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LE NIAGARA. — CHICAGO YELLOWSTONE PARK

De New- York à BufFalo, de BufTalo à Chicago, paysages charmants ': la Savoie, d'autres fois le Jura, de la verdure partout, des pâturages gras et fleuris, des bois, de petits lacs, de grands lacs, une immense région pittoresque et riche, pleine de mines, féconde en produits agricoles.

Et des villes de 300.000 habitants, de 600.000 habitants, de deux millions d'habitants : toutes pareilles d'aspect, exactement nivelées, construites sur le même plan, aVec les mêmes rues coupant les avenues à angle droit, parcourues par les mêmes cars électriques, bordées des mêmes Skyscrapers à quinze ou dix-huit étages dans le quartier des aflFaires, et des mêmes habitations dans lé quartier de résidence.

Les chutes du Niagara sont d'abord une déception. Le paysage a dû être grandiose, quand il avait pour cadre les forêts vierges. Maintenant, il est gâté par toutes sortes d'usines d'électricité et d'établissements industriels, par un pont métallique, par toutes les laideurs de la vie civilisée. D'antre part, la largeur de la cataracte diminue l'impression de hauteur. Il faut faire un effort d'imagination pour restituer au spectacle toute sa beauté. Dans les îles qui partagent le courant, on est ému

par l'énormité et par la continuité implacable de la masse d'eau, glissant vers l'abîme. Les gorges (caûon) et les tourbillons (Whirlpools), qu'aucun « embellissement » n'a encore gâtés et qu'un car électrique longe commodément sur les deux rives, valent aussi le voyage. Mais nous n'allons pas décrire le Niagara ! En route pour Chicago.

Voilà la ville américaine par excellence, le centre économique des Etats-Unis au xx® siècle, la grande cité windt/y dirty, busy^ happy (venteuse, sale, aflairée, heureuse), dont les ambitions et les ressources n'ont pas de bornes, qui raille Boston, jalouse New^- York, et compte régner bientôt sur le monde américan. Elle a deux millions d'habitants ; elle en aura quatre ou cinq millions au milieu du siècle ; la place ne leur fera pas défaut dans les (c trous » qui séparent les quartier SI actuels.

Il y a soixante ans, une partie du sol de Chicago était occupée par les eaux du lac Michigan ; sur le resle, marais et prairies, les trappeurs,, les Indiens et les bisons (buffalos) prenaient librement leurs ébats. En 1881, il y avait 503.000 habitants ; en 1891, il y en avait 1.100.000 ; en 1901, il y en avait 1.700.000. Et maintenant, deux millions, travaillant dur, méprisant le reste du monde, créant sans relâche de la richesse, faisant sortir de terre au jour le jour une cité gigantesque.

Un climat terrible, qui consiste dans la collection de tous les climats connus, se succédant sans avis préalable et dans un ordre indéterminé, à quelques heures d'intervalle. On y vit tout de même. C'est ici qu'on a inauguré les SkyscraperSy avec d'autant plus d'audace que les fondations ne trouvent pas le roc comme à New- York, mais le sable mouvant. La hauteur de ces maisons est désormais limitée à soixante mètres, pour qu'on puisse aper-

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cevoir un coin de ciel entre deux nuages de suie, lïeureusemcut, les parcs municipaux sont nombreux, immenses, reliés par de grandes voies, et les bourrasaues du lac Michigan se chargent de renouveler Tair,

Les Allemands sont installés à Chicago au nombre de trois cent mille ; les Français sont repré« sentes uniquement par l'élément Canadien. Tous les a Jardins de bière », seule ressource de la population pour se distraire dans les soirs d'été, sont des établissements germaniques. Les Français, qui passent pour les amuseurs universels, feraient bien d'amuser Chicago : ils y auraient une belle chance de fortune. Quoi d'étonnant que les Chicagoans travaillent : ils n'ont que le choix de travailler à mort ou de mourir d'ennui.

Lé musée est misérable ;. il n'est gratuit qu'à certains jours. Les théâtres et les music-halls ne méritent pas une visite. Les femmes sont aussi fraîches, jolies, coquettes, gourmandes, intéressantes qu'on peut les souhaiter. Les grands magasins fourmillent dans State Street, très anxieux d'éclîpser le Louvre et le Bon Marché; mais non ; Marshallûeld même, avec ses deux immenses buildings à treize étages, ses 5.200 employés, ses 52 ascenseurs toujours chargés de clientes, ses tea rooms and grill roomSy n'approche pas des modèles. Seulement, et partout, l'installation matérielle, la ventilation, les secours contre l'incendie, les téléphones, les procédés de comptabilité, sont infiniment plus pratiques que chez nous.

Le particularisme local est très prononcé. Le moindre avantage des indigènes dans leurs compétitions avec les ^ens de l'Est donne lieu à de grandes manifestations de joie. J'ai vu enregistrer orgueilleusement la victoire d'un jeune Chicagoan

sur les concurrents de l'Est dans un championnat de golf!... Et ce n'est pas un gage de succès pour les artistes à Chicago que d'avoir obtenu le suffrage de Boston ou de New- York : au contraire.

Mais on doit dire des gens île Chicago la même chose que de la nation américaine en bloc : ce qu'ils ont déjà .réalisé est si extraordinaire qu'il n'y a point de présomption de leur part à escompter un prodigieux avenir. Ils ont conscience de leur force, de leurs ressources, de leur volonté ardente. La puissance vitale qui se dégage de tous les êtres, individuels ou collectifs, dans ce milieu, permet tous les espoirs.

La ville de Chicago est divisée administrativement en trente-cinq quartiers (wards), qui élisent chacun deux conseillers municipaux (aldermen). Le maire touche un traitement de 50.000 francs ; le City clerk et le City attorney^ chacun un traitement de 25.000 francs ; les directeurs de chaque service, un traitement de 20.000 à 30.000 francs.

La grande curiosité de la ville, où l'on dirige d'abord les étrangers, c'est le gigantesque abattoir d'Armour and C**, les Stock yards. M, Bourget (de l'Académie française) les a suffisamment décrits. Il faut une âme d'académicien clérical et nationaliste pour se plaire à de telles horreurs. L'odeur de sang et de charogne qui s'échappe de l'établissement suffit au touriste vulgaire \ il n'en demande pas davantage.

Le spectacle de la mort infligée sans relâche, aveuglément, mécaniquement, à des milliers, à des millions de créatures ; le défilé de ces bêtes vers le couteau ayec à peine un vague pressentiment de quelque chose d'anormal, la transformation immédiate de ces êtres sensibles en matière inerte, en viande de boucherie, boutons de corne, chaussures

de cuîf, engraîs, tissus, inspirent de trop mélancoliques réflexions. En quoi Thumanité differe-t-elle des malheureux bestiaux des Stocks yards, dans la course vers la mort ? Si Ton nous poussait dans l'engrenage mécanique d'Armour and C® au lieu de nous mener aux abattoirs d'un Napoléon ou d'un Bismarck, nous serions demain métamorphosés de même en côtelettes, en souliers, en engrais à faire du blé, des choux et des fourrages. Dans cet empire de la mort, la conception de la vie individuelle disparaît. On ne voit plus que de la matière en mouvement, et les éléments de certains individus dispersés pour servir à constituer des individus nouveaux.

Alors, cette certitude et cet appétit d'éternité, auxquels des centaines de religions diverses tâchent de trouver une explication, ne sont que l'instinct profond de la matière vivante, unique, universelle ? Nous ne sommes qu'une agglomération fortuite de parcelles qui se désagrégeront pour s''aggIomérer, au gré des vents, à de nouvelles formes ?

Il est bien répugnant d'aller aux Stock yards pataM-^ ger dans le sang et respirer le fade relent des chairs mortes. Mais l'effet moral d'une visite en ce charnier doit être pire encore. A contempler cette destruction machinale des existences individuelles, cette application énorme de la loi qui pousse tous les êtres à s'entre-dévorer, ce sacrifice inouï de tant d'êtres vivants aux commodités d'une espèce particulière — de l'espèce humaine — parce qu'elle est mieux armée, comment ne pas douter de tout ce que nous avons cru? Si l'on me dit, en face de l'extermination systématique des animaux, comme en face du champ de bataille couvert de cadavres humains: // le faut — mon cœur a donc menti ? ma sensibî-

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lîté, ma pîtîé, mes scrupules sont donc absurdes ? Même, ils sont donc coupables, puisqu'ils vont contre' la loi du monde ?

J'ai parlé de ce porc photographié aux Stock yardsy si gras qu'il n'était pas incommodé par une colonie de souris vivant dans l'épaisseur de son lard. Quand il se secouait^ la mère souris disait à ses enfants : « C'est un tremblement de terre ». Les explications cosmographiques et philosophiques qu'elle ajoutait, sur la création du cochon pour l'usage des souris, devaient rappeler de très près nos explications à l'égard de la terre. Et, sur la souris même, il y avait d'autres colonies de parasites... ^

Fuyons ces lieux.

De Chicago à La Crosse, jolies vues de Normandie. De La Crosse à Saint-Paul, l'admirable Mississipi : une nappe d'eau immense, glissant avec majesté parmi des milliers d'îles boisées, entre des horizons de douces collines. Quels couchers de soleil, là-dessus!... Puis, la prairie, vingt-quatre heures sans un arbre; des champs de blé sans fin, des troupeaux sans nombre, ou le désert vallonné... Puis, dans le Montana, rien que des troupeaux, à l'état presque sauvage, toujours en plein air, sans gardiens, loin de toute habitation... Puis, le « mauvais pays » (Bad land), une agglomération, sur des milliers de milles carrés, de pyramides tronquées, de pétrifications bizarres, de falaises et de roches curieusement fouillées par les eaux, serrées les unes contre les autres, avec des colorations surprenantes. Enfin, Livingston, Cinnabar, Yellov/stone Park;

Le Parc national de Yellowstone a contre lui deux choses : l'abominable poussière qui étouffe et aveugle le voyageur pendant la moitié de la route

circulaire; et les excès de radmîratîon indigène. On dit des Anglais qu^ils n'admirent jamais rien ; ils n'ont pas transmis cette impassibilité à leurs cousins d'Amérique. Devant les beautés de la nature américaine, les Yankees ont un vocabulaire admiratif d'une richesse excessive : ce Oh! beauty !... beautiful !... It îs just beautiful ! just simply beautiful ! is it not ? grand ! splendid ! lovely ! magnificent ! gorgeous ! . glorious ! » etc. Outre l'éternelle question à l'étranger : « Avez- vous rien de pareil dans votre pays? » Au lieu de vous laisser jouir tranquillement et profondément du spectacle, ils vous obligent à faire des comparaisons, a chercher ce qu on a bien pu voir déjà de plus beau dans le même genre. Et Ton ne manque pas de trouver.

Dans le tour du Yellov^stone Park, la gradation est habilement observée. D'abord, le paysage n'a rien de particulier ; c'est la forêt de Fontainebleau, ou quelques parties du Dauphiné ; toute l'attention s'attache aux phénomènes géologiques. Ils sont réellement diaboliques. On sent qu'on marche sur la paroi d'une chaudière, et qu'une explosion est toujours possible; il y a, par bonheur, quelques centaines de soupapes. Ce ne sont, de toutes parts, que sources bouillonnantes, montagnes rugissantes, jets de vapeur, geysers intermittents à des intervalles réguliers de quelques heures ou de quelques semaines, ou de quelques années, cavernes méphitiques autour desquelles s'accumulent les cadavres d'oiseaux et de serpents, lacs d'émeraude ou de saphir liquide, marais de soufre fondu, cuves de pâte rose où d'admirables fleurs se forment et disparaissent à chaque minute, grottes sinistres d'où s'élancent des jets de boue brûlante. Toutes ces eaux jaillissantes ou filtrantes sont

chargées de matières minérales dont le dépôt forme des terrasses colorées, des roches fantastiques... A quelques pouces des torrents d'eau glacée fument des étangs ou des sources d'eau bouillante. Au milieu même des eaux glacées d'un lac, l'eau bouillante s'élève à la surface par des conduits naturels... Tout est singulier, merveilleux. Jamais les Indiens n'avaient osé s'aventurer sur cette terre habitée par les mauvais esprits.

Les Américains en ont fait un territoire réservé, de trente lieues de long sur trente lieues de large, où la nature demeure à l'abri de toute profanation. Point de constructions, point de défrichement, point de chasses ; deux compagnies de cavalerie, cantonnées aux limites du parc, y mettent des postes, y font circuler des patrouilles. Les touristes sont conduits sur d'horribles routes, dans des voitures commodes; les hôtels ou les caiîips offrent le maximum de confortable qu'on peut souhaiter en de telles conditions. Des familles passent une partie de l'été dans leurs propres tentes, au bord des ruisseaux, dans les clairières, transportant leurs ustensiles et leurs provisions à dos de mulet ou sur des chariots. On se donne l'illusion de la vie primitive, pour quelques semaines.

Les bêtes de toutes sortes pullulent, dans ce paradis terrestre; n'étant point traquées, elles sont pleines de confiance. Les grands elks s'écartent à peine au passage des caravanes. Les ours viennent prendre leur repas autour des camps et des hôtels en léchant le fond des boîtes de conserves ; il suffirait d'étendre le bras pour leur serrer familièrement la patte; les gros ours bruns ont peur des petits ours noirs;] mais ni les uns ni les autres ne s'occupent des photographes qui viennent leur braquer un Kodack sous le museau. Quand on s'é-

loigne de Thôtel et qu'on les rencontre dans la forêt, ils se retirent au petit trot, d'un air timide de pauvre chien. Il ne faudrait aue rester une semaine au même endroit pour les apprivoiser complètement. Les écureuils viennent se poursuivre jusque dans les jambes du promeneur. Le règlement protecteur du Yellowstone Park, édicté pour la conservation des beautés de la nature, aboutit ainsi à une leçon morale. Dès que l'homme veut bien n'être pas le bourreau des autres, toute la création l'accueille en frère.

A mesure que les étapes se succèdent, le paysage devient plus imposant. A 2.500 mètres d'altitude, un admirable lac reproduit quelques aspects du lac Majeur, mais du lac Majeur à l'état naturel, sans villas, sans hôtels, sans villages, entre des horizons de montagnes bleues à peine saupoudrées de neige, dans un cadre de forêts sévères. Les amateurs de pêche y perdent la raison : chaque ligne jetée ramène une truite à tous les hameçons; ce n'est qu'un massacre de poissons, comme une séance des Stock yards ou comme une chasse présidentielle à Rambouillet. Unpetît vapeur, le Z///^^A, fait sur ce lac une traversée de 56 kilomètres, et le capitaine, bien américain, déclare que son bâtiment est le meilleur de la marine des Etats-Unis. Alors, et VOrégan?

Du lac au grand canon d'Yellowstone River, la route est admirable encore. On franchit une montagne qui est un bloc de soufre. On traverse de vastes landes fleuries, mélancoliques, d'une poésie calmante, qui éveillent la pensée du Moorland chanté par Thomas Hardy. Et, parmi de magnifiques forêts, on arrive aux chutes et aux gorges de la rivière. Elles ne sont pas de proportions gigantesques; elles sont d'une beauté sans rivale.

Nous n'avons rien en Europe qui se puisse comparer au canon du Yellowstone ; c'est une merveille qui paie toutes les fatigues du voyage. Les deux murailles, de trois à quatre cents mètres, qui enserrent le torrent étalent sur leurs pentes escarpées la plus étonnante gamme de jaunes, de rouges, de blancs, de violets, qu'ait jamais éclairée le soleil ; tous les rocs et toutes les couches de sable varient les nuances de ces couleurs, que les bouquets de pins enveloppent de leur cadre sombre, et que la rivière tranche de ses ondes cristallines.

Alentour, des rocs fantastiques figurent les ruines d'une immense forteresse féodale, tel que Victor Hugo n'en a jamais imaginé pour ses burgraves, ou que Gustave Doré n'en a jamais perché sur les sommets de ses sierras. Plus on regarde et plus on distingue les tours, les donjons, les poternes, les assises de pierres taillées, les mâchicoulis, les créneaux. Suf toutes les pointes inaccessibles, des aiglons s'essaient à voler autour de leur nid; les aigles à tête blanche traversent sans relâche Ténorme ravin en jetant des cris aiguç. C'est un spectacle éblouissant sous le soleil, un décor de rêve sous les rayons mystérieux de Phœbé.

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