LES TRUSTS DU CAPITAL ET DU TRAVAIL
Il y a quelque vingt ans, rAmcrique ignorait à peu près les conflits entre le capital et le travail ; elle regardait les grèves comme un mal européen ; elle regarde aujourd'hui comme un mal européen la qr.-estion religieuse et là question militaire, persuadée qu'elle n'en souffrira jamais. Elle a dû changer d'opinion déjà sur l'autre point : en 1899 et 1900, il s'est produit aux Etats-Unis 3.576 grèves, dont 2.279 ont été ordonnées par les organisations ouvrières, et qui ont affecté 20.565 établissements ou entreprises.
En 1902, les Etats-Unis ont suivi d'abord avec curiosité, puis avec angoisse, les péripéties de la grève de Pennsylvanie ; près de 150.000 ouvriers ont suspendu leur travail pendant cinq mois, arrêté la production de l'anthracite, provoqué une crise inouïe. Cet événement méritera une étude spéciale : il est la préface d'événements plus graves ; il a été une sorte de répétition générale avant la grande représentation.
Le conflit du capital et du travail, de l'employeur et de l'employé, se présente, aux Etats-Unis, avec une netteté particulière : il n'est compliqué par aucune des questions accessoires ou étrangères qui aous égarent en Europe. Ni les employeurs ni
les employés ne s'intéressent aux questions politiques; la politique, dans le pays, n'est jamais qu'une affaire d'argent ; les idées générales, les passions idéalistes, les principes, sont abandonnés avec mépris aux rêveurs, aux « intellectuels », aux gens de Boston. Les politiciens ne sont que les scrvlteurs dociles de l'argent ou de la foule. Les employeurs ne se soucient que de tirer plus d'argent de leur propriété ; les ouvriers, que de tirer plus d'argent de leur travail et de travailler moins. Voilà tout.
Le problème est simple ; les partis sont bien tranchés ; ils sont organisés fortement. L'organisation du travail est un peu moins perfectionnée que celle du capital ; mais la victoire des mineurs de Pennsylvanie va lui donner une grande impulsion. Les. adversaires en présence sont également tenaces, également convaincus de leur droit et sûrs de leur force. Les Etats-Unis seront le grand champ de bataille entre le capital et le travail, entre le régime capitaliste et le régime collectiviste. 'Ils connaîtront de mauvais jours, auprès desquels nos propres crises paraîtront des bergeries. Dans ce pays-là, tout se fait en grand.
Le capital est organisé en trusts.
Le travail est organisé en trusts.
Il n'y a aucune différence, ni quant au principe, ni quant aux prétentions, ni quant aux procédés d'action, entre le trust des compagnies minières,
f)ar exemple, et le trustais mineurs. L'analogie de eurs doctrines et de leurs méthodes s'est montrée tout le long de la grève de Pennsylvanie; mais on la découvrira dans la plupart des traits que nous allons noter.
En France aussi, les principales industries et les grandes corporations ouvrières tendent à s'orgaui-
ser sur le laème plan. Les transports par Voie ferrée, les transports maritimes, la grosse métallurgie, la raffinerie du sucre et la raffinerie du pétrole, par exemple, d*une part ; — les ouvriers des mines et les employés d^s chemins de ier, d'autre part — sont des trusts. Mais nos trusts capitalistes opèrent sans bruit, discrètement; nos trusts ouvriers sont
[>auvres, divisés, sans discipline, égarés hors de eur voie par des charlatans. En Amérique, tout se passe au grand jour, avec une franchise presque insolente. Et Taccumulation des capitaux est si énorme, les forces ouvrières sont si redoutables, que les phénomènes prennent tout de suite une magnifique intensité.
Un coup d'œil, d'abord, sur les trusts du capital.
Le trust est l'entente, la fédération, de plusieurs entreprises appartenant à la même industrie, pour abdiquer leur liberté de concurrence et créer une sorte de monopole commun, ruiner les entreprises indépendantes, accaparer la production ou le commerce de certains objets, fixer arbitrairement les prix de vente. Une partie des Etats de l'Union s'efforcent d'empêcher la constitution de trusts sur leur territoire. Les trusts en sont quittes pour se constituer sur le territoire d'Etats plus accommodants, qui leur donnent une existence légale et la capacité d'étendre légalement leurs opérations partout. [1 existe plus de 4,000 « corporations » industrielles ou commerciales ; mais les trusts proprement dits, les fédérations d'entreprises concurrentes en vue du monopole, sont au nombre d'environ 200.
PP^ljr'^ a tous les jours davantage, parce que It centralisation des capitaux s^opère rapidement, et H ia naissance même de certains trusts oblige
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d'autres industries à se fédérer aussi. A New- York, les compagnies de tramways et les compagnies du gaz ont fini par se fondre dans les boroughs de Bronx et de Manhattan. A Brooklyn, Philadelphie, Baltimore, Chicago, Saint-Louis, le transport en commun et l'éclairage sont pratiquement monopolisés. Les compagnies de chemins de fer se grouperont bientôt en quelques trusts.
Au mois de juillet dernier, un procès a obligé ïe trust de l'acier ( United States Steel Corporation) à
Eroduire le compte de ses propriétés ; il a fourni I note suivante, que le Président estime inférieure aux valeurs réelles :
Minerais 8.500 millions de francs,
éOO usines ; machines, agencement, outils, terrains. . . . 1.500 ^ — Voies ferrées, gares, docks, bateaux, matériel de transport. . 400 — Champs de charbon .... 500 — 70 hauts-fourneaux. .... 240 — Champs de gaz naturel ... 100 . — Dépôts de pierre à chaux . . . 20 —
Espèces en banque 330 —
Matières et produits en magasins. • 412 —