LES FRANÇAIS AUX ÉTATS-UNIS
Pour un Français voyageant aux Etats-Unis, parmi tant de sujets d'émerveillement, il n'y a qu'un sujet de tristesse : c'est la misérable place qu'occupe la France dans l'opinion du peuple américain, dans le développement et l'exploitation de la richesse américaine.
Toutes les races se sont taillé une part dans cet " immense domaine. La France, dont les explorateurs et les aventuriers ont frayé les premières voies à la civilisation, dont les soldats ont aidé les premiers pas de la liberté sur le continent américain, n'y est plus qu'un vague souvenir. Il reste des noms français partout, autour des grands lacs ou dans la vallée de Mississipi comme dans les Etats du Sud, en Californie, au cœur des Montagnes-Rocheuses. Il n'y a de Français nulle part, ou si peu, ou si humbles !.., Exception faite, cependant, pour San Francisco où la colonie française est nombreuse, prospère, honorable, influente. Mais c'est un îlot au bout du monde, alors que lés colonies de toutes les nations européennes couvrent le territoire, alors que des grandes cités comme Milwaukee, Cincinnati, Saint-Louis (avec son nom!) sont de vraies cités allemandes et qu'il y a dans New- York des Allemands, des Italiens par 5 ou 600.000-
Les Français de France ou les Français du Canada exercent de petits métiers, cuisiniers, coiffeurs, commis, domestiques. D'autres ont la plus triste réputation. Le ce quartier français » et la « freuch girl », en beaucoup d'endroits, désignent ce qu'il y a de pire. La Compagnie française de Paquebots, si chèrement subventionnée par TEtat et si fort discréditée par les péripéties du naufrage de la Bourgogne, aggrave "sa position par le transport incessant de cargaisons humaines destinées à la débauche : notre principal article d'exportation, avec les ce chargés démissions ministérielles ». Les Américains ne savent que penser de cette affluence de « missionnaires » ; ils commencent à se demander quels secrets le gouvernement français cherche à surprendre chez eux... Mais l'allure de ses envoyés leur prouve qu'il ne s'agit de rien de sérieux.
Les Canadiens français, très nombreux aux Etats- Unis, parlent avec une saveur très curieuse la langue actuelle de nos paysgins de l'Ouest. Ils sont malheureusement déprimés par le joug du clergé catholique ; ils obéissent aux moindres fantaisies de leur évêque ou de leur curé, comme les nègres aux volontés du sorcier féticheur. Une Revue (magazine) canadienne a été proscrite et ruinée par un évêque pour avoir annoncé la publication des Trois Mousquetaires ; l'évêque réprouvait, dans sa sentence, (c cette œuvre diabolique de Renan, le prêtre qui a trahi son Dieu ». A Montréal, un de mes amis avait trouvé, chez un bouquiniste, une précieuse édition de Voltaire, apportée par un immifjrant du xviii® siècle ; il ne tomba pas d'accord sur e prix et se retira ; huit jours après, il vint faire des offres plus élevées. Le marchand s'arracha les cheveux, disant : « Ce vérat de curé me l'a fait
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brûler! » L'incident montre à la fois l'état de sujétion du commerçant qui n'ose pas refuser la destruction d'un objet précieux, quand le prêtre l'ordonne, et l'intelligence du curé, cjui ne doutait pas d'avoir anéanti l'œuvre de Voltaire en détruisant un exemplaire.
Les nouvelles de France publiées par les journaux sont stupéfiantes. On y prend continuellement le Pirée pour un homnie. Tantôt on annonce que « la saison est close à Paris, et la capitale vide, la dernière partie de polo ayant été jouée au Bois de Boulogne » : comme si deux douzaines d'oisifs ridicules étaient Paris. Tantôt une marquise (?) de Fontenoy (!) annonce à ses compatriotes que M. Doumer est le prochain sauveur de la France : « Macbeth, tu seras roi... » Il est impossible d'imaginer où les informateurs américains vont déterrer les livres français, les artistes français, les savants français, les politiciens français, parfaitement obscurs ou même inconnus en France, dont ils claironnent la gloire aux Etats-Unis. C'est comme une gageure de mystifications continuelles.
Dans un théâtre de Chicago, j'ai vu la charmante candeur d'une jeune Américaine aux prises (sur la scène) avec l'effronterie d'une Française, qui séduisait son amoureux. La Française portait une robe rouge, à traîne rouge, des souliers de satin rouges, des bas rouges, une ombrelle rouge, un chapeau rouge et elle fumait des cigarettes ! Quelque chose comme le diable.
Voici en quels termes les journaux annoncent qu'un officier français démissionnaire vient s'établir dans le pays pour y faire l'élevage de la volaille :
Vivent les poulets — et non vive la France \
Un baron et marquis vient en Amérique pour manier le sarcloir au lieu du sabre I
Plus jamais, avec les moustaches hérissées, le sabre en main, sur un coursier écumant, au cri de « Vive la France 1 », on ne verra le baron de Saint-Mart, marquis de Forrest a Neuville, major des lourds dragons, descendant d'une lignée de rois, et chevalier de la Légion d'honneur, guider ses intrépides mangeurs de feu à travers les champs de Wagram (sic).
Plus jamais le baron et marquis ne dormira en armes sur les sables brûlants de Tunis, entouré de Maures hurlants: Plus jamais, avec son cœur d*acier, il ne chargera les Prussiens à Forbach, avec 600 braves hommes d'épée, chantant le Marseillais derrière lui !
Plus jamais ! plus jamais I Car maintenant c'est le chant du sarcloir et de l'incubateur, des poulets piaillant et des choux bourgeonnant qui emplira le cœur et l'âme de ce vingt fois héros des guerres franco-prussiennes I
Suit la relation de quelques exploits du baronmarquis en compagnie du Capitaine Jean Bart ! . . .
Il y a aussi des Français qui se chargent de renseigner les Américains sur la France ; ainsi M. Paul Blouet (Max O'Rell) dont on a vu plus haut, dans le chapitre des Femmes^ les rancunes amères contre la femme française. Cet auteur inonde la presse américaine de fragments de La Bruyère, de La Rochefoucauld, et généralement de tous nos classiques, modestement signés de son propre nom. Mais il n'est cas très ferré sur la chronologie littéraire. Il écrit {roidement :
Un jour, une dame qui avait entendu un poème de Rivarol sur l'amitié, demanda à Voiture comment il se fait que, etc..
Les bons Américains ne savent pas que Voiture était mort depuis plus de cent ans lorsque naquit Rivarol. Alors, il n'y a pas besoin de se gêner. Une autre fois, M. Paul Blouet leur donnera Topinion de La Champmeslé sur Sarah Bernhardt, ou de Jeanne d'Arc sur le général de GallifFet.
Il leur apprend aussi que « la sculpture française est wagnérienne » ; il confoild un peu les genres, regarde Meyerbeer comme un bon peintre et Michel- Ange comme un musicien passable. Il déclare, ex
catliedrai
On ne sait pas rire en France ; on n*y rit pas autant qu'aux Etats-Unis, pas autant qu'en Angleterre !
Un banquet, qui est en Amérique une fête de gaieté, d'esprit et de bonne camaraderie, est en France une cérémonie lugubre.
La littérature française moderne est aussi triste que le sourcil froncé d'Emile Zola et, depuis la mort d'Edmond About, je ne connais pas un livre gai qui ait eu du succès, excepté les Tartarins d'Alphonse Daudet et mes propres ouvrages.
Voilà les Américains bien édifiés. Depuis que la littérature française a perdu Edmond About, elle consiste uniquement dans l'œuvre de M. Blouet. Cependant, on lit aussi les Misérables^ aux Etats- Unis ; on trouve les Misérables 'pnriont ; et les Américains demandent aux voyageurs si c'est bien la peinture de la vie française. Mais oui ! Comme le Dernier des Mohicans est bien. la peinture de la vie américaine.
Les représentants officiels de la République française, comme de juste, sont presque tous des réactionnaires militants, qui manifestent leur dégoût des institutions démocratiques pour bien établir leur origine aristocratique. A Chicago, le consul est un fervent du Petit Journal ; il fulmine contre les ministères dreyfusards et compose des vers, qu'il expédie par ballots à tous les journaux de France et d'Amérique :
Tel qu'en la nuit deux brillantes étoiles, Sur l'Océan deux sœurs, deux blanches voiles, Au livre humain est un double feuillet Daté : « Les quatre et quatorze juillet ! >
Est-ce l'amour qui règne, est-ce la haine ?
Vers lé pi ogres où monte l'âme humaine, Est-ce la brute, aux ongles acérés Qui guide, ou leis cœurs purs, même ulcérés ?
Les autres strophes sont à la disposition ,des personnes qui écriront une Histoire de la Poésie française.... en Amérique. Le lourde Tlndépendance, le même consul de France prononçait un discours dans le même style, où il glorifiait ce le trio du XIX® siècle, Victor Hugo, Musset, Lamartine et Balzac ». H est très curieux que la République française entretienne des fonctionnaires d'un grade élevé pour la rendre si ridicule.
Il est encore plus singulier que là République française subventionne des entreprises de propagande anti-républicaine. Une Alliance française, composée de tous les débris de la réaction hypocrite, appelle aux Etats-Unis des agents royalistes et des propagandistes catholiques, pour diffamer la démocratie sous prétexte de propager la langue nationale. Elle promène dans les Universités américaines ces fossiles comme les vrais interprètes de la pensée française . L'ambassadeur de France, par snobisme ou pour affaires, s'aiïîche avec les chefs des trusts les plus impopulaires. La femme de l'ambassadeur de France explique aux journaux américains que la supériorité du goût français dans les modes féminines est une légende qui a fait son iemps.
De même que les Orientaux se rient de la France,
{)arce qu'elle subventionne et protège en Turquie es mêmes moines qu'elle combat sur son propre territoire, les Américains- se moquent de la République française, payant de son propre budget ses plus perfides détracteurs.
L'enseignement de la langue française dans les
Universités et dans les autres établissements est organisé de la manière la plus bouffonne. On ne voit nulle part des Français qui enseignent le Chinois, l'Allemand ou le Javanais, niais on voit, aux Etats-Unis, des gens de toutes nationalités qui enseignent le français. Les résultats sont extravagants.
Presque partout, le chef du département français est allemand. A Chicago, allemand ; dans la bibliothèque du département, on trouve 50 à 60 périodiques allemands et 2 revues françaises ; les ouvrages même français sont achetés en Allemagne ou par rintermédiaire de courtiers allemands !
A rinstitut de Technologie de Boston, professeur allemand ; à Harvard Unîversity, hongrois d'origine, anglais de nationalité. Or il est naturel et nécessaire que l'allemand soit enseigné pat des Allemands ; mais il est naturel et nécessaire que le français soit enseigné par des Français.
Avec la meilleure volonté du monde, ces étran-
frers n'aiment pas notre langue, n'aiment pas notre ittéralure ; ils les connaissent très mal ; ils les sacrifient, ou fatalement ou systématiquement. Ils traitent la langue française comme une langue morte, qui aurait été parlée jadis par une nation disparue ; ils la dissèquent, en font un simple sujet d'études phonétiques ou philologiques ; ils mettent la littérature française dans la même catégorie que la littérature grecque ou latine ; quelques-uns! l'arrêtent au xviu* siècle ou même au XVII® siècle.
Naturellement ils ont tous des titres universitaires à revendre ; ils sont gradués de toutes ces Universités allemandes où 1 on acquiert, en quinze mois, des doctorats à bon marché. Les Américains veulent des titres, des grades, des diplômes, et ils
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n'ont aucune connaissance de leur valeur respective. Ils vénèrent un doctorat de Germanie comme ils vénèrent les a palmes académiques », que nous donnons chez nous aux concierges (janitors) des ministères, et dont les titulaires passent, aux Etats- Unis, pour des membres de TAcadémie française.
La France devrait envoyer dans les Universités américaines, pour enseigner sa langue, sa littérature, sa pensée, des universitaires véritables, sérieux, instruits, travailleurs, qualifiés, qui trouveraient là une carrière honorable et très utile, aii lieu de mourir de faim et d'ennui dans nos malheureux lycées de province.
Une tentative intéressante est faite en ce sens
Sar deux hommes k qui la propagande française evra beaucoup : M. James H. Hyde, de New^-York, et M. Maxime Ingres, Professeur à l'Université de Chicago. Il s'agit d'établir aux Etats-Unis une Ecole française, où des étudiants français se familiariseraient d'une part avec la langue et l'esprit du pays, d'autre part avec les meilleures méthodes pour propager la langue et la culture françaises.
M. James H. Hyde est un jeune homme qui dispose d'une fortune considérable et qui occupe une situation de premier rang dans le monde des affaire. Il est passionné des choses de France et il est à lui seul l'âme de la propagande française en Amérique. En conséquence, il est le point de mire de tous les faiseurs qui partent de France pour exploiter l'hospitalité américaine, et il est circonvenu par les coteries que nous considérons comme les ennemies de la France moderne. De sorte que, avec les meilleures intentions, il risque de nous fournir contre lui les plus justes griefs.
^ M. Maxime Ingres voudrait voira Chicago l'Ecole française qu'il s agit de créer : parce qu'il regarde
Chicago comme le vérîtable centre du monde américain. L'Université de Chicaço, d'ailleurs, offre spontanément de grandes facilités pour la réalisation du projet. Le premier ministère français qui sera capable d'étendre ses vues au-delà du prochain scrutin parlementaire profitera avec empressement des sympathies du Président Harper et du dévouement de M. Ingres.
Il est grand temps de montrer au peuple américain qu'il y a en France autre chose que le « gai Paris » et les endroits où l'on s'amuse. Les artistes américains le savent déjà, surtout les architectes et les peintres. Le reste de la nation doit l'apprendre. Nous avons contre nous la perfidie intéressée et Cauteleuse de nos rivaux ; mais ils sont dans leur rôle ; nous avons surtout contre nous notre insouciance. On ne nous prendrait pas notre place si nous l'occupions.
Rien ne serait plus facile que de concilier à la France l'amitié raisonnée d'un peuple dont le génie clair et vif présente tant de traits analogues à ceux du génie français. La science lumineuse et loyale, la logique exacte, la faculté d'abnégation et de désintéressement des Français leur vaudrait une meilleure place dans l'estime du peuple américain, s'ils en étaient mieux connus.
L? nation américaine aura sûrement, au xx® siècle, de grandes destinées à remplir; elle ambitionne de réaliser un type d'humanité parfaite ; elle se vante d'emprunter aux autres groupes humains leurs meilleurs éléments et de se les assimiler. Elle resterait fort au-dessous de son idéal, si elle ne s'aflînait pas au commerce de la pensée française.
Puisqu'elle connaît, de la France, tant d'œuvres belles, fortes, nobles, elle doit bien suppose)* que
CCS œuvres ne se sont pas enfantées toutes seules et qu'il y a chez nous, pour les produire, de belles intelligences^ de nobles âmeS; de fortes volontés.