A. Giry
3. n n'a conservé son sens étymologique que dans le composé omnipotence, — M. Littré, faute d'avoir aperçu cette étymologie évidente, renverse l'ordre logique et naturel de la filiation des sens de ce mot potence, et lui donne pour premier sens : « Béquille, bâton d'appui qui a la forme d'un T. » £t pour quatrième sens seulement : « Gibet, instrument de supplice, ainsi dit à cause de la ressemblance de forme avec la béquille. » — L'ordre vrai, à mon avis, est le suivant : 1» Potence, potentiOy comprenant les trois sens réunis, confondus alors, de : pouvoir seigneurial, justice seigneuriale, gibet seigneurial. 29 Béquille, bâton d'appui en forme de T, ainsi dit à cause de la ressemblance de forme avec la potence. 3* Les sens dérivés de ces deux-là.
Les bénéfices distribués après la conquête avaient été^ dans le commencement, personnels et viagers; ce n'était pas encore la Féodalité; celle-ci se constitua par trois choses : 1" l'hérédité des charges et bénéfices ; 2** la confusion de la souveraineté et de la propriété ; 3* la subordination échelonnée et hiérarchique des souverainetés les unes relativement aux autres. Tels sont les trois caractères constitutifs de la Féodalité.
La Royauté, nouvel organe, se dégagea du précédent et finit par le remplacer, après se l'être subordonné. Elle eut pareillement, pendant des siècles, son utilité, sa grandeur. Un autre organe, la Représentation nationale, réduira progressivement l'importance de la Royauté, puis la remplacera à son tour.
Car, de même que tel ou tel organe du corps, après^ s'être révélé ou développé au moment où il devenait nécessaire aux fins de la nature, s'atrophie et s'éteint lorsqu'il cesse de l'être, de même, dans le corps social, telle institutioh qui s'était développée vigoureusement lorsqu'elle devait avoir son emploi, disparaît en tout ou em partie lorsqu'elle ne l'a plus. Il en a été ou en sera ainsi de l'esclavage, de la théocratie, de la féodalité, de la royauté, et la représentation nationale à son tour se modifiera, afin d'être plus complète et plus équitable. Telle chose, utile et excellente dans un temps, devient inutile dans un autre. Les haches et les flèches en silex furent, à
leur date, un progrès notable dans Toutillage offensif et défensif de Thuinanité ; il n'en serait pas moins ridicule de prétendre les opposer de nos jours aux fusils à aiguille et aux canons d'acier. Bien plus : ce qui n'est plus utile devient nuisible ; en effet ce qui a cessé d'être un moyen devient un obstacle ; toute pièce qui n'aide pas à la machine la gène. Des besoins nouveaux, se développant dans la société humaine, appellent de nouveaux organes, et les créent en éliminant les autres. L'homme, après avoir refait son milieu physique, refait son milieu moral, se refait lui-même, et découvre ou crée la justice : création incessante et indéfinie, au moyen de la liberté. Elle a ses périodes de travail secret, ou même de sommeil; puis ses saisons d'éclosion, ou ses crises d'explosion. Tout ne dure qu'à la condition de se renouveler sans cesse. Quand le renouvellement s'arrête, c'est la mort, — qui n'est encore après tout, qu'une refonte, qu'une rentrée dans la circulation universelle pour d'autres transformations. — Si lé renouvellement a rencontré quelque obstacle qu'il surmonte violemment, il y a secousse, fièvre, maladie ou révolution. La nature aime que tout se fasse sans soubresaut, Natura non facit saltits. On passe sans le savoir d'un âge à l'autre, comme d'une saison à l'autre. Voyez la croissance des arbres, si douce qu'elle en est imperceptible : celle des nations est pareille lorsque rien ne vient faire obstacle à leur développement normal, à leur évolution naturelle. Mais, comme les nations se composent
d'hommes, c'est-à-dire d'êtres libres en dépit des fatalités physiologiques et héréditaires qui pèsent sur eux, d'êtres volontaires, égoïstes, passionnés, animés d'instincts personnels en même temps que d'instincts sociaux, il résulte de là que chacun des organes dont nous parlons, même après qu'il a fait son temps, ne se laisse pas volontiers déposséder par l'organe successeur, surtout quand l'organe successeur se montre par trop impatient de percer à son tour, comme les secondes dents qui viennent quelquefois hâtivement sous les dents de lait et qui les poussent : de là, chez les enfants, des crises, et, chez les peuples, des révolutions.
Dix-huit ans avant que Montesquieu n'eût publié VEsprit des Lois^ Voltaire disait : « Il en a coûté pour établir la liberté en Angleterre ; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique. — Mais, ajoutait-il, les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher leurs lois. » Plus tard, en 1765, il s'exprime plus hardiment encore, et voici l'image qu'il présente du gouvernement arbitraire, que les publicistes autoritaires nommaient paternel : « Une société d'hommes gouvernée arbitrairement ressemble parfaitement à un troupeau de bœufs mis au joug pour le service du mattre. Il ne les nourrit qu'afin qu'ils soient en état de le servir; il ne les panse dans leurs maladies qu'afin qu'ils lui soient utiles en santé ; il les engraisse pour se nourrir de leur substance, et il se sert de la peau des uns pour attacher les autres à la charrue. »
On peut ajouter qu'il ne les nourrit qu'au moyen du fruit de leur travail, sur lequel il prélève d'abord très largement sa nourriture à lui, et celle de sa famille, et celle de ses serviteurs, et celle de ses parasites, — et de quoi satisfaire non seulement à leurs besoins, mais à leurs fantaisies, — Jusqu'à ce que le peuple, excédé, secoue le joug et foule aux pieds ceux qui l'exploitent. Mais il s'écoule un temps bien long entre le moment où il a conquis violemment son indépendance et celui où il a appris à en faire un usage pacifique et durable. Pour mieux dire, il ne la conquiert que par degrés et par morceaux, et la conquête est à recommencer sans cesse. En France, par exemple, ce sont d'abord les privilèges de Communes, octroyés par des Chartes ; ensuite ce sont les États provinciaux, puis les États généraux, nouveaux organes dont le développement a demandé plusieurs siècles. On ne peut même pas dire qu'il soit achevé encore : car le suffrage universel, qui en est la forme présente, n'est pas vraiment universel, puisque les femmes n'y sont représentées en rien. C'est cet organe, le plus puissant de tous, la représentation nationale, qui élimine graduellement la monarchie.
Quant aux restes de la Théocratie, ils s'agitent en ce moment même par toute l'Europe, et se débattent dans une agonie violente, ne voulant pas mourir. Mais déjà une partie considérable de cet organe ancien, celle que nous
nommerons d'un seul mot le monachisme *, malgré son développement énorme, est frappée de mort et ne peut plus se comparer qu'à une tumeur malsaine. Pour ce qui
est des autres parties, elles présentent, dans leurs superstitions grossières, dans leurs entreprises de miracles, et dans leur complet asservissement à la secte des Jésuites, tous les symptômes d'une décomposition plus ou moins rapide, analogue à celle du polythéisme sous les Césars, fl'est ce que les esprits superficiels ou les politiques à .courte vue, dupes ou complices des intéressés, prennent ou veulent nous donner pour une renaissance religieuse. Au temps des Pères de l'Église, l'Église était l'avenir; comme, maintenant, elle est le passé. Il était naturel que les intelligences d'élite, auxquelles répugnaient la corruption et la violence, se rangeassent de son côté, qui était relativement celui des lumières; de même il est naturel, aujourd'hui, que ces mêmes intelligences s'en éloignent g^éralement, pour suivre le courant du siècle, celui de la science, qui est la lumière elle-même et la vraie révélation. L'horizon change et se déplace à mesure que se continue la marche de l'humanité. L'Église, qui se fait gloire d'être immuable, enchaînée d'ailleurs à ses textes saints, est depuis longtemps dépassée. Et non seulement l'Éghse romaine, mais la théocratie cléricale, sous quel-
1. Ou la moinerîe, comme parle maître François Rahelais dans son admirable portrait de Frère Jehan des Entommeures, « vrai moine, si oncques en fut, depuis que le monde, moinant, moina de moinerie. »
que forme que ee soit. — « C'est l'opinion qui a fait jadis la force de l'Église, et c'est l'opinion qui lui manque aujourd'hui. Le point d'appui lui fait défaut *. » Ce qui fut l'aliment de telle génération devient le poison de telle autre. Nombre de substances chimiques sont alternativement poison et remède, selon le tempérament des gens selon la dose, selon l'heure. Si l'influence, d'abord heureuse, des institutions ecclésiastiques et monacales, pour la civilisation, contre la barbarie, est un fait incontestable, un autre fait également hors de doute c'est que cette influence, après avoir été utile, est devenue funeste. — Il en a été de même de la Féodalité , et ensuite de la Royauté.
La Féodalité avait été d'abord un progrès. Avant d'être l'oppression du peuple par la Noblesse, elle avait été la revendication par celle-ci de la liberté individuelle contre le despotisme administratif et centralisateur issu de l'Empire romain. En dissolvant le pays conquis par César, en le désagrégeant en fiefs, elle avait rompu, disloqué le joug énorme. Il y a lieu toutefois d'observer, car rien n'est absolu, qu'en bien des lieux la féodalité est plutôt sortie de l'anarchie que d'une résistance à une administration oppressive et centralisée. En France, par exemple, la féodalité se développa surtout au sein de l'anarchie qui marque la fin des Carolingiens. Les officiers (c'est-à-
dire, les fonctionnaires royaux, soit militaires, soit civils,.