes révoltantes qui souillent continuellement les rues de Paris, les routes de toute la France et plus encore
les pays voisins. On ne voit pas de pauvres chiens traîner de lourdes voitures, comme dans la Belgique, la Flandre française et l'Artois. Jamais je ne sors une heure dans Paris sans noter plusieurs cas de brutalité à Tégard des chevaux, mal nourris, trop chargés, accablés de coups. Je n'ai rencontré rien de pareil en Amérique.
Nous avons une Société protectrice des animaux qui se mêle surtout d'intrigués politiques, et dont se moquent les conducteurs de chevaux comme les agents de police. Aux Etats-Unis, la « Society for the prévention of cruelty to Animais » est une réalité. Elle s'occupe non seulement de la répression effective des actes de cruauté, de la suppression des usages barbares et des combats d'animaux, mais aussi de l'amélioration pratique des fers, des» mors, des harnais, des transports de bestiaux et de volailles, de la Fourrière, delà destruction des ani maux perdus. Elle se charge de suivre les affaires qui lui sont signalées. Elle trouve un solide appui dans les journaux du pays : la presse américaine, qui a ses défauts, les rachèterait déjà par ce concours aux œuvres de moralité.