JOHN MITCHELL. — J. P. MORGAN
La grande grève des mineurs de Pennsylvanie venait d'éclater lorsque j'arrivai aux Etats-Unis ; elle était terminée quand je rentrai en Europe ; j'en ai suivi les péripéties au jour le jour. Cependant, il serait sans intérêt d'en faire Ici l'historique par le détail; un bref résumé suffira. Il faudra noter, à part, la physionomie des acteurs principaux, et les côtés caractéristiques, la signification symptomatique de l'événement.
La grève a été déclarée sur l'ordre de John Mitchell, président des United mine workers ofAmé^ rie a, le 12 mai 1902.
Les demandes présentées par les mineurs aux patrons consistaient en : 1® réduction de la journée de travail de 10 heures à 8 heures ; 2® augmentation, proportionnelle (20 %) de salaire pour les ouvriers aux pièces ; 3® fixité du poids de la tonne à 2.240 livres anglaises ; 4** adaptation d'une échelle de salaires applicables à toutes les entreprises de même ordre ; 5** conclusion d'un contrat sur ces bases entre les patrons et l'Union ouvrière.
A la fin du conflit, quelques revendications accessoires furent ajoutées à la liste ; notamment, l'abolition du boycottage patronal contre certains ouvriers (blacklist-système), et la constitution de comités pour l'examen des griefs à leur origine.
Les salaires de la mine, a cette époque, étaient ainsi réglés. Il faut distinguer le mineur de son ouvrier (laborer) ; le mineur détache le charbon au moyen du pic et de la poudre ; son ouvrier charge le charbon en débris sur le wagon des galeries. Le mineur, pour six chargements par jour, touchait une moyenne de 30 francs. Il payait 10 francs à son ouvrier ; il payait aussi la poudre et les mèches. Son profit net variait entre 300 francs et 500 francs par mois. Les mécaniciens, travaillant à la journée, recevaient de 300 à 400 francs par mois. Les ap-
Srentis (breaker boys) qui séparent les impuretés u charbon, touchaient 3 fr. 75 par jour. L'augmentation de 20 ^Iq devait porter sur toutes les catégories de salaires.
Outre la question des gages, il y avait des causes générales moins apparentes. La principale est la lutte des mineurs américains contre les immigrants, presque tous de race slave, qui leur font concurrence sur le marché de la main-d'œuvre. Les mineurs américains avaient cru se protéger d'abord en réduisant les intrus à la condition d'auxiliaires {laborersy ouvriers aux gages du mineur lui-même) ; ils avaient obtenu de la Législature de Pennsylvanie une loi obligeant les laborers à servir deux années en cette qualité avant d'être promus à la qualité de mineurs, par un examen où l'usage de la langue anglaise est exigé. Mais les Slaves, justement, apprennent les langues avec une extrême facilité. Comme ils se contentent de salaires réduits, les mineurs américains se trouvèrent en grand
péril. Leurs goûts de confortable font que, même avec de hauts salaires, ils sont toujours en déficit. Les Slaves, avec des salaires moindres, mettent beaucoup d'argent de côté.
Les Américains étaient menacés de perdre leur travail, ou contraints de renoncer à leur bien-être. En constituant rUnion des Travailleurs de lamine, ils résolurent d'embrigader leurs concurrents, de les faire combattre bon gré mal gré pour des exigences auxquelles le Slave n'aurait point songé. L'Union des Travailleurs de la mine est ouvertement un trust de la main-d'œuvre, organisé pour détruire la loi de l'offre et de la demande, et pour imposer des conditions arbitraires au trust capitaliste.
A l'appel de leur état-major, 147.000 hommes se mirent en grève, et tinrent bon plus de cinq mois. Ils suspendaient ou bouleversaient la vie économique du pays; ils obligeaient toute une grande nation à fixer les yeux sur eux, à prendre parti entre eux et leurs adversaires.
Dès le début, les patrons (operators) s'aliénèrent l'opinion publique par leur arrogance. Alors que les mineurs consentaient d'avance à un arbitrage, les patrons invoquèrent leur « droit divin » pour refuser des arbitres. Le président de leur syndicat, George F. Baer, déclarait que « Dieu, dans son infinie sagesse, avait remis en leurs mains les intérêts du pays » ; il ajoutait : « Nous ne tiendrons compte d'aucun plan d'arbitrage ou de médiation; nous n'admettrons l'intervention d'aucun tiers ». Ce langage choquait beaucoup les Américains, toujours prêts aux marchandages, aux accomodements, et répugnants à l'intransigeance.
D'abord le public envisagea le conflit comme tout autre conflit, c'est-à-dire comme une matière
à parier sur le futur vainqueur. Puis les conséquences commencèrent à se faire sentir ; les prix de Tanthracite montèrent; les approvisionnements s'épuisèrent. Il fallut laisser dormir les ordonnances qui imposent l'usage du charbon dur aux usines de NewAork ; elles brûlèrent le charbon gras ; le beau ciel de la métropole devint aussi laid que le ciel de Londres ; des nuages de fumée voilèrent le jour, souillèrent les maisons, attaquèrent les yeux des habitants, couvrirent le sol d'une boue noire à la moindre averse. Et les prix continuaient de mon ter. La tonne d'anthracite, du prix normal de 27 fr. 50, passait à 67 fr. 50. L'automne s'avançait. Qu'adviendrait-il, si l'hiver arrivait avant la fin de la crise, sous un climat très rigoureux, où le peuple est accoutumé à ses aises ?
Il ne faisait réellement pas froid, au mois de septembre; maïs les hôpitaux annonçaient que leurs malades allaient geler dans les lits ; les 900 écoles de New-York menaçaient de fermer leurs portes à 475. 000 enfants; les ministres du culte se désespéraient de prélever une grosse part de leurs receltes pour chaufïer les églises. Les propriétaires déclaraient qu'ils allaient augmenter les loyers, à cause des calorifères et des tubes de vapeur. Les boulangers se disaient prêts à fermer boutique, ainsi que les petits restaurateurs et les modestes boarding houses.
Au détail, par petites quantités, l'anthracîte finissait par dépasser 100 francs la tonne. Les mariages même' étaient ajournés, les pauvres gens ne voulant pas se mettre en ménage avec de telles perspectives de dépenses ; et les journaux formulaient ainsi cette nouvelle : a La grève refroidit (^upidon ! » (Strike chills Cupi d !) Dans VEast Side de New- York, de petites émeutes éclataient ; des
bandes de femmes et d'enfanls essayaient de pîUer les bateaux et les dépôts de charbon... Qu'allait-Il se passer?
Les mineurs eurent peur de perdre les sympathies du publiCj qui les avait fidèlement soutenus.
Les patrons eurent peur de provoquer un déchai^ neraent de colères qu'on ne pourrait plus contenir, dans cette immense population impulsive et violente. Les journaux à grand tirage menaient une campagne infatigable contre le trust du charbon, suscitant des pétitions, secouant l'inertie des magistrats, dénonçant l'illégalité de la combinaison qui unissait dans le même accaparement les compagnies de chemins de fer et les compagnies minières.
Le parti républicain et le président Roosevelt eurent peur d'essuyer un désastre aux élections qui approchaient, si la foule les rendait responsables de la crise prolongée.
Quand tous les adversaires sont disposés à traiter, la paix se concL.t facilement. Le président Roosevelt convoqua les représentants des deux partis et les adjura de considérer l'intérêt général et lé vœu du public. Les patrons se montrèrent fort insolents; la conférence fut rompue; la situation parut dangereuse ; M. Morgan sortît alors de son attitude énigmatique ; à sa voix, les mêmes grands patrons qui avaient bafoué le chef de l'Etat se déclarèrent prêts à la conciliation ; ils acceptèrent l'arbitrage qu'ils avaient dédaigneusement repoussé. M. Roosevelt désigna aussitôt les arbitres (parmi lesquels un évêque catholique, un général en retraite). Et les 147.000 ouvriers, sans attendre le résultat de l'arbitrage, retournèrent en chœur à la mine'.
Le peuple entier des Etats-Unis poussa un soupir
de soulagement. La fin de la grève fut accueillie avec presque aalant de satisfaction à New-York qu'avait été accueillie à Londres la fin de la guerre du Transvaal. Mais la paix n'est peut-être pas définitive au Transvaal. Elle n'est sûrement pas définitive aux Etats-Unis : les United Mine Workers ont donné à tous les travailleurs d'Amérique un exemple de discipline, de constance, de solidarité, qui ne sera pas perdu.
L'affaire de Pennsylvanie n'a été qu'un prologue ; attendons la suite. 11 n'y a rien de changé dans les causes ; les effets se dévolopperont seulement sur une plus large scène.
John Mitchell, que les journaux appellent le Bonaparte des mineurs, est un homme de trentequatre ans, d'origine irlandaise, comme ses lieutenants Dufiy et Fahy ; il est marié à une Irlandaise et très catholique. Il est détaille moyenne, mince, les cheveux très noirs, la face complètement rasée; il a plutôt l'aîr d'un clergyraan ou d'un commis que d'un ouvrier. Il a cependant travaillé dans la mine, avant d'être élu aux fonctions principales de VAmericanFederationofLabor et des United Mine Workers of America. Il parle avec beaucoup de feu, comme tous les gens de sa race, mais il est en réalité froid et prudent. Pour tenir en main une organisation qui compte plus de 400.000 affiliés, d'origines et de tempéraments très divers, il a besoin de beaucoup de diplomatie. Le prestige c[ui résulte de sa victoire, après cinq mois d'anxiétés, lui rend désormais la triche plus tacile.
LWganisation générale des travailleurs en recevra d'ailleurs une vive impulsion. « J'espère, disait John Mitchell à Philadelphie (Washington, Park, 1*-"^ septembre), j'espère voir le temps où pas un de ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur
front ne sera hors des rangs de son Union ; et alors, je vois le temps où les travailleurs de notre pays prendront possession de leur propre pays ». Dans sa réponse du 16 octobre à M. Roosevelt, après la constitution de la commission d'arbitrage, il se glorifiait justement d'avoir fait reconnaître le principe de TUnion, l'existence de rorganisatiou ouvrière, par les hommes qui prétendaient se réserver le droit exclusif d'associer leurs intérêts (of combining their corporations and pooling their interests).
Les 147.000 travailleurs en grève représentaient
Sour l'Union, avec les femmes et les enfants, près e 600.000 personnes à nourrir ; et elle réussit à les faire vivre pendant cinq mois. Les propriétaires des maisons occupées par cette population n'osèrent jamais réclamer de loyers, car ils eussent été boycottés pour l'avenir; il était hasardeux, mais encore préférable, de rester créanciers des locataires, avec une chance de rattraper après la grève un peu de l'arriéré. Une campagne énergique était menée dans tout le pays pour rassembler des secours ; la plupart des Labor UnionSy grandes et petites, fournissaient d'abondantes contributions. Le public faisait le reste.
Les mineurs soutenaient que leurs salaires, élevés en apparence, étaient en réalité diminués par divers prélèvements et par 180 jours de chômage ; de sorte que le salaire moyen ne dépassait guère 1.750 ou 1.800 francs par an. D'où la légitimité d'une grève pour obtenir de meilleures conditions. La tactique des patrons consistait à rendre les grévistes odieux en leur imputant mille violences contre les ouvriers désireux de reprendre le travail, contre les soldats protecteurs de l'ordre, contre les propriétés. Les mineurs affirmaient que
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la Pennsylvanie n'avait jamaîs joui d'une tranquillité plus complète, que les accusations étaient fausses et calomnieuses, et qu'en aucun pays on ne pourrait voir 150.000 hommes oisifs pendant vingt semaines, avec aussi peu de scènes de désordre.
II faut croire que le public s'en rapportait plutôt aux grévistes qu'aux patrons, car les dons affluaient pour soutenir la grève.
A Philadelphie, dans la dix-septième semaine de grève, les hommes envoyés pour quêter de maison en maison, rapportaient un jour 657 dollars (3.285 fr.), un autre jour 1.528 doihirs (7.640 fr.); des Unions ouvrières donnaient d'un coup 25.000 francs (les souffleurs de bouteilles), ou 2.000 ou 5.000 francs. On organisait des pique-niques qui rapportaient 9.000 francs. Un chapeau, circulant dans l'auditoire pendant une harangue de John Mitchell, revenait avec 180 francs. D'autres corporations s'engageaient à envoyer chaque semaine 255 francs, ou 125 francs, ou 25 francs (mécaniciens d'ascenseurs, tailleurs de pierre, aides-poseurs de tuiles), selon leurs ressources. On plaçait des
frlobes de verre dans les boutiques pour recevoir es dons des clients et on en retirait chaque jour 500 à 600 francs, dans la seule ville de Philadelphie.
Le trésor de guerre de la grève, à Indianapolis, avait à distribuer aux grévistes 10 millions de francs par mois. Un simple ouvrier, William B. Wilson, aidé d'une jeune fille, Nella E, Leiper, gérait tous les fonds, recevait, encaissait, déboursait, endossait les chèques. Après la grève il ne s'est trouvé propriétaire d'aucun château. Considérons maintenant l'autre camp, Les^ présidents des compagnies s'efforçaient d'expliquer au public que l'exploitation des mines
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donne des profits insignifiants, et que ces profits insignifiants sont répartis entre une multitude d'actionnaires, plus nombreux que les mineurs mêmes. Le moindre accroissement des charges d'exploitation devait tuer net l'industrie minière : à moins qu'on n'augmentât les prix au détriment du public.
En outre, au dire des patrons, les mineurs compromettaient leur cause par des violencee- Les ouvriers qui auraient voulu reprendre le travail en étaient empêchés par les menaces et les sévices de leurs camarades. Ceux qui avaient réussi à travailler jusqu'au bout ne savaient pas ce qu'ils allaient devenir, quand la victoire finale de l'Union les livrerait à la vengeance des grévistes. En plusieurs endroits, des voies ierrées et des ponts avaient été détruits au moyen de la dynamite, pour empêcher le transport du charbon en réserve ; on avait tué plusieurs hommes ; d'autres, en grand nombre, avaient été blessés, battus, des femmes fouettées. Dans les. écoles, les petits enfants des grévistes maltraitaient les enfants des dissidents. Les grévistes frappaient d'interdit les médecins qui soignaient les non-unionistes malades, les croquemorts qui les enterraient, les curés qui les admettaient dans leurs églises . L'excommunication du Moyen-Age n'a jamais eu d'effets plus terribles. Les bouchers, laitiers, boulangers, recevaient défense de vendre des aliments aux excommuniés. Ce qu'on appelle en France un a Jaune », s'appelle en Amérique un « Scab ». Les premiers mots que bégaient les enfants des Unionistes sont : ce Tuerai les Jaunes ! » (Me kill scabs !) L'ordre de John Mitchell qui a fait sortir de la mine, non seulement les mineurs, mais aussi les hommes employés aux pompes, est un acte de sauvagerie, puisqu'il détruit
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de la richesse au préjudice du public et des ouvriers aussi bien qu'au préjudice des compagnies, etc.
Ces incidents et ces griefs sont les mêmes dans toutes les grèves de tous Jes pays. Les figures de patrons, au contraire, sont plus intéressantes ici qu'ailleurs. Les patrons et les ouvriers offrent les mêmes caractères d'énergie, de volonté, de confiance en soi, d'opiniâtreté ; pour une bonne raison : ils sortent de la même catégorie d'hommes ; les patrons d'aujourd'hui étaient hier des ouvriers.
Les plus arrogants, les plus intransigeants des Présidents de Compagnies minières (coal operators) étaient certainement George F. Baer, président de Philadelphia et Reading R. R., William H. Truesdale, président du Delaware Lackawanna et Western R. R,, et Frédéric D. Underwood, président de l'Erie R. R. Le premier des trois avait proclamé le droit dwin des patrons et propriétaires ; il avait déclaré tout d'abord qu'aucune médiation ne serait admise entre les .maîtres et les serviteurs ; son nom était accueilli par des huées formidables dans tous les meetings populaires. Les deux autres professaient les mêmes théories.
Or M. Baer a débuté dans la vie comme ouvrier typographe, et il était à cette époque un meneur du mouvement unioniste. M. Truesdale a été d'abord commis de bureau à 25 francs par semaine. M. Underwood, à dix-huit ans, déchargeait les wagons dans une petite gare du Milwaukee R. R. Maintenant, ces gentlemen touchent des salaires de 150.000 a 250. 0(X) francs par an, fréquentent assidûment l'église, citent la Bible à tout propos, et réclament des troupes pour maintenir les ouvriers dans l'obéissance...
Alors, si M. Baer était à la place de M. Mitchell,
et M. Mitchell à la place de M. Baer, y aurait-il quelque chose de changé?
Au gouverneur de TEtat de New- York, insistant pour terminer la crise, M. Baer répondait : « De quoi vous mêlez-voiis ? vous êtes des politiciens ; votre métier est de faire de la politique. Nous sommes des producteurs, et notre métier est de produire du charbon. Dirigez-vous des mines ? exploitez-vous des mines ? Allez-vous nous apprendre à diriger et à exploiter les nôtres ? Vous nous racontez des histoires d'élections, et que la crise fera élire un gouverneur démocrate à votre place, et un gouverneur démocrate en Pennsylvanie. Qu'est-ce que ça nous fait? Nous ne nous soucions pas plus du gouverneur de Pennsylvanie que du gouverneur de New- York. Nous ne sommes pas des politiciens, nous. Et nous n'avons pas l'intention de compromettre nos affaires pour votre politique. »
Le gouverneur de l'Etat de New-York et les sénateurs qui l'accompagnaient furent suffoqués. Mais ce n'était rien.
Quand le Président Roosevelt fit à son tour la même démarche, M. Baer et ses collègues lui tinrent à peu près le même langage ; ils y ajoutèrent une énergique sommation, basée sur leur « droit divin », Ils n'avaient pas a recevoir des conseils de M. Roosevelt sur leurs affaires ; mais ils avertissaient le Président de la République d'avoir à protéger par la force armée les prérogatives de la prof)riété. Il y avait déjà 10.200 soldats en armes sur es champs de Pennsylvanie; le général Gobin avait donné l'ordre de a tirer à tuer ». Cependant le Président Baer s'écriait :
Le devoir de l'heure présente n*est pas de perdre le
temps à négocier avec les instigateurs de l'anarchie, avec les gens qui bravent insolemment les lois — mais de faire ce qui a été fait dans la guerre de la Rébellion : de restaurer la majesté de la loi, seul gardien d'un peuple libre, et de rétablir Tordre à tout prix.
Le gouvernement n'est qu'une méprisable dérision, s'il ne peut protéger les existences et les propriétés, et assurer le bien-être du peuple, qu'en transigeant avec les violateurs de la loi et les fomentateurs da crime. »
M. John Markie, collègue du président Baer, écrivit de son côté :
Comme citoyen de l'Amérique et comme citoyen de la République de Pennsylvanie, je vous invite à remplir les devoirs que vous avez assumés comme Président des Etats- Unis : d'cst-à-dire à faire disparaître l'anarchie qui règne dans les régions de l'anthracite par le bras vigoureux de la force militaire que vous avez sous vos ordres.
Tous les autres patrons firent par écrit les mêmes déclarations.
Jamais le chef élu de 77 millions de citoyens n'avait été traité de la sorte, dans une tentative de conciliation.
La situation semblait désespérée.
Alors intervint l'homme qui est le véritable maître de la République des Etats-Unis, car il est le maître des trusts, des compagnies, minières, des compagnies de chemins de fer, des compagnies de finances qui donnent des ordres aux politiciens, c'est-à-dire au gouvernement. Pendant les cinq mois qu'a duré la grève, j'ai entendu dire les mêmes paroles, par des gens de toutes conditions, aux quatre coins du pays: « La grève finira quand Morgan le voudra ». Or, Morgan n'avait pas encore bougé.
Le Président de la République des Etats-Unis ayant échoué da^s ses efforts, ayant été repoussé brutalement par les grands patrons, redoutant une
crise pour la nation et un désastre électoral pour son parti, soflicita Tintervention de J. Pierpont Morgan. Il lui envoya comme ambassadeur le ministre ae la guerre Root. Le financier reçut le représentant du chef de l'Etat à bord de son yacht, en rade de New-York; il le garda cinq heures pour lui signifier ses vues et ses volontés. M. Root repartit pour Washington. Et soudain la grève se termina : M. Roosevelt avait fait acte de soumission ; M. Morgan obligea AT. Baer et ses collègues à capituler.
J. Pierpont Morgan avait attendu jusqu'à la dernière extrémité, jusqu'à la limite de tension que pouvait supporter le pays, pour bien montrer sa puissance. Tout avait manqué. Lui, d'un seul mot fit le prodige. Il dut passer là une minute supérieure.
Il y a, aux Etats-Unis, des multi-millionnaires bêtement extravagants, tels que les gens de Newport. Il y a des enrichis écœurants, tels que Charles M. Schwab. Mais il y a des figures intéressantes ; au second plan, par exemple, M. Baer et ses associés ; au premier plan, M. Morgan.
Les journaux américains passent leur temps à le portraicturer. « II a six pieds de haut, quarante-six pouces de tour de poitrine, et pèse 210 livres. Il îume des cigares de la Havane, ou des cigarettes à 60 francs la boîte de cent. Il fait faire spécialement ses chapeaux à Londres. Il est recherché par les souverains et par le président de la République. II prête des tapisseries d'une valeur inestimable aux rois qui se font couronner. Il a voix consultative pour la gestion de 32 milliards de capitaifec. Sa fortune propre monte à 2 milliards. Les mêmes compagnies d'assurance qui avaient assuré la vie de la reine Victoria pour 10 millions assurent celle de Morgan pour JOO millions et il leur paye 9 millions ' de primes annuelles. »
Voilà comment la presse amérlcaîne entend la psychologie d'un grand homme. Il est plus curieux de savoir que M. Morgan a a d'intenses convictions religieuses » et que, à la ville ou à la campagne, il ne manque jamais le service du dimanche matin. Son yacht, qui vaut un million et demi, s^appelle le Corsaire, Par hasard.
Sa physionomie est gâtée par un nez énorme, et par une maladie de peau ; les yeux sont beaux, mais durs ; l'allure est brutale. L'homme est vraiment américain. II a des fantaisies artistiques, se fail voler comme tous les millionnaires, et se console en espérant que les faux chefs-d'œuvre passeront pour authentiques, quand ils auront figuré à sa vente. Sa vie privée ne manquerait pas d'intérêt pour Tobservateur; mais la presse américaine, si audacieuse contre tous, est excessivement réservée au sujet de M. Morgan. Voilà qui est drôle ! . . .
Enfin, J. Pierpont Morgan est le plus grand facteur de socialisme en action dans le monde à l'heure présente. Le comprend-il ? le veut-il ? est-il le maître ou la victime de son immense richesse ? Probablement, il ne s'en demande pas si long ; il marche dans la voie où il est engagé, parce qu'il y est engagé.
S'il avait le temps de méditer, il éprouverait des jouissances rares et des angoisses dramatiques, des reniords et des enthousiasmes surhumains. Mais il n'a jamais eu de temps que pour faire des calculs d'arithmétique.