Alphonse Esquiros, Lw Paysans
paysans et amené la conjuration du Bundschuh^ ou soulier fédératif. Ce fut la conjuration, tout à la fois réelle et symbolique, des souliers contre les bottes. Il était défendu aux paysans et aux hommes-liges de porter des bottes ou des brodequins : ils devaient se contenter de souliers *. Ce signe de servitude devint un signe de ralliement. Une des sociétés secrètes qui embrassaient la Suisse, TAlsace et Jes contrées de la Forêt-Noire, prit ce nom de Bund- ^chuh : son blason était un grand soulier, peint ou brodé sur un fond rouge.
Luther avait raison lorsque, parlant de cette guerre des paysans, il disait : « On ne saurait attribuer qu'à vous, princes et seigneurs, à vous surtout prêtres et moines aveugles et stupides, cette sédition et cette calamité. »
Nicolas Stork, en Thuringe, et Thomas Mûnzer, en Alsace et en Franconie, essayèrent à leur tour d'entraîner le menu peuple des campagnes à l'insurrection contre tout pouvoir féodal et clérical. Luther lui-même alors trouva qu'ils allaient trop loin et ne voulut pas les suivre jusqu'au bout. Aussi ne s'emportaient-ils pas moins contre lui que
1. En Hollande, pays de liberté cependant, aujourd'hui encore, même à Amsterdam, pas une servante n'oserait, fût-ce aux jours de fête, se coiffer autrement qu'avec un certain petit bonnet, ni s'habiller qu'avec une petite jaquette d'Indienne et une jupe séparée : cette coiffure et cet habillement sont les signes de sa condition sujette ; dernier reste de la féodalité, qui s'est réfugié chez la bourgeoisie hollandaise, — et que, d'ailleurs, la proclamation de Tégalité n'a pas encore effacé, même dans plusieurs provinces de France. C'est justement pourquoi la République, en signe de réparation, a pris pour coiffure symbolique le bonjiet de l'ancien esclave, anobli par l'égalité.
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contre le pape ; ils Taccusaient de s'arrêter à mi-chemin : qu'était-ce que la réforme religieuse sans la réforme sociale? qu'était-ce que la liberté sans l'égalité? Or l'égalité pour ces opprimés, qui n'entendaient rien aux idées, abstraites, non plus que leurs oppresseurs, c'était de raser les châteaux, et ils les rasaient; c'était de piller églises et couvents, et ils les pillaient. Dans la Forêt- Noire, trente mille hommes étaient sous les armes. L» Thuringe, la Souabe, la Franconie se soulevaient. On cessait d'attendre la réparation dans un autre monde, on voulait avoir justice dès ce monde-ci; or la justice, dan& ce temps-là, n'allait point sans la force, ni la force sans» la violence. Les seigneurs eux-mêmes né l'avaient-ils pas toujours entendu ainsi ? n'avaient -ils pas donné l'exemple? Comment des paysans, excédés de souffrance,, ne se fussent-ils pas laissé entraîner à des représailles, effroyables? Les princes et les barons se défendaient, avec non moins d'emportement, et plus de ressources : Philippe,, landgrave de Hesse, et Henri, duc de Brunswick, rassemblent des hommes d'armes, assiègent la ville de Fulda^ massacrent un grand nombre de paysans, emmènent prisonniers les autres, et en font mourir trois cents de faim dans une caverne; le comte de Mansfeld en brûle par centaines dans les villages où ils s'étaient réfugiés, en tue six mille sur une montagne, qui se nomme encore aujourd'hui Schlachtberg ^ mont de la Bataille, puis fait mettre à mort Miinzer et les autres chefs de la révolte»
Stork, Tagile Cigogne^ échappa et, jusqu a sa mort (qui arriva cinq ans après, en 1530, à Munich), continua d'agiter Zwickau, la Franconie, la Souabe, la Silésie, la Pologne. Enfin, les princes éteignirent la révolte dans le sang de plus de cent mille paysans : la tyrannie féodale et cléricale régna de nouveau en Allemagne comme dans toute l'Europe.
Cependant ces insurrections, de siècle en siècle, se renouvelaient, surtout en France : car la race française, plus qu'aucune autre, a dans le sang et dans les moelles^ et dans Tesprit et dans le cœur, Finstinct que tous les hommes sont égaux.
Peu à peu, cet instinct, développé par la souffrance^ passa dans les idées, puis dans le Droit. On avait dit d'abord, avec les théologiens, que la servitude était d*in* stitution divine ; même dans les formules d'affranchisse* ment, on maintenait cette distinction ; — voici une de ces formules, citée par Du Gange :
« Comme toute puissance vient de Dieu, et que celui qui résiste à la puissance résiste à Tordre de Dieu, lequel par une suprême et admirable disposition des choses a institué sur terre les rois, les ducs et les autres seigneurs, de telle manière que la puissance moindre obéisse à la puissance supérieure ; ayant voulu que les uns fussent serfs, les autres maîtres, en sorte que les seigneurs vénèrent Dieu, et que les serfs vénèrent leurs seigneurs.
selon ce précepte de l'Apôtre : « Serfs, obéissez à vos seigneurs charnels avec crainte et tremblement; et vous, seigneurs, faites à vos serfs ce qui est juste et raisonnable ; remettez-leur les fautes qu'ils commettent ; car, vous aussi, vous avez un Seigneur dans le ciel; » si Lui, qui domine sur vous et sur eux, Lui qui est le Roi et le Seigneur de tous, la forme et le miroir de tout bien, a daigné subir pour nous le joug de la servitude, afin de nous délivrer de la loi de malédiction et de la servitude du diable, et de nous mettre en participation de sa pro^ pre liberté ineffable ; moi, pour la rédemption de mon âme et en échange de Téternelle béatitude, j'absous de toute servitude... {un tel)^ serf de mon domaine, et tout son bien, afin qu'à l'avenir il vive en liberté, maître de lui-même, qu'il aille où il voudra, et qu'il ne doive plus aucun hommage de servitude, si ce n'est à Dieu, pour l'amour duquel je l'affranchis. »
Cependant, à la fin, grâces au progrès des idées, cette prétendue légitimité du servage cesse d'être un dogme; le droit naturel s'éveille et réfute le droit divin. Les légistes, bien qu'en conservant toujours la couleur religieuse du temps, proclament l'égalité humaine et la liberté, comme droit de nature. « Selon le droit naturel, dit Beaumanoir, chacun est franc en France. » — « Au commencement, tous furent francs d'une même franchise : car chacun sait que nous descendons tous d'un même père et d'une même mère... Et, par quelque manière que les serfs
soient venus, nous pouvons entendre que grande aumône fait le sire qui les ôte de servage et les affranchit : car c'est grand mal quand un chrétien est de serve condition. »
Le Droit romain, introduit en France, apporte ensuite à nos légistes une force de plus et de nouveaux éléments de raison. Dans les Establissements de saint Louis, on sent déjà le mélange des législations de deux sources différentes, qui essayent de se combiner, mais qui bientôt vont se combattre. La législation féodale continue de régir les Nobles, la loi romaine est appliquée aux roturiers : — pour les premiers, l'âge de la majorité est abaissé à vingt et un ans ; les pupilles sont mis, eux et leurs biens, sous la tutelle du seigneur; le douaire de la femme ne s'étend qu'au tiers des biens de son mari, et les propriétés passent à l'aîné de la famille; — pour les roturiers, la majorité est reculée jusqu'à vingt-cinq ans ; la tutelle est abandonnée au parent le plus proche ; la veuve exerce les droits de son douaire sur la moitié des biens du mari, et les propriétés se divisent par égales portions entre les enfants * .
Enfin les nécessités de la politique viennent corroborer les principes du Droit, et réciproquement. Louis le Gros, favorisant l'établissement des communes contre le pou> voir des seigneurs, commence au xu* siècle l'œuvre d'affranchissement dans les villes; Louis le Hutin, deux