LA MANIE ARISTOCRATIQUE
Les Etats-Unis sont un monde en formation.
Tout y change si rapidement qu'une description du pays ne doit plus répondre à rien au bout de dix ans. 11 y a cependant quelque chose d'immuable : c'est l'extravagance et l'ineptie des multimillionnaires qui composent la troupe des « Quatre Cents », ou la Society,
Depuis que M. Paul Bourget, de l'Académie française, leur hôte, les a décrits, eux, leurs hôtels, leurs villas, leurs mobiliers^ leur lingerie et leurs mœurs, ces gens n'ont pas changé. On pourrait se passer d'ajouter le présent chapitre aux autres : non-seulement ces quelques centaines de marionnettes oisives et détraquées ne sont pas la nation américaine, mais elles ne sont pas grand chose dans un océan de 77 millions d'hommes. Aussi, tout ce qu'on en peut dire ne touche en rien les réels Américains.
L'été dernier, les gens de New-Port ont organisé des banquets somptueux pour divers personnages, pour un chimpanzé, pour un coon^ pour le Grand Duc Boris. Le coon et le singe se sont parfaitement comportés à table, bien que les maîtres d'hôtel et les valets eussent fait quelques dllpcul-
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tés pour les servir, en arguant de leur dignité de citoyens^ Mais le Grand Duc Boris a diverti toute rAmérique par ses frasques. Un soir, il s^est mis à danser la gigue au milieu du dîner. Un autre soir, il s^est levé de table en fureur et il a quitté la place, parce qu'on avait servi du potage à la maîtresse de la maison avant de lui en offrir. Et il répétait plaisamment aux reporters : <c I am a gentleman, you know ! » Bonne scène pour les revues de tin d'année, que l'impérial Cosaque, ivre comme un Polonais, et bégayant avec insistance : « Moi, vous savez, je suis un homme du monde ».
Les dames à millions qui ne peuvent pas traiter un Grand Duc conduisent des triples tandems, ou bien elles se promènent dans une voiture tirée par une autruche : ainsi Mrs G. A. Bartholomea, «une proche parente de l'amiral Dewey ». Elles sont toujours à se creuser la cervelle pour trouver quelque « social excitement ». Elles ont appris avec envie le succès d'un de leurs émules de Londres, fils de lord Rothschild, Thonorable Charles Rothschild,qui a collectionné 10.000 variétés de puces,qui est un a infatigable étudiant des pouvoirs sauteurs et -des particularités de la puce », qui possède des squelettes de puces préhistoriques et qui a envoyé une expédition dans les régions arctiques pour se procurer une puce du renard polaire.
Faute de vermine polaire, les intelligents millionnaires de New-Port se déguisent eux-mêmes en bêtes ; une partie d'entre eux, sous des habits de clowns, promènent les autres qui rugissent, mugissent ou braient sous des peaux d'animaux sauvages.
Les journaux donnent, chaque dimanche de la s:.ison, des photographies très décolletées des plus jolies filles de New-Port, avec force détails
sur leurs Intrigues et leur vie privée. On tenterait vainement de rejeter la faute sur la presse, cet éternel bouc émissaire. Si les photographies très décolletées paraissent dans les journaux, c'est — 1® parce que les dites girls les ont fait faire ; — 2^ parce qu'elles les ont remises aux reporters pour la publication, avec biographie circonstanciée. O pudeur ! Et rien n'est touchant comme les annonces des mariages multi-millionnaires :
« Rcginald Yanderbildt épouse Miss Neîlsoul... Elle est un des meilleurs fouets de la contrée. Lui aussi est un capi* lai fouet. Et c'est leur commun succès dans les expositions chevalines, autant que tout autre sentiment, qui a rapproché ces deux jeunes gens. »
Quelle idylle ! Tous les cochers du monde ea lieront émus !
Quand l'heureuse fiancée est une veuve, elle communique aux reporters l'histoire de ses amours avec son premier mari : ce qui est tout à fait réjouissant pour le second.
Dans des cœurs et des cerveaux de cet ordre, l'ennui engendre naturellement la perversité même la plus grossière. Un étranger oserait à peine en témoigner;ce sont les prêtres du pays qui l'attestent.
A la Convention de la Cathollc total abstinence Union (Stanford, Conn., septembre) le Rev, Walter J. Shannon, président, dénonçait « l'intempérance, l'intempérance répugnante des hommes et surtout des femmes de la société, de la haute, dé la plus haute Society : cause continuelle de scandale, de divorces, de débauches, de difformités mentales et d'immoralité sous toutes les formes ». Quelques semaînesplus tard, un pasteur protestant, Dr Banks, tenait le même langage à New- York, à Grâce M. E. Church. II dénonçait l'intempérance des femmes de
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la haute et de la basse classé : « La société moderne, dîsaît-il, ressemble beaucoup h un pâté. La croûte du dessus est imbibée de Champagne, et l'intérieur est trempé de bière ».
Ces vitupérations étaient immédiatement justifiées, dans la seule cité de New- York, en l'espace de 5 eu de jours, par une série d'incidents et de rames.
A l'Exposition de la Femme, un beau soir, une jeune femme très élégante, couverte de bijoux, se met à causer du scandale ; puis elle tombe en attaque de nerfs ; on l'emporte à l'ambulance et le médecin reconnaît qu'elle a absorbé trop d'absinthes. En même temps, Bellevue Hospital recevait un spectre de femme, vêtu de haillons : c'était ce qui restait d'une créature brillante, d'abord femme du monde et favorite de la société, puis actrice à la mode, tombée graduellement au dernier degré de misère sous Taclion de l'ivrognerie.
Un ouvrier, Michael Leddy, rendu lurieux par l'alcool, veut contraindre sa petite fille de huit ans a boire du wisky à plein verre. La mère intervient. Michael Leddy assomme sa femme, lui écrase le visage et lui crève les deux yeux k coups de soulier. Le lendemain, c'est le contraire : une femme, Clémentine Alstre'sky, enragée de boisson, qui veut battre son enfant. Le père intervient. La mère crible son mari de coups de couteau et se tranche elle-même la gorge.
A la môme époque, New- York apprend avec stupeur le meurtre de M. Fish dans un cabaret du plus bas étage. Nicolas Fish était un homme très riche, banquier, ancien ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, fils d'un collègue du général Grant; il avait cinquante-six ans ; sa femme était une personne de la plus grande distinction ; leur fils
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avait été tué dans les rangs des Rough Rîdcrs à Cuba. La famille Fish était donr, de toutes façons au premier rang de la société américaine. Et tout d'un coup, Nicolas Fish, « the most respectable gentleman i>, presque sexagénaire, est assommé dans un infâme saioon par une espèce de soute- . neur.
Le respectable gentleman était ivre; il était entré là pour boire, avec trois femmes racolées sur le trottoir. Deux de ces femmes étaient ellesmêmes des femmes mariées, et l'une d'elles avec un riche homme d'affaires, qui ne soupçonnait rien de sa conduite.
Quel jet de lumière sinistre au sein de Thypocris'e sociale t Quelle révélation sur les dessous de certaines existences honorables ! Quel thème poui les prédicateurs, les moralistes, les anarchistes !,..
Le silence fut organisé le plus vite possible, les journaux se turent; le meurtrier, arrêté sur le coup, disparut comme par enchantement. Quelle étude, pour un psychologue au scalpel aigu, que l'âme de la veuve Fish ! Les funérailles de ce mort furent d'une grande beauté tragique : les funérailles de l'imposture sociale.
En visitant les settlements et les maisons de refuge de l'Armée du Salut, j'ai encore constaté sur le vif Tétendue de ce fléau monstrueux : l'ivrognerie des femmes, qui cause peut-être plus de désastres que l'autre vice. ^
Tout le monde sait que les Etats-Unis sont une République et que le peuple des Etats-Unis se glorifie de ses sentiments républicains. Aussi, l'étranger comprend difUcilement l'importance que les Américains attachent aux titres nobiliaires, l'espèce d'admiration qu'ils éprouvent devant les aristocrates plus ou moins authentiques du Vieux-
Monde, et la fulie matrimoniale qai saisit leurs jeunes filles opulentes au bénéfice des nobles chasseurs de dot.
En France, nous savons par quels moyens dégradants les titres de noblesse ont été obtenus des princes dans le passé ; nous ne comprenons pas pourquoi nous honorerions les descendants des courtisanes royales ou des bandits de grands chemins, alors que ces courtisanes seraient méprisées et que ces baudits seraient pendus s'ils vivaient aujourd'hui. D*aatre part, nous savons que ces titres nobiliaires, si peu honorables, n'ont pas même le mérite de rauthentidté, que la noblesse a été à peu près détruite il y a cent ans, et que les ne.uf dixièmes de nos nobles sont des fils de bourgeois enrichis qui ont usurpé leurs parchemins.
Mais les Américains prennent au sérieux la no« blesse de fantaisie, ^aveo autant ^e bonne grâce qu'ils achètent les faux chefs-d'œuvre. Emilienne d Âlençon, Liane dé Pougy, leur en imposent autant que ferait une Montmorency authentique, s'il y en avait. Aussi, la plupart des Européens qui passent l'Atlantique pour chercher fortune sans travailler eomraencent par se munir d'une particule et d'un blason.
Quand j'ai plaisanté Ik-dessiis mes hôtes américains, ils se sont toujours récriés. Ils ont prétendu que la réclame faite aux aristocrates venus d'fclurone est encore Tœavre des journaux, de ces éternels responsables, les journalistes. Mais les mariages et les dots ne sçnt pas le fait des journalistes. D'autre part, les journaux américains sont des entreprises industrielles très bien dirigées, oii rien n est laissé à ia fantaisie des rédacteurs, où tout est combiné en vue du rendement maximum. Ce résultat s'obtient par les annonces qui dépen-
dent du tirage. Et le tirage dépend de la faveur du public. On ne donne donc au public que les nouvelles qui l'intéressent. Quand on y insiste longuement et fréquemment, c'est que le sujet l'intéresse beaucoup. Les journaux sont simplement le reflet de Tesprit public.
Quand les Américains accusent leurs journaux, ils font comnie une femme qui briserait son miroir pour le punir de renvoyer une image imparfaite.
Or, les journaux américains relatent pieusement les faits et gestes de tous les hobereaux qui ont raccroché une dot en Amérique, et ils se félicitent, comme d'une victoire nationale, de chaque mariage de ce genre contracté par une g^W américaine. On lit tous les jours des informations du plus haut intérêt, imprimées en gros caractères et accompagnées de nombreux portraits :
Les Bradley Martin sont en voie ascendante dans la société ! Mme Bradley Martin fait lentement, mais sûrement son chemin dans la société anglaise. Elle est allée à Londres pour vivre auprès de sa fiUé, la comtesse de Craven.
Miss Winian sur le point d^épouser un comte l Une jeune et accomplie New-Yorkaise choisie comme épouse par un nobl« allemand !... Elle a embrassé la foi catholique pour rendre possible son mariage dans une cathédrale catholique.
Une jeune fille de San-Francîsco devient baronne ! Le mariage de Miss Witcomb avec le baron Lepic béni par le nonce du pape, cardinal Mathieu î Le prince Napoléon était représenté ! L'ex-impératrice et la duchesse d'Aoste ont télégraphié leurs félicitations.
Notez les deux derniers cas, comme indices d'une œuvre politique sur laquelle nous avons insisté plus haut. L'Eglise catholique a trouvé là un moyen
génial de faire payer par une démocratie protestante les frais de sa guerre contre le protestantisme et contre la démocratie.
En même temps que l'auteur de ce livré, il y avait aux Etats-Unis M. le Marquis de La Montagne, qui se vantait d'avoir arraché les galons et les boutons du capitaine Dreyfus à la parade de dégradation, en décembre 1894. Il était naturellement marié à une Américaine.
Quelquefois, en se mariant aux aristocrates, les girls américaines prennent les mœurs de l'aristocratie jusqu'aux moindres détails.
Miss Jane Campbell, de New- York, ayant épousé le prince Carlo de Bourbon del monte Santa Maria di San Faustine (!), était récemment poursuivie par sa femme de chambre, qu'elle avait battue cruellement. La Princesse pour rire se croyait pour de bon une princesse du Moyen-Age.
En voici une autre :
La duchesse américaine de Jiockefoucauld (eic). , , La fille du sénateur Mitchell, de l'OrégOD, va chaperonner les jeunes Américaines qui sont anxieuses de rencontrer la noblesse de France !
On sait que Mlle Mitchell s'est vouée à remplir les coffres de la maison de Rochefoucauld (sic). Quand elle était jeune, elle avait l'habitude de parler d'elle-même avec une parfaite franchise. Un jour, elle fit cette remarque : a Je sais parfaitement bien que je suis une des plus belles femmes du monde. Ma figure est parfaite et je me marierai pour la situation. Il y a peu de femmes d'une beauté aussi exquise que la mienne, et je prétends tirer de moi-même le meilleur parti. »
Cette modeste personne, devenue duchesse de
Rochefoucauld (sic)y a entrepris de continuer la
fusion entre l'or américain et les nobles décavés de
^ France. Les journaux l'appellent une marieuse ti-
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trie. Bile amène à Paris une cargaison de jeunes hcnlière» poar marqnîs sans le son.
Une de ces <c American duchesses » paraît toat à fait populaire, au moins dans les jonmaux qui notent les moindres incidents de son ménage. C'est Miss Consuelo Vanderbilt, qui a épousé le duc de Marlborough. Le noble Anglais ne vent pins mettre le pied en Amérique depuis qu'il a touché la dot. Mais sa femme y revient pour éblouir ses anciennes amies d'une noblesse chèrement achetée. Les journaux l'appellent « notre duchesse o.
c Duchesse américaine traitée pavr un catarrhe \ » « Notre duchesse va chercher a Vienne un secours méâi" cal pour une pénible affection caiarrhale ! i
c Notre duchesse s'embarque avec deux malles de jouets américains ! Les robes de Consuelo en remplissent 51 aU' très !... Sa Grâce de Maplborotî*;h pleure em se séparant des amis de son enfance i II a fallu 53 malles pour transporter les effets personnels de Sa Grâce à bord du Teutonic . »
D'autres journaux consacrent des numéros entiers aux considérations suivantes — dont ils n'inaprimeraient pas un mot si leur immense public n'en était pas friand à l'excès :
ft Les fils de la duchesse de Mailboroagh peuvent avoir des épouses royales ! (Us ont rc&pecUvement quatre et cinq ans).
a Car la ducbesse sera faite piincesse de Mendelsheîm par TEmpereur allemand !
c Elle sera saluée comme a Bonne Scaur » par les rois et les empereurs !
c Elle sera supérieure en rang à toute autre Américaine titrée.
c El ses descendants pourront bien un jour s'asseoir sur les trôocs d'Europe ! »
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