Edmond Scherer, Vues sur V histoire de France
ayant son domaine propre comme tout autre chef, et il ne se distingue de ses pareils que par le rang et les fonctions que lui a conférés Télection. Ce n'est pas seulement parce que la France manquait de limites, soit naturelles, soit convenues ; c'est qu'elle n'avait ni centre ni consistance. Elle était composée d'une multitude de fiefs, dont chacun avait sa capitale, et formait un État à part. La royauté n'était qu'un nom; elle n'apportait aucun domaine; elle était déférée à l'un des vassaux, que l'on jugeait le plus actif, mais qui n'en devenait guère plus puissant pour cela, et surtout guère plus riche. Les Capétiens, que l'élection porta au trône, étaient ducs de France et comtes de Paris. Leur duché, s'étendant de la Seine à la Loire, embrassait dans sa mouvance les villes de Paris, Orléans, Tours, Angers ; la nature en avait fait le vrai centre de la France nouvelle, de cette nationalité qui, encore inconsciente, se cherchait elle-même *.
Le point saillant et décisif de la révolution qui s'opéra alors, est surtout celui-ci : la monarchie jusque-là avait été élective, Hugues Capet la rendit héréditaire ; « de sorte que les terres et gouvernements des comtes de Paris formèrent désormais le domaine de la Couronne. Dès lors aussi l'apanage remplaça ce partage des biens patrimoniaux entre les enfants, qui sous les deux premières races avait, à chaque règne, bouleversé la distribution du
4. Voir Ernest MourÎD, Les comtes de Paris, histoire de Vavènement de la troisième race.
territoire. Dès lors, enfin, la politique des nouyeaux rois consista essentiellement à étendre leur domaine en y réunissant, par acquisition, confiscation ou conquête, les autres grands fiefs, et à augmenter ainsi leur autorité par des agrandissements territoriaux. Philippe-Auguste, à lui seul, réunit à la couronne l'Auvergne, l'Artois, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou. C'est ainsi que s'est formée peu à peu notre France *. »
La monarchie des Capétiens, au moins jusqu'à Philippe le Bel, on pourrait presque dire jusqu'aux Valois, reste purement féodale. Les fiefs se trouvaient seulement juxtaposés, mais non pas fédérés, fondus en un corps. Lorsque Hugues Capet fut couronné dans la cathédrale de Noyon, il fut couronné « roi des Gaulois, des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, d^ Espagnols et des Gascons ». Cela n'exprime-t-il pas bien l'incohérence ou l'incohésion de cette monarchie, destinée à devenir plus tard si une et si centralisée? Avec les Capétiens, le duché de France, duché héréditaire dans cette maison, devint le noyau du domaine héréditaire de France. En attendant, la puissance dominante à cette époque est encore celle des grands feudataires. Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, l'entament successivement. Elle est diminuée aussi, peu à peu, par les nombreux affranchissements de communes qui signalent le xn* siècle, affran-