M. de Bonald
spirant de rËvangile, avait fondé des établissements hospitaliers, protégé le faible contre le fort, défriché le sol inculte, et donné un peu d'instruction à ceux qu'il voulait faire siens, — répandant quelques lumières, très fumeuses sans doute, mais qui étaient celles du temps : car le Clergé, au moyen-âge, croyait à la théologie plus ou moins absurde ou chimérique qu'il enseignait; la scolastique était la science d'alors. — Mais ce qui est très vrai aussi, c'est qu'il arriva pour le prêtre ce qui arriva pour le Noble : s'affranchissant peu à peu des devoirs qui lui incombaient, gardant les privilèges qui, à l'origine, avaient été la rémunération de l'accomplissement de ces devoirs, augmentant même ces privilèges à mesure qu'il s'acquittait moins des fonctions qu'il avait à remplir, il devint exploiteur, — comme le Noble, qui chargé de rendre la justice lui-même, la faisait rendre par des subalternes à sa dévotion, et n'en conservait pas moins les droits qu'on acquittait pour ce service. — Le Clergé, lui aussi, exploita donc les faibles infiniment plus qu'il ne les protégea, s'appropriant la plus grande partie des biens qu'il savait se faire donner, soit pour l'amour de Dieu, soit par crainte de l'enfer, biens qui devaient profiter aux pauvres, mais qui profitaient surtout à lui. Il exerça, lui aussi, la seigneurie; il eut des serfs, lui aussi, et les conserva le dernier de tous, jusqu'à la Révolution. — On doit toutefois reconnaître, pour laisser la balance marquer juste, que la condition des serfs de l'Église était moins intolé-
rable que celle des serfs des seigneurs ^ Au xi® siècle, il y eut même un pape, exception unique et très honorable, qui prescrivit par une bulle raffranchissement des serfs ou esclaves *. Il est vrai que la bulle ne fut pas obéie. — En 1102, le concile de Westminster condamna formellement Tusage de vendre des esclaves au marché, qui se pratiquait alors en Angleterre '. — Toujours est-il qu'en général le prêtre, aussi bien que le Noble, en Angleterre, en France, en tout pays, exploitait les serfs et les pauvres. De temps à autre, ce menu peuple, exaspéré par la misère, se révoltait : aussitôt les hommes de fer Fécrasaient, le pendaient, le mutilaient. Le seul droit de ce temps, c'était la force : la seigneurie née de la conquête prétendait exister de droit divin ; le haut Clergé, seigneur aussi, ne manquait pas de l'attester et de le démontrer. Il partageait avec la Noblesse les privilèges de seigneurie, et vivait comme elle des labeurs et des souffrances de tant de menues gens. Cela dure pendant tout le moyen âge, et même encore après. Au moment de la Révolution, le servage était aboli partout, le Clergé seul avait encore des serfs : les serfs du Clergé ne furent affranchis qu'en 1789 et 90, par l'Assemblée Constituante, réalisant les vœux de la philosophie. Michelet le rappelle dans une de ses pages les plus éloquentes : « Tout le xviii® siècle avait
1. Voyez, à ce sujet, ce que dit Guizot dans son Ctmrs dChistoire de la Civilisation en France.