G. Picot, Histoire des États généraujc^ t. I, p
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L'armée réorganisée par Louis XI ne resta pas inactive sous son successeur : Charles VIII la précipita sur l'Italie, où l'appelait Louis le More. Le jeune Roi, d'humeur plus guerroyante ([ue son père, rêvait peut-être la reconstitution de l'empire de Charlemagne. La Noblesse quitte ses manoirs, où l'avait reléguée la sombre politique du feu Roi, et accourt près du prince dont elle va partager les aventures et la gloire. Après les chevaliers aux brillantes armures, s'avancent à rangs serrés huit mille Suisses, auxquels le nouveau Roi a confié la garde de deux cents pièces de canon attelées, la plus formidable artillerie qu'on eflt jamais vue. Après ces deux troupes d'élite, pour compléter le chiffre de soixante raille hommes, ■ marche confusément la foule des aventuriers , français, bretons, provençaux, « restes impurs des armées demeurées sans occupation depuis le mariage du Roi avec Anne de Bretagne et la réunion des grands fiefs à la Couronne. L'insuffisance des troupes régulières et permanentes force toujours la Royauté à recourir à ce moyen extrême quand s'ouvrent les hostilités. Quelques bandes d'archers génois et gascons, la seule organisation nouvelle de ce règne, méritent à peine d'être signalées dans cette foule '. » Ces aventuriers renouvelaient les désordres des écorcheurs de la lin du xiV siècle et du commencement du xv'. Brantôme, tout en reconnaissant qu'ils n'étaient pas inutiles à la guerre, décrit la terreur qu'ils inspiraient, aux 1, A. Charpentier, Études mr FArmée.
paysans encore plus qu'aux ennemis, et en fait un tableau étrange : « La pluspart, gens de sac et de corde, méchants garniments, échappés de justice , marqués de la fleur de lys sur l'épaule, essorillés et cachant cette mutilation par de longs cheveux hérissés , barbes horribles, tant pour cette raison que pour se rendre effroyables aux ennemis ; d'ailleurs habillés à la pendarde , portant chemises longues, qui leur duraient plus de trois mois sans changer, montrant poitrines velues, peines, et, à travers leurs chausses bigarrées et déchiquetées, la chair de leurs cuisses. »
Louis XII s'efforça de mettre quelque discipUne dans ces bandes, dont on ne savait pas encore se passer, leur assura une solde régulière , afin de pouvoir avec plus d'autorité leur interdire le pillage, qu'elles avaient considéré jusqu'alors comme un de leurs privilèges, et mit à leur tête quelques gentilshommes, qu'il décida malaisément à se faire fantassins. Le chevalier Bayard, un des premiers, consentit, non sans peine, à donner cet exemple patriotique. Louis XII dut en partie à ces sages mesures les succès qu'il obtint en Italie, notamment lés victoires d'Agnadel et de Ravenne, remportées sans les Suisses, ou malgré eux, sur les meilleures troupes d'ItaUe et d'Espagne.
Pendant la suite des guerres d'Italie, l'infanterie s'augmente de jour en jour, recevant dans ses rangs les hommes d'armes démontés bu ruinés, les lances rom-
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pueSj lanze spezzate^ comme disaient les Italiens ^ Les préjugés chevaleresques de la Noblesse allaient s'affaiblissant peu à peu, et Ton voyait des cadets de famille s'enrôler dans les bandes pour y porter la pique. Le contact de ces jeunes gentilshommes excitait l'émulation des soldats roturiers. Brantôme le reconnaît, quoiqu'avec insolence : « Ah 1 qu'il s'est vu sortir de très bons soldats de ces goujats ! » Le témoignage de ce perroquet de cour, en sa brutalité dédaigneuse, n'en a que plus de prix : car il n'est pas suspect de partialité populaire. Celui de Montlue, dans ses Commentaires^ ne l'est pas non plus : « J'en ai vu parvenir, dit-il, qui ont porté la pique à 6 francs de paye, et faire des actes si belliqueux, et se trouver si capables, qu'il y a en a eu prou (beaucoup), qui étaient fils de pauvres laboureurs, qui se sont avancés plus avant que beaucoup de Nobles, pour leur hardiesse et vertu. »
En résumé, l'armée française, à dater du xvi« siècle, ayant ajouté à une cavalerie nombreuse et brillante et à une artillerie formidable cette infanterie régulière , se trouva définitivement constituée avec tous ses éléments. Décidément les « gens de pied » , armés d'une simple pique, l'emportaient sur la chevalerie bardée de fer. Ce fait symbolisait en quelque sorte la décadence de la féodalité. Plus d'une fois , dans les sièges des villes , on
1. Le uom de LanspessadCj ou Anspessade s'est conservé jusqu'au uiilieu du dix-huitième siècle^ pour désigner des soldats de première classe, tenant rang intermédiaire entre les caporaux et les simples fantassins. — A. Charpentier, l'Armée,
avait vu les hommes d'armes à cheval, voulant ressaisir le prestige qu'ils sentaient près de leur échapper, mettre pied à terre et rivaliser d'ardeur avec les fantassins pour planter sur les remparts l'étendard victorieux. Louis XII, attentif à cette transformation de l'esprit militaire et des mœurs guerrières , engagea un certain nombre de gentilshommes à descendre de cheval pour former le noyau d'une infanterie qu'il espérait rendre attrayante au peuple en y attirant les Nobles. Ce fut pour répondre à ses vues que Bayard se décida, par dévouement, à aider le Roi dans cet essai d'organisation et enti*aina par son exemple quelques gentilshommes qui consentirent à quitter la lance et à prendre le mousquet comme lui.
Sous François le"*, les soldats furent armés non plus seulement de piques , mais les uns de hallebardes , les autres d'arquebuses. Celui qui se distinguait par une action d'éclat recevait un anneau d'or, qu'il portait au doigt ; et, s'il se signalait par de nouveaux faits d'armes, il pouvait arriver jusqu'au grade de lieutenant et dès lors était anobli.
Ce fut sous Charles IX que l'on institua les régiments, et les mestres de camp chefs des régiments. Les mestres de camp obéissaient ou étaient censés obéir au colonel général ; mais en réalité, dans les conjonctures pressantes, ils avaient les pouvoirs les plus étendus et l'initiative la plus complète. Les régiments ne comprenaient pas toute l'armée royale: ils ne se composaient
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que d'infanterie ; la cavalerie et Tartillerie restaient formées en compagnies et en bandes , comme sous Fraaçois I" et sous Henri IL Ces bandes ne furent enrégimentées que beaucoup plus tard et successivement, avec certains privilèges accordés à Fancienneté des éléments dont elles s'étaient formées, laquelle constituait pour elles une sorte de noblesse militaire.
Richelieu fut le premier à enrégimenter la cavalerie et les dragons. Il donna de grands développements à Tinfanterie, et créa un corps nombreux d'infanterie de marine, qui prit rang parmi les vieux régiments. Ne laissant échapper aucune occasion de rabattre la haute Noblesse, il fit des Ordonnances en faveur de la petite, classe modeste autant que brave, que la Royauté prit sous sa protection et qui vint grossir les rangs de ses défenseurs. Il établit une nouvelle classe de régiments privilégiés qui devaient avoir le pas sur ceux des gentilhommes, régiments de province recrutés par l'ttat dans toutes les parties de la France et portant, au lieu des noms de leurs mestres de camp, ceux des pays qui fournissaient la plus grande partie des hommes dont ils étaient composés. Il introduisit dans l'armée le principe démocratique, par la possibilité donnée à chacun de s'élever à tous les grades. «Le soldat, par ses services, pourra monter aux charges et offices des compagnies, de degré en degré, jusques à celui de capitaine, et plus avant s'il s'en rend digne*. »
i . Ordonnance de 1629, art. 229.
En un mot , il développa par tous les moyens, dans l'effectif de Tannée , l'élément populaire. En 1638, les trois cinquièmes des officiers français sortaient de la bourgeoisie et du peuple ^
Au moment où mourut ce grand ministre, le nombre des régiments d'infanterie seulement s'élevait au chiffre de cent trente-neuf, — parmi lesquels on comptait trois régiments des gardes, un régiment écossais, six allemands, deux irlandais, cinq suisses, deux lorrains et un italien.
Mazarin augmenta le nombre de ces corps étrangers, ' principalement des régiments italiens , et, se rappelant qu'il avait porté l'épée et qu'avant de venir en France il avait été capitaine d'infanterie dans la Yalteline, il se nomma lui-même colonel général de ces régiments, ce qui excita les railleries des officiers agacés de voir à leur tête un chapeau rouge.
On sait que l'objet primitif de la taille^ au moyen-âge %
1. D'autre part, au lieu des États généraux, il préféra, comme Henri IV, convoquer les Notables. Par là les princes, les ducs, les seigneurs, se voyaient exclus des affaires publiques, qui étaient contrôlées par des magistrats, des marchands ou des gens de petite noblesse, roturiers enrichis. Ainsi, de Tune et de l'autre manière, en ne se proposant que Tunité du pouvoir absolu, il travaillait sans le savoir à l'avènement de la démocratie.
2. Celui qui possède un homme en possède également les biens : il a donc le droit de les tailler, c'est-à-dire d'en prendre une partie. Voilà ce que signifiait la taille : c'était une part prise par le seigneur sur les biens du serf, du manant, ou du vilain. Les Nobles n'étaient pas sujets à la taille, même de la part du suzerain : car, bien que vassaux, par nature les Nobles sont libres. Les gens d'Église n'y étaient pas soumis non plus. Les pauvres qui mendiaient en étaient également exemptés. Mais les malheureux qui ne mendiaient point payaient pour
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avait été de permettre à la Royauté d'acheter des soldats qui dispensassent les Nobles et leurs vassaux du service militaire ; au xvu* siècle Tobligation du service militaire fut de nouveau imposée, sous le nom de milice^ et cette fois encore elle pesa sur le peuple seul, et presque uniquement sur le paysan.
Des guerres quasi continuelles illustrèrent et affligèrent pendant un demi -siècle le règne de Louis XIV. Le mousquet , qui datait du siècle précédent et qui avait succédé à Tarquebuse, fut perfectionné ; on fit l'essai des premiers fusils à silex ; on inventa la baïonnette. Par suite, on abandonna la pique et le corselet *. Louvois, ministre de la guerre pendant trente ans, est le grand réorganisateur de l'armée sous ce règne. Il développe l'artillerie et met dans les arsenaux seize cents pièces de canon, institue les régiments de bombardiers et de hussards, les compagnies de grenadiers % de mineurs, enfin les écoles de cadets, — idée très démocratique, qui excite, comme on l'a vu, la colère du duc de Saint-Simon.
tous les autres. Lorsque la taille, au lieu d'atteindre homme par homme, était imposée aux villages par maison ou feu, elle prenait le nom de fùuage.
1. « Corps de cuirasse léger, que portaient les piquiers. » — Dictionnaire de V Académie,
2. Les premières grenades à la main avaient été lancées au siège d'Arles en 1536, et depuis lors cette dangereese fonction était confiée à des volontaires qu'on appelait enfants perdus. Louvois institua d'abord dans chaque compagnie quatre soldats d'élite qu'il nomma grenadiers et à qui il fit une haute paye. Les hommes qui furent l'objet de cette distinction se signalèrent dans les campagnes de Flandre et de Franche-Comté par des traits d'audace extraordinaires. Aussi les grenadiers devinrent à la mode et se multiplièrent rapidement.
A la paix des Pyrénées, le Roi, comprenant la nécessité de diminuer les charges de TËtat afin de soulager un peu ses peuples , réduisit à quarante-huit les cent quatorze régiments d'infanterie, reste des cent trente-neuf de Richelieu : encore faut-il comprendre dans ces quarantehuit les gardes françaises et suisses, un régiment écossais, un régiment allemand et un régiment italien. Tous les autres furent licenciés; vingt-sept seulement furent réduits en compagnies de garnison. Il supprima la charge de colonel général de Tinfanterie, qui, devenue héréditaire dans la famille des ducs d'Épernon, était arrivée, par une suite d'empiétements successifs, à posséder de tels privilèges, que le Roi n'avait presque plus d'autorité sur les troupes à pied : il profita donc de la mort du dernier titulaire, Bernard de Nogaret, en 1661, pour abolir cette charge gênante et se réserver à luimême tous les droits et privilèges de l'ancien colonel général. Par suite, les mestres de camp prirent le titre de colonel, qui accrut leur autorité et leur responsabilité. Une ordonnance de 1667 créa, dans le même dessein, des offices de brigadiers pour la cavalerie, et, l'année suivante, on étendit cete institution à l'infanterie. Les brigadiers, en cette origine, étaient officiers généraux et remplirent , jusqu'en 1788 , les fonctions attribuées aujourd'hui aux généraux de brigade. Ils pouvaient parvenir à ce grade sans passer par celui de colonel : idée libérale à l'égard du peuple, mais qui n'était pas pour plaire aux
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seigneurs. Voici quelles furent les raisons de cette institution. Pendant les quartiers d'hiver, lorsque le colonel était à Versailles, tout le poids du commandement dans ses détails les plus compliqués retombait sur le lieutenant-colonel. A vrai dire, la plupart des colonels ne commandaient leurs régiments qu'en temps de campagne : il en résulta que, le reste du temps, les exigences aristocratiques qui avaient succédé aux exigences féodales firent souvent du lieutenant-colonel le chef réel du régiment. C'est ce qui arrivait surtout lorsqu'un régiment avait l'honneur d'être commandé par un colonel à la bavette. Aussi le titre de lieutenant-colonel, auquel Louis XIV n'avait pas voulu qu'on pût monter par le seul droit d'ancienneté, fut-il presque toujours donné à des officiers d'un grand mérite et à qui il ne manquait que la naissance et la fortune pour arriver à la tète de l'armée. Le Roi, pour entretenir le goût du service parmi ces braves et utiles officiers, leur ouvrit cette porte vers les hautes charges : comme la plupart d'entre eux étaient dans Timpossibilité d'acheter des régiments et de devenir colonels, il voulut qu'ils pussent arriver au grade nouveau de brigadier sans passer par celui de colonel. C'est en suivant cette route que Catinat, Vauban et Chevert paninrent, les deux premiers à la dignité de maréchal de France , le dernier au grade de lieutenant généial des armées du Roi 1. »
1. Susane, Histoire de C ancienne Infanterie française, t. I.
Une autre idée de même sorte fut la création de l'Ordre de Saint-Louis, — premier type de notre Légion d'honneur, — qui stimula les courages populaires et excita la jalousie des gens de qualité. Jusqu'alors, il n'y avait eu, après l'Ordre de Saint-Michel, institué par Louis XI, que celui du Saint-Esprit, établi par Henri III, qui le fondit avec le premier : l'un et l'autre, dans le principe, n'étaient accordés qu'à des hommes de très noble naissance, ce qui ne rendait cette distinction accessible qu'à un très petit nombre de personnes. Sur les conseils de Vauban et de D'Aguesseau, le Roi, par un édit enregistré au Parlement le 10 avril 1693, fonda cet Ordre de Saint-Louis, « qui, au lieu d'exiger la Noblesse, la conférait » : pour en devenir chevalier, il fallait être officier, avoir vingthuit ans de service, ou s'être signalé par une action d'éclat * .
Par ces divers moyens, on excitait l'émulation, soit des soldats, soit des officiers. Ce dernier point n'était pas moins utile que l'autre : car il était arrivé trop souvent que des officiers gentilshommes, ignorants et étourdis, n'avaient su tirer parti des plus braves troupes. Dans la
1. A. Charpentier. — La décoration de Saint-Louis, suspendue à un ruban couleur de feu, consistait en une croix d*or à huit pointes, avec cette devise : Bellicœ virtutis prœmium. Pour être chevalier de Saint-Louis, il faUait, il est vrai, jurer de vivre et de mourir dans la religion catholique. Mais, grâce au progrès des idées philosophiques et de la tolérance religieuse, le 10 mars 1759, Louis XV, créa pour les officiers protestants, TOrdre du Mérite militaire. La décoration, composée comme la croix de Saint-Louis, d'une croix d*or à huit pointes, portait cette devise : Pro virtute bellica, et était suspendue à un ruban bleu foncé. C'était toute la différence.
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guerre de la succession d'Espagne par exemple, les mauvais officiers furent la principale cause de nos désastres : par leur vanité et leur indiscipline, ils rendirent inutiles la bonne volonté et le courage des soldats. Il en fut de même dans d'autres campagnes, à Turin, à Hochstedt, à Ramillies ; la correspondance du maréchal de Villars avec Chamillard ne le prouve que trop! « Croiriez-vous bien, monsieur, lui écrit-il le 25 avril 1703 à propos d'une attaque manquée sur le camp du prince de Bade, croiriez-vous bien que, hors M. le comte du Bourg, dont je dois me louer, personne ne m'a parlé pour m'ouvrir un moyen de réussir, mais tous ont voulu croire la chose impossible, sans l'avoir même étudiée?... Je ne vous le cèle point, si la guerre dure, et cette léthargie dans les esprits, un général qui veut agir a trop de peine assurément. Je ne connais plus la Nation que dans le soldat : sa valeur est infinie. » Il écrit encore à Chamillard, le 2 mai : « Vous me faites l'honneur de me dire que je dois me conserver. Vous savez qu'il ne marcherait peut-être pas quatre compagnies de grenadiers, si je ne me mettais à la tête. Je l'ai encore éprouvé dans la journée d'hier. Je veux espérer que, le trajet fait, je trouverai des hommes; mais jusqu'à présent je n'en ai connu que dans le soldat; tant l'horreur de se dépayser étonnait tout le monde!... Je n'ai donc pas fait autre chose que de mettre pied à terre au travers des bois et des rochers, à la tête des premiers soldats , étant obligé de dire à quelques officiers gêné-
raux : t Quoi! messieurs, il faut que moi, maréchal de France, votre général, pour vous ébranler, je marche le premier?... Marchons donc!... » Enfin, le 16 mai, Villars écrit au Roi lui-même : « Il faut. Sire, que par une attention continuelle je discipline une armée dont le libertinage fait fuir les peuples ' et nous fait manquer de tout... Grâces à Dieu, je regagne tous les jours quelque chose sur le soldat, et je commence à les apprivoiser avec le paysan ; mais l'officier n'est point accoutumé au service régulier... »
La cause principale de l'insuffisance des officiers, c'était W vénalité des grades, vénalité qui empêchait qu'un officier sans fortune pût acheter un grade supérieur. Les régiments étaient en quelque sorte la propriété des seigneurs , non pas absolument dans le même sens et au même titre que leur terre ou leur fief; mais la qualité de colonel propriétaire d'un régiment, c'était le droit de posséder le brevet de colonel de ce régiment, ou de le céder^ ou de le vendre , avec celui de présenter pour l'avancement, au choix du roi , ou plutôt du ministre, les officiers placés sous les ordres du colonel : ces présentations étaient presque toujours acceptées. Par cette raison, il était bien rare de voir avancer des officiers braves et excellents, mais pauvres, à la place des. mauvais officiers riches. Les colonels propriétaires de régiments en rèti-
1. Sur les. pillages «le Tarmée, voir Eugène Bonnemère, Louis XIV, t. II, p. 265, 268, 269.
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raient des bénéfices considérables, se décidaient difficilement à les vendre, et dans ce cas en demandaient un prix si exorbitant, si inaccessible aux fortunes ordinaires, qu'on voyait des officiers généraux , même des maréchaux de France, rester colonels de régiment, au grand préjudice du service, du bon ordre et de l'équité. Le Roi ne remédia qu'à ce qu'il y avait de plus criant dans cet usage, en exigeant que tous les officiers généraux, depuis le grade de maréchal de camp, se défissent de leurs régiments. Cette mesure en fit momentanément baisser le prix '. »
Mais il remonta bientôt. Le Roi, qui dans les revers de la fin de son règne s'était vu mal servi par la haute Noblesse, la frappa encore une fois avant de mourir. « Le Roi, dit Saint-Simon, taxa les régiments, qui étaient remontés à un prix excessif. Cette vénalité de l'unique porte par laquelle on puisse arriver aux grades supérieurs est une grande plaie dans le militaire et arrête bien des gens qui seraient d'excellents sujets. C'est une gangrène qui ronge depuis longtemps tous les Ordres et toutes les parties de l'État, sous laquelle il est difficile qu'il ne succombe. »
Avant que le siècle ne fût achevé, cette prophétie de Saint-Simon se réalisait : tout l'ancien régime, fondé sur le privilège, s'effondrait; la Révolution inaugurait le règne de l'égalité et de la justice. Jusque-là les mêmes vices
l . A. Charpentier, Études sur V Armée,
organiques du régime ancien avaient continué à produire, sous le règne de Louis XV, leurs effets désastreux. Dans la campagne de Bohême, en 17A2, lorsque les rigueurs de Thiver vinrent s'ajouter aux épreuves d'une guerre déjà malheureuse, ce furent des officiers, les gentilshommes, qui donnèrent aux soldats Fexemple de la faiblesse et de la démoralisation. Voici ce qu'écrivait, le 2 décembre, quelques jours avant le commencement de la retraite qui fait son principal titre de gloire, le maréchal de Belle-Isle au marquis de Breteuil, alors ministre de la guerre : « La désertion augmente, ainsi que les maladies , et le mauvais esprit de l'officier est au delà de toute expression. Je n'oserais vous en mander les particularités, qui font honte à la Nation. »
La France ne fut consolée dans ses désastres que par l'héroïsme de quelques enfants du peuple, ou de quelques gentilshommes pauvres, issus de cette modeste Noblesse qui restait rapprochée du peuple d'où elle était sortie par son travail, ou bien par les talents et l'habileté de quelques fils de la bourgeoisie enrichis suffisamment pour acheter un brevet de colonel. C'est cette classe d'officiers qui continua de défendre la France en 1792 et 93, et à laquelle appartenaient Davoust, Beurnonville , Berthier, Kellermann, et bien d'autres. Sur mer, les petits Nobles patriotes étaient très nombreux : les équipages des flottes de la République en étaient remplis.
L'année suivante, 1743, les mêmes causes produisirent
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de nouveaux malheurs. A Dettingen, se présentait une occasion unique pour la France de prendre sa revanche tardive de la défaite de Poitiers : le roi d'Angleterre, cerné dans un défilé avec son armée, ne pouvait s'échapper; il n'avait plus qu'à rendre son épée. L'indiscipline des officiers , la désobéissance d'un lieutenant général, la faiblesse d'un maréchal de France, firent échouer les plus habiles dispositions, et, à la place d'une victoire qui s'offrait, amenèrent une défaite honteuse *.
C'était madame de Pompadour qui , de son cabinet de toilette, dirigeait les armées, faisait et défaisait les généraux. Elle avait nommé au commandement de l'armée de Hanovre un de ses courtisans, le comte de Clermont. On sait dans quel état il trouva cette armée et quelle lettre il écrivit au Roi :
« Sire,
» J'ai trouvé l'armée de Votre Majesté divisée en trois corps différents. Le premier est sur terre : il est composé de voleurs, de maraudeurs, tous gens déguenillés depuis les pieds jusqu'à la tête; le second est sous terre ; le troisième dans les hôpitaux... »
Puis il demandait, avec la même désinvolture, s'il devait ramener le premier corps, ou attendre qu'il fût allé rejoindre les deux autres. La situation désastreuse dont