‹ Le peuple du XXe siècle aux États-UnisChapitre 19 sur 23 · YOSEMITE VALLEY. LOS ANGELES · texte numérisé non relu

YOSEMITE VALLEY. LOS ANGELES

A rOuest de Lîvîngston, de nouveau la praîrîe aride et monotone. Mais voici les Montagnes-Rocheuses ; le paysage devient superbe : la grande montagne, avec de puissantes forêts, une flore merveilleuse, des a torrents » qui sont des fleuves larges et profonds. Au cœur de la chaîne, près dé Sand-Point, un lac de 80 kilomètres de long sur 25 kilomètres de large étend ses eaux bleues et calmes ; la voie ferrée le traverse, dans sa partie la plus étroite, sur un pont de madriers aux méandres pittoresques. Il est venu d'abord des aventuriers français dans la contrée, car ce lac s'appelle a Pend d'Oreille » ; un peu plus loin, une petite ville a pour nom « Cœur d'Alêne »... A Seattle, sur des baraques en planches, s'étalent aussi ces enseignes : « The Petit Théâtre » et « The Bon Marché » ; à Tacoma « The Louvre » et « The Bon goût »...

Auprès d'Helena, dans une petite station, des Peaux-Rouges viennent offrir des corbeilles, des peaux, des cornes de prétendus buflfalos. Ils sont misérables, et d'une laideur repoussante. Mais,

dans la montagne, nous en surprenons une troupe en traîn de panser leurs chevaux et de se baigner sur le bord d'une rivière ; ils paraissent vigoureux^ de haute taille, fortement musclés. Bientôt la ligne de partage des eaux est franchie ; le train se précipite sur la pente du Pacifique et, de la plateforme du dernier wagon, le défilé des gorges, des torrents, des clairières fleuries, du ruban d'acier qui se déroule sous nos pieds est vertigineux.

Au bas de la descente, Tacoma, laid et curieux : c'est la ville américaine à sa naissance. Tout en planches, les gares, les maisons, les églises, les trottoirs, les chaussées ; point de place encore pour le bien-être, mais tout ce qu'il faut pour travailler : cars électriques, lumière électrique partout, des rails, des wagons, des wharfs. La richesse sourd du sol ; dans vingt ans, la vilaine bourgade sera une jolie ville ; à' la place des cowboys qui galopent - sur les planches glissantes, parmi les vaches et les poules, il y aura des clerks et des girls à la dernière mode de New- York.

Parti le soir pour Pprtland, je m^endors dans le wagon. Un cri nous réveille : « Vingt minutes ici ! » On descend : le train est en bateau, Les wagons énormes et la locomotive géante sont embarqués sur un ferry-boat qui traverse la Columbia river. Un projecteur, électrique cherche dans la nuit le point d'atterrissage ; on aborde, les rails se raccordent, la locomotive reprend sa place en tête du cortège, et l'on roule. C est tout de même plus solide sur la terre !

Portland, îl y a vingt ans, devait être ce qu'est aujourd'hui Tacoma. Maintenant, une ville charmante, baignée d'une jolie rivière, la Willamette, entourée de collines du sommet desquelles l'œil embrasse un panorama délicieux. Au loin le mont

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Hood entouré de naages. Sur les quais, sur les wagons, sur les bateaux, des forêts séculaires sont couchées, en troncs bruts ou en madriers. Le bois est la matière première de toute construction. Les steamers, les locomotives, les usines dévorent le bois par monceaux. C'est un gaspillage fou, que des siècles ne répareront point.

Quand les forêts seront trop éclaircies, les fleuves magnifiques se changeront en torrents dévastateurs ; le climat sera gâté ; la riche végétation du Washington et de TOregon disparadtra ; mais après nous le déluge.*, ou la sécheresse ! Enrichissons-nous ; la génération qui vient se tirera d'affaire.

De Portland à San-Francisco, trente-huit heures de chemin de fer : les Montagnes-Rocheuses dans le sens de la longueur, cette fois. Le train monte, redescend, serpente, et sa tète semble à chaque instant prête à mordre sa queue. Les forêts de pins, de chênes, d'eucalyptus, de palmiers, sont infiniment plus belles que celles d'Yellowstone Park. Les fruits de Californie se montrent bientôt ; la voie longe et traverse des vergers où des milliers d'arbres plient sous le faix des poires, des pèches, des prunes, des abricots, et d'immenses champs de céréales, et des r anches où vagabondent d'innombrables troupeaux de bœufs, de chevaux, de moutons, de porcs. De temps en temps, un coyote s'enfuit. Les cowboys qui sont des boys et ceux qui sont des girU galopent dans la plaine, peu soucieux de leur toilette, mais toujours pourvus de magnifiques gants à crispin.

Au mont Siskiyou, les spirales et les tunnels de la voie rappellent, en plus petit, les travaux d'art du Sainl-Gothard. Puis une vallée dénudée, encadrée de montagnes aux délicieux coloris, s'allonge

jusqu'au Mont Sliasta. Les arbres embaumés reparaissent. En s'élevant sur les pentes déterre rouge, on découvre de maffnîfiques horizons bleuissants sur une mer d'épis dorés. Dans les gorges du Shasta se cachent un hôtel thermal, des sources, des campements de touristes. Le train regagne la vallée, longeant avec prudence, avec une extrême prudence, des ravins escarpés. Une fois dans la plaine, on file en ligne droite sur Oakland-San-Fran- • ciscor

Laquelle est la plus admirable, de la rade de New- York ou de la baie de San-Francisco ? Peu importe ; le même peuple les possède toutes deux, et c'est le gage de ses extraordinaires destinées. Quinze fois j'ai traversé la baie de San-Francisco, à des heures diflFérentes, sous une lumière différente, et je n'ai pu résoudre à quel moment je l'avais trouvée plus belle : sans doute quand le soleil éteint ses feux dans le Pacifique, au delà de la Porte d'Or, et que la silhouette des grands voiliers se découpe sur le ciel pourpre. Quelle merveille ! et quel passionnant sujet pour les peintres américains, lorsque l'Amérique aura des peintres ! Du sommet du Mont Tamalpaïs ou de la terrasse de Berkeley, de Cliff- House ou du pont des ferries-boats, le spectacle est incomparable.

San-Francisco compte 400.000 habitants ; il y en aura le double avant quinze ans. Le développement des relations avec l'Extrême-Orient et le percement de l'isthme accroîtront l'importance de son port ; mais surtout la mise en valeur de la terre de Californie lui assure une haute fortune. La Califorfornie est une terre à part, une terre des prodiges, dans cette prodigieuse Amérique. L'air qu'on y respire est si léger, si pur, si vif, le climat est tellement sain et clément, le sol est si prodigue, qu'on

ne peut concevoir comment toute l'espèce humaine n'y afttue pas.

La physionomie de la population, déjà, n'a plus rien d'anglo-saxon. A San-Francisco, l'animation de la rue, les visages ouverts, l'allure gaie, le rire

f)lus clair, annoncent un monde nouveau. Le sol de a ville est aussi accidenté que celui de Chicago est plat, et les cars électriques font une perpétuelle partie de « montagnes russes ». Les magasins de Market Street, la promenade populaire de ClifF House, le parc de Golden Gâte, montrent une foule toute parisienne ; je me demandais, en m'y promenant, parmi les enfants qui faisaient des pâtés de sable et les bicyclistes en maillots de couleurs criardes, si c'était la peine d'avoir fait tant de chemin depuis le Bois de Vincennes et Joinville-le- Pont.

C'est un tout petit Paris, mais un tout petit Paris avec le Pacifique au pied des falaises, avec un air vivifiant, avec UQ cadre de parcs et de dunes boisées, avec des palmiers et des cactus géants, avec des oiseaux-mouches sur les fleurs, avec la Porte d'Or ouverte sur Tavenir.

La baie de San-Francisco sera bientôt 1 une des bases de cette puissance navale que les Américains ont résolu dé fonder. Elle est faite pour abriter tous les établissements maritimes, commerciaux ou militaires, dont les Etats-Unis auront besoin sur le Pacifique. Actuellement, il n'y a qu'un embryon d^établissement militaire, à Mare Island, où de petits ateliers procèdent à la réparation des petits bâtiments. L'île est surtout occupée par les habitations, les jardins, les métairies du personnel militaire, qui rêve paisiblement à ses gloires futures dans un nid de verdure, de fleurs, d'arbres odorants chargés de fruits merveilleux.

Du moins, la marine américaine est débarrassée des ouvriers-fonctionnaires qui encombrent nos arsenaux sans travailler, en attendant l'heure de la retraite. Les ouvriers libres sont inscrits, par ordre de mérite professionnel constaté, sur les registres de chaque spécialité ; les chefs de service préviennent par lettre missive ceux dont ils ont besoin; ils sont payés à la journée, qui est de huit heures ; ils ont intérêt à fournir un bon travail pour obtenir un meilleur rang d'inscription. lia ont quinze jours de congé par an à plein salaire.

Les véritables chantiers de San-Francisco sont une entreprise privée, les « Union Iron Works », qui construisent pour la marine de TEtat aussi bien que pour le commerce ; l'outillage y est de premier ordre, l'organisation vraiment pratique, et l'activité significative.

San-Francisco renferme plus de 25.000 Chinois, arrivés avant les lois prohibitives ou nés dans le pays ; ils sont réunis dans le même quartier; mais cetle Chînatown est construite à la mode américaine ; un très petit nombre d'édifices y ont l'aspect chinois. Tout y est misérable et sale. On ne peut imaginer, avant de l'avoir vu et senti, de quelles nourritures abominables se délectent les Chinois ; les boutiques où s'étalent les viandes et les poissons écrasés, aplatis, fumés, déchiquetés, pourris, donnent le cauchemar. Les habitants du quartier marchandent longuement et gravement des débris de charogne qui feraient vomir un chien d'Europe. On assure, cependant, qu'ils ont le goût de la propreté. Ils sont apparemment privés d'odorat.

Dans leur face laide et terne pétillent des yeux pleins de malice. Ils travaillent dans les usines et manufactures, ou s'acquittent des besognes domestiques. Ce sont les meilleurs serviteurs que puisse

souhaiter une maîtresse de maison, mais ils exigent des gages élevés. Ils ont presque le monopole du blanchissage dans tous les Etats-Unis. On les voit au travail jour et nuit, méticuleux, consciencieux, avares. Et la CalifArnie, qui manque de maind'œuvre pour les travaux publics comme pour les travaux agricoles, regrette sans doute les lois restrictives de l'immigration.

Les temples chinois, avec leurs autels, leurs statues grotesques, leurs e^-voto, leurs cierges parfumés, ne sont pas plus ridicules que les nôtres. Au théâtre chinois, les pièces^ tirées de vieilles légendes nationales ^ durent plusieurs mois de suite, à la manière des MiUe et Une Nuits, y les rôles de femmes y sont remplis par des hommes; l'acrobatie tient presque autant de place que le dialogue ; les passages importants y sont soulignés par un effroyable charivari de g<Mig, de tam-tam et de hurlements. Les spectateurs oeeupent le parterre ; et les spectatrices fument impassiblement leur pipe aux galeries. Ce public paraît presque aussi indulgent que le public, américain lui-même poiir les extravagances de Fanabulation*

A City Hall sont exposés les plans et les croquis de San-Franciseo. en 1850, 1840, 1870 ^ on y voit à peine quelques maisonis décentes, entou^rées de baraques misérables et de campements saunages, au milieu des dunes de sable ^ où se démènent en foule les Red Dc^, Poker Fiat, C»L Starbottle of Siskiyou, et autres héros des romans de Bret- Hartc MaintcBiant, les automobiles et les carséleetriques circulent entre les skyiscraper^ et les résidences princières. San-Franciaco n'a plus à redouter que Toeuvre de Brct-Harte lai fasse dans k monde une mauvaise répotation.

Les brigands de grand eheminy leâ joueurs préis

a soutenir leurs tricheries le revolver au poîng, les chercheurs d'or et d'aventures ont disparu ; ou bien ils ont pris figure de gentlemen. Dans la mauvaise humeur qu'inspirent ces vieilles histoires au public bourgeois de San-Francisco, il y a sans doute le sentiment dés homifies qui ont changé de peau et qui n'aiment pas être reconnus.

Ceux qui ont réussi et qui ont multiplié leurs capitaux dans les chemins de fer et dans les spéculations de terrains vivent aujourd'hui en grands seigneurs. Ceux qui n'ont pas réussi gagnent le pain de leurs derniers jours comme employés de leurs camarades heureux. J'en ai vu, de ces anciens « desperados », dans les petits restaurants à vingtcinq sous. La rude vie de passions et de périls qu'ils ont menée jadis ne leur a rien laissé d'héroïque ; ils ont oublié les épreuves passées, les batailles autour d'un filon de mine, d'une fille ou d'un jeu de cartes biseautées. Ils sont aussi insignifiants que nos vieux teneurs de livres de la rue du Sentier. Ceux qui ont amassé l'or par tonnes meurent d'ennui et sont ennuyeux au même degré. Vanité de nos agitations !

Mais voici les Chevaliers de Pythias, accourus de tous les Etats-Unis pour leur Convention, qui envahissent la ville. Grande kermesse, mascarades militaires, harangues sonores, illuminations charmantes, foule oisive dans les rues. Partons. Justement le Bohemian Club donne une fête nocturne • dans sa forêt d'arbres géants, à quatre heures de la ville, sur les bords de la Russian river. A la lueur des torches, entre les troncs énormes de pins et de big treesy un opéra de circonstance, composé, exécuté, représenté par les membres du cercle, ressuscite les légendes indiennes. Des feux de Bengale embrasent le bois séculaire ; un auto-

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da-fé monstre du hideux Souci clôt la cérémonie ; et le Champagne qui coule à flots n'est pas de Californie.

La colonie française de San- Francisco est la plus nombreuse et la mieux organisée des Etats-Unis. Une partie de ses membres, établis depuis longtemps dans la ville, y possèdent une influence considérable. Les questions religieuses et politiques y ont naturellement créé les mêmes dissensions que dans la mère-patrie. Un journal commun à tous, le Franco - Californien^ déploie beaucoup d'adresse et de dévouement pour écarter les causes de scission.

Le lien le plus solide de la colonie est l'Hôpital français, établissement modèle qui fait ajuste titre l'orgueil de ses bienfaiteurs et de ses administrateurs. Quatre mille cinq cents Français y contribuent par des souscriptions régulières, en ^change des secours médicaux gratuits. L'installation, l'outillage chirurgical, les procédés antiseptiques, le confortable de cet hôpital profitent immédiatement de toute nouvelle découverte. Les Américains y viennent chercher des soins en payant. Les hôpitaux de New- York et de Paris pourraient y prendre d'utiles leçons d'hygiène et de propreté. Bien entendu, la France officielle ignore cette œuvre, et n'a jamais daigné fournir même un livre à la bibliothèque. Les Jésuites de Beyrouth, lès Capucins de Jérusalem .et les Assomptionnistes de Constantinople accaparent la sollicitude de nos ministres (( républicains ».

En route pour Yosemite Valley, par Merced.

Cinq à six heures de chemin de fer (Santa-Fé R. R.), puis 150 kilomètres de voiture. D'abord, le désert, mais le désert californien, que la moindre irrigation métamorphose en terre de bénédiction ; à chaque

place où îl a plu h quelques colons de planter leur tente, des moissons fantastiques sortent du sol, ou des forêts dWançers, de poiriers, de pruniers, ou de riches vignobles. Plus loin, la plaine devient marécageuse ; des files interminables de hérons s'enlèvent au passage du train, et les herbes embrasées se consument lentement, accumulant des réserves d'engrais pour l'avenir. Après Merced, un océan de blé, dévasté par des millions de rongeurs, les cheap monks. De temps en temps, un ranch, une hacienda, cachée dans les palmiers et les lauriers roses ; ou bien, sur un monticule, un manoir féodal avec ses tours et ses bastions., . en planches.

A mesure qu'on approche des Sierras, le désert se vallonné ; le gibier pullule : lapins, lièvres, jackrabbits, cailles huppées, et des chiens des prairies, des chacals, des renards. Des plantations de 1.200 orangers, de 300 figuiers énormes. La diligence . escalade les collines rocheuses, dévale au fond des torrents quelle passe à gué. Des nuées de cailles s'écartent du chemin ; la mère s'enfuit d'un côté, guidant les petits ; le père s'éloigne du côté opposé, dressant sa huppe, se faisant bien voir pour attirer le chasseur et sauver sa famille. Il y a des brutes qui ne voient, dans les aniniaux, que des machines ; ces machines-là ont des sentiments qui ne \e retrouvent pas chez tous les hommes.

Mais quelle besogne sinistre s'accomplit au fond de cette gorge ? Le maigre torrent qui s'en échappe est souillé ; des masures borgnes et basses éveillent l'idée d'une embuscade. En effet. C'est une usine où l'on broie le minerai aurifère. Tous les crimes sortent de ce ravin.

A Coulterville, petit village de mineurs, une poussière atroce ensevelit les habitations de bois ;

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tnaîs à rintérieur, tout est frais, propre, '<;aHiHH>de. Quelle différence avec nos sales auberges de campagne, avec les masures de nos paysans avares ! En plein désert, homines et femmes sont habillés, peignés, rasés, lavés comme dans les ruâtes de Chi- <5ago*

La route s'enfonce dans la montagne, à travers d'immenses forêts de toutes sortes d'essences, aux feuillages et aux baies parfumés. A chaque tournant, une belle échappée sur des vallons, des ra- Tins, des horizons de montagnes bleues. Ici et la, un bouquet de big trees : une cinquantaine sur la route de Merced, presque une forêt sur la route de Mariposa. Quelques-uns mesurent cent mètres de haut et jusqu'à trente mètres de circonférence au pied. Us sont aussi vieux que le règne végétal sur la face de la terre.

Enfin la Yosemite Valley : une gorge de 16 kilomètres de long, sur nasille à quinze cents mètres dé large, encaissée entre deux murailles à pic de mille à douze cents mètres. Un torrent, des cascades écu mantes, une riche Tégétatîon en garnissent le fond et les flancs. La population est groupée en un petit hameau, autour de Tunique hôtel. Quelques Indiens survivent, gueux et mendiants ; il y a des serpents, et notamment des serpents àsonneUe, en excessive abondance.

Les paysages du fond sont aimables ; mais on étouffe dans ce puits. Il faut gravir les parois, d'un côté vers EaglePeak, de l'autre vesTS Glacier Point; la seconde excursion, qui comporte un long tour parmi les forêts et les cascades, est l'épisode culminant du voyage. C'est, à la fois, la muraille de la Gemmi et le cirque de Gavamie. En somme^ beau paysage pyrénéem, sans la gatté intense des Pyrénées. On en peut voir plusieurs exemplaires

entre Luchoir et Pau. Les gens du pays affirment que la Yosemite Valley est la merveille du monde. Mais, en Auvergne, un patriote local m'affirmait aussi que le Plomb du Cantal est la plus haute montagne du globe et qu'il était inutile, après l'avoir gravi, de penser à voir autre chose dans le monde. Au Yosemite même, le guide d'Eagle Peak soutenait que Tascension de Glacier Point n'offrait nul attrait, et réciproquement. Les gens de l' Arizona prétendent qu'on trouverait cent Yosemite Valley dans la moitié du grand Canon: et ils ont bien raison... Le Yosemite est un joli endroit qui perdra beaucoup de son intérêt lorsqu'on y viendra sans peine, par tramway électrique, et que le voyageur y sera moins rançonné.

Mais quand donc les instituteurs, des Etats-Unis, de France, ou d'ailleurs, cesseront-ils de mentir aux enfants que le peuple leur confie ? Quand donc cesseront-ils d'enseigner que les montagnes, les fleuves, les hommes, les bestiaux, les fruits du pays sont les plus grands, les plus beaux, les meilleurs de la terre, et que les autres nations sont inférieures ? Quand donc leur imposera-t-on d'apprendre k leurs élèves que la nature et l'humanité, dans les mêmes conditions, obéissent partout aux mêmes lois ?

De S an- Francise© à Los Angeles et San Diego^ le long du Pacifique, par Del Monte, Santa Barbara, c'est la Côte d'Azur. Los Angeles, ancienne capitale de la Calilornie espagnole, est jalouse de San-Francisco ; il y a un quart de siècle, elle comptait 20.000 habitants ; elle en a 120.000 aujourd'hui et se flatte d'en recenser 250.000 en 1910. Mais elle est trop loin de la mer. La population est vive, aimable, bien méridionale. Les parcs et les environs ne sont qu'un énorme bouqu^et de pal-

mîers, orangers, magnolias, eucalyptus, arbres a poivre, arbres à caoutchouc, arbres à camphre, séquoias, de fleurs gigantesques, de vergers regor-

Çeant de tous les fruits, magnifiques et délicieux, outes les richesses abondent. Un quartier de belles résidences a été rasé pour le forage de puits à pétrole- Quelques cents mètres plus loin, on se croirait dans une cité de millionnaires. Partout une confiance, un entrain, une vitalité admirables.

L'excursion de Los Angeles au Mont Lowe, par Pasadena, offre un joli coup d'oeil sur ce coin de plaine californienne. La traversée de San Pedro à Cathalina Island, dans le Pacifique, permet d'admirer les poissons volants aux ailes irisées, les bateaux à fond de verre qui dévoilent le paysage sous-marin, et les « tunas » de 200 et de 250 livres, dont la capture affole les pêcheurs à la ligne. Mais il ne faudrait pas venir d'Europe bu seulement de Chicago pour goûter ces petits amusements.

Le climat de la Californie est délicieux. Pendant la plus grande chaleur, les nuits sont fraîches et l'air reste vivifiant. L'hiver se passe dans les fleurs. Quand on a vu, dans la journée, un petit nuage ou quelque brume, les gens murmurent contre le mauvais temps. Les pauvres femmes de San-Francisco sont obligées d'invoquer la fraîcheur des soirs d'été pour mettre des fourrures : autrement, elles n'auraient jamais l'occasion d'en montrer !

En 1901, le seul Etat de Californie a produit 27 millions de livres de laine, 608 millions de pieds cubes de bois, 69.000 tonnes de betteraves à sucre, 30 millions de livres de beurre ; elle a expédié, par terre ou par mer, la charge de 84.000 wagons en fruits, vins et spiritueux ; sa récolte en blé varie de 40 à 60 millions de bushels;

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sa production minérale, autour de 150 millions de francs.

Isolée des centres industriels par d'énormes distances, elle a été obligée de se suffire, et elle en a trouvé les moyens. Le combustible lui manquait, Il y a cinq, ans, la découverte des gisements de pétrole a ouvert d'infinies perspectives de richesse. Désormais, les matières premières seront mises en œuvre sur place ; les conserves alimentaires de viande, de fruits, de pètes, seront préparées sur place; les constructions métalliques de vaisseaux, de ponts, de matériel roulant, de charpentes, se feront sur place. Les locomotives, les chaudières de navires ou d'usines, le chauffage privé, commencent à utiliser le pétrole. Les chutes d'eau des Sierras fournissent l'électricité, c'est-à-dire désormais la lumière et la force motrice transportées aux plus longues distances. Le grand Etat agricole va devenir en même temps un grand pays industriel.

La main-d'œuvre manque. Les compagnies de chemins de fer et les compagnies de colonisation multiplient les facilités d'accès, les facilités d'établissement, les chances de succès pour les « home seekers », pour les travailleurs qui cherchent l'emploi de leurs forces. Les vallées de San Joaquin, San José, Santa Clara, Sacramento, les territoires de San Matteo, San Diego, Fresno, Merced, Oakland, Tulare, Stanislaus, appellent à grands cris des colons. Tel district réclame 10.000 ouvriers pour la moisson, leur garantissant un emploi rémunéré pour le reste de l'année. Toutes les cultures, tous les élevages sont possibles : céréales, olives, oranges, alfa, chevaux, bestiaux, vignes, fleuï*s pour la parfumerie. Le climat est délicieux ; la chasse et la pêche, miraculeuses.

Voici un exemple de ce que peut la coopération

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agricole. En 1881, des Italîenâ de San-Franeîsco, pour occuper utilement leurs nombreux compatriotes immigrants qui ne savaient pas un mot d'anglais, entreprirent une exploitation vinicole sur un terrain de 600 hectares, k trois heures et demie de la ville. Us y appelèrent des -ouvriers italiens et suisses, leur offrant des gages de 150 à 200 francs par mois, avec le logement et la nt>urriture confortables, sous la condition de souscrire quelques actions de l'affaire, le prix des actions étant payable par une retenue de 25 francs sur les ' gages. On fit veair des plants de France, d'Italie, du Pays rhénan, de Hongrie. La colonie reçut le nom dTAsti. Les efforts furent laborieux, car le prix du raisin tomba rapidement de 150 à 40 francs la tonne, et le budget de l'entreprise en fut bouleversé. Mais les colons persistèrent, construisirent des caves, expédièrent eux-mêmes leur produit sans recourir aux intermédiaires. Aujourd'hui, la colonie est en pleine prospérité; le vin d'Asti (Californie) se vend non seulement aux Etats-Unis, dans l'Amérique du Sud, au Japon, mais en Europe même.

Le paysan français, si âpre au travail, si soigneux, si économe, ferait prompteaEnent une honnête fortune sur cette terre privilégiée, au lieu de disputer au fisc et aux usuriers de France le maigre (mit de son labeur. Ce n'est pas k Madagascar ou dans rindo-Chine qu'il faut le diriger, pour le livrer en proie aux fièvres, aux hureaucrates, aux militaires coloniaux et aux moines : c'est en Californie.

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